Patrick Derochette : l'affaire Loubna Benaïssa



    En 1996, l'arrestation en Belgique du criminel Marc Dutroux réactiva plusieurs enquêtes relatives à des disparitions d'enfants.  Parmi celles-ci, celle de Loubna Benaïssa, survenue en 1992 à Ixelles....

Les suites de l'Affaire Dutroux



    Le 20 août 1996, quelques jours après l'arrestation en Belgique de Marc Dutroux et la découverte sur l'une de ses propriétés des corps des deux petites filles, Julie et Melissa, Lahsen Benaïssa, un Marocain résidant à Ixelles, dans la banlieue bruxelloise, poussa la porte d'un service de gendarmerie local afin de s'enquérir d'éventuelles nouvelles relatives à la disparition de sa fille, Loubna, survenue à Ixelles le 5 août 1992.

    Il fut reçu par l'adjudant-chef Legendre qui décida de s'intéresser à cette disparition.
Legendre se présenta au Parquet de Bruxelles et exigea le dossier "Loubna".  La Police Judiciaire se montra réticente, considérant l'affaire "Loubna" comme un de ses dossiers propres.
A cette date, alors que la gendarmerie belge était décriée par les errances relatives à l'affaire "Dutroux", la guerre des polices faisait rage : nombre de gendarmes souhaitaient prouver que la gendarmerie n'était pas l'institution inefficace décriée par la presse; de leur côté, les "PJistes" redoutaient une contre-attaque de la Gendarmerie, par exemple via la réouverture de l'affaire "Loubna"....

    Il faudra finalement une constitution de partie civile de la famille Benaïssa auprès du Parquet de Neufchâteau pour que le juge Connerotte, mis en avant par l'affaire "Dutroux", désigne le gendarme Legendre comme chef d'enquête dans le dossier "Loubna".

    Le dossier de Loubna Benaïssa, disparue à l'âge de neuf ans en 1992, avait été classé sans suite par le Parquet de Bruxelles en 1995 "pour cause d'auteur inconnu".
Legendre constata que le dossier d'époque ne contenait qu'une vingtaine de pages.  Aussi, décida-t'il de reprendre l'enquête au point de départ.

La disparition de Loubna



    Le 5 août 1992 dans l'après-midi, Lahsen Benaïssa avait signalé la disparition de sa fille "Loubna" auprès de la police d'Ixelles.  Elle était partie seule acheter un pot de yaourt dans un supermarché Aldi situé dans le voisinage de son domicile.
Les policiers se firent rassurants, expliquant au père que dans la quasi-totalité des cas de disparitions, il s'agissait de fugues qui étaient suivies du retour des enfants dans les 48 heures.
Le père réfuta la possibilité d'une fugue, sa fille étant âgée de neuf ans et élevée de manière stricte.
Aucune recherche à l'aide de chiens pisteurs ne fut effectuée.  La seule équipe cynophile disponible venait d'être engagée dans un bois de la région liégeoise; les chiens étant fatigués, leurs maîtres décrétèrent que leur engagement à Ixelles serait vain.
Le Parquet de Bruxelles jugea inutile la désignation d'un magistrat instructeur. 

    Déçu du manque de réaction de la police, Lahsen Benaïssa se rendit à la gendarmerie de Bruxelles et ré-expliqua son histoire : "Loubna a accompagné sa soeur aînée Nabela jusqu'au magasin Aldi de la rue Goffart.  Elles sont revenues à la maison vers 12H30.  Mais elles avaient oublié d'acheter un pot de yaourt.  Loubna est retournée seule au magasin.  C'était la première fois que mon épouse l'y autorisait.  Elle lui a donné 40 francs.  On ne l'a pas revue".
Hélas, une fois encore, la déclaration du père ne fut pas suivie d'actes concrets, les disparitions d'enfants n'étant pas à l'époque considérées comme une priorité par les Parquets de Belgique

    Dans les jours qui suivirent la disparition de Loubna, sa famille mena ses propres recherches dans le quartier.  Quelques affiches apparurent aux fenêtres des maisons et la presse fut avisée.  Le portrait de Loubna Benaïssa apparut en première page.

    Dans le même temps, l'enquête se poursuivit lentement.  Les membres du personnel du Aldi ne se rappelèrent pas avoir vu l'enfant et l'analyse des tickets de caisse ne renseigna aucun achat d'un pot de yaourt.  Bientôt, il apparut que Loubna avait disparu entre son domicile et le magasin.

    La police judiciaire de Bruxelles demeura sceptique quant à la véracité de l'enlèvement : aucune rançon n'avait été demandée et, d'ailleurs, la famille Benaïssa aurait été incapable de la payer.
Petit à petit, certains enquêteurs en vinrent à soupçonner la famille Benaïssa elle-même.  L'hypothèse d'un règlement de comptes fut évoquée au Parquet de Bruxelles le 11 août 1992 lors d'une réunion regroupant gendarmerie, police judiciaire et police communale d'Ixelles.  Les policiers communaux firent part de l'existence dans le quartier où se déroulèrent les faits d'un délinquant sexuel nommé Patrick Derochette qui avait été arrêté quelques années auparavant pour l'agression de jeunes garçons.
De leur côté, les gendarmes tentèrent de faire reconnaître à Lahsen Benaïssa qu'il avait été victime d'un racket ou d'une vengeance qui s'était finalement retournée contre sa fille.  De bonne foi, le père nia mais les gendarmes demeurèrent sceptiques : une rumeur voulait qu'une tante des Benaïssa ait séjourné chez eux et soit rentrée au Maroc la veille de la disparition de l'enfant; certains policiers émirent l'hypothèse que l'enfant avait en fait été remis à cette tante...

    Le 13 août 1992, une patronne de café situé dans la rue Wéry à Ixelles signala les agissements suspects d'un individu : "Ce jour-là, un homme a garé sa Mercedes verte devant le café.  Vers 12h30, à l'heure présumée du passage de Loubna devant mon établissement, il s'est subitement levé et a quitté le café".
L'homme fut identifié comme Jacques Genevois, un ancien informateur de divers services de police bruxellois.  Interpellé, Genevois nia et présenta deux témoignages qui le situèrent à la gare du Midi au moment de l'enlèvement.  Une recherche de fibres dans le véhicule de Genevois s'étant révélée vaine, le suspect fut relaxé.

      A la mi-août 1992, l'enquête marqua définitivement le pas.  L'affaire "Loubna" apparut comme celle d'un enlèvement sans témoin, sans mobile et sans demande de rançon.
En décembre 1992, les Benaïssa offrirent une prime de 500 000 francs belges (12 500 euros) à toute personne susceptible de fournir des informations relatives à la disparition de l'enfant.  Cette initiative tardive était une tentative désespérée de relancer l'enquête mais, en proie au désarroi, la famille n'obtint que de nouvelles suspicions de la part de quelques enquêteurs...  Pourquoi les Benaïssa offraient-ils tardivement une prime qui dépassait leurs possibilités financières ?

    En décembre 1995, en l'absence d'éléments neufs, le Parquet de Bruxelles classa le dossier "Loubna".
Affiches évoquant la disparition de Loubna


Reprise de l'enquête



    En septembre 1996, le gendarme Legendre, chargé d'une nouvelle enquête relative à la disparition de Loubna, hésita sur la direction à donner à ses recherches.
L'arrestation récente du pédophile Marc Dutroux donnait un suspect de choix : Dutroux avait été libéré de prison en avril 1992, quatre mois avant la disparition de Loubna, et fréquentait le quartier où vivaient les Benaïssa.  Son co-accusé, Michel Nihoul, fréquentait par exemple un café à l'enseigne "Le Dolo", présenté comme un lieu de débauche et situé dans le quartier où Loubna disparut.
Toutefois, les gendarmes décidèrent de reprendre toutes les pistes sous-exploitées par la première enquête.  Jacques Genevois, l'homme à la Mercedes verte identifié en 1992, fut à nouveau entendu et des contradictions apparurent dans son emploi du temps.  Genevois fut arrêté en décembre 1996 et incarcéré à la prison d'Arlon d'où il cria son innocence.
Secouée par l'affaire "Dutroux", la Belgique était alors persuadée de l'existence de véritables réseaux pédophiles mis en place par des personnalités de premier plan pour satisfaire leurs instincts les plus bas.  Genevois, avec son profil d'indicateur de l'ombre, sembla susceptible aux yeux des enquêteurs d'être l'un des pourvoyeurs de ces réseaux.  Au final, il fut libéré quinze jours plus tard et lavé de tous soupçon.
Autre suspect tenu à l'oeil également : Patrick Derochette, connu pour faits de moeurs commis en 1984, brièvement interné et exploitant d'une station-service située sur le trajet de Loubna Benaïssa.

    L'enquête menée rue Wery, là ou se situait la station service de Derochette, permit la découverte d'un témoin qui, le 5 août 1992, avait entendu un enfant crier "Non, je ne veux pas".  Il apparut que les cris n'avaient pu provenir que de la rue Wéry.

    Un hélicoptère de la gendarmerie prit plusieurs clichés du quartier.  Sur ces images furent tracés des cercles qui délimitèrent les endroits d'où auraient pu être lancés les cris entendus par le témoin.  Parmi ces endroits figuraient la station-service de Derochette et les ruines d'une ancienne clinique qui lui faisaient face.

    Les gendarmes savaient que Derochette avait été interné en 1986 pour des faits de moeurs commis contre de jeunes garçons en 1984.  Toutefois, le dossier du suspect demeurait introuvable.  Il fallut une fouille en règle des archives du Palais de Justice pour le découvrir, étiqueté au nom de DeBrochette...
Le dossier mentionnait les quatre enlèvements commis par Derochette devant sa station-service et les viols des garçons dans les caves de cet établissement.  La série fut interrompue grâce à la réaction d'un témoin le 21 février 1984.
Derochette, alors âgé de vingt ans, fut examiné par des experts psychiatres et déclaré irresponsable.  Le docteur Crochelet mentionna au sujet de l'accusé : "Il souffre de troubles caractériels psychopatiques avec impulsion agressive et est pourvu d'une organisation psycho-sexuelle perverse augmentée d'un égocentrisme massif".
Derochette fut donc interné en 1986 mais libéré...  55 jours plus tard !  Les médecins l'estimèrent guéri malgré un fait de nécrophilie dénoncé par l'un de ses co-détenus qui affirma que Derochette avait pratiqué des attouchements sur le cadavre d'un prisonnier.
De son côté, l'armée ne s'y trompa pas.  Une simple lecture du dossier de l'appelé Derochette permit à la commission d'aptitude et de réforme de réformer sur le champ le soldat Derochette, pressenti comme un fou doublé d'un pervers sexuel.

    Les soupçons à l'égard de Derochette furent renforcés par la déclaration d'une fillette marocaine qui affirma avoir vu "Loubna à l'arrière d'une Golf noire" dont elle fournit le numéro d'immatriculation partiel.  En reconstituant l'immatriculation complète, les gendarmes découvrirent l'existence d'une Golf noire propriété d'une parente de Derochette et greffière d'un juge d'instruction bruxellois qui, par le passé, avait été en contact avec Michel Nihoul, désigné alors comme le complice de Dutroux.
En réalité, Loubna Benaïssa ne monta jamais dans ce véhicule mais ce témoignage renforça les soupçons à l'égard de Derochette et permit de supposer de l'enfant avait été victime d'une "commande" d'un "réseau" de puissants.  Cette hypothèse fut encore favorisée lors de vérifications effectuées auprès de l'Office des étrangers : il apparut en effet que, trois ans auparavant, l'épouse marocaine de Derochette, alors menacée d'expulsion, avait bénéficié d'une lettre de soutien d'un conseiller du roi Albert II qui résidait non loin de la station-service de Derochette...  Un homme de confiance du roi au service de Derochette ?  Il n'en fallait pas autant pour raviver l'hypothèse des réseaux pédophiles impliquant les plus hauts notables.

L'arrestation



    Le 5 mars 1997, le juge d'instruction Gérard ordonna l'interpellation de Derochette et de ses proches ainsi que la perquisition de la station-service dans la cadre de l'opération "Québec".

    Le même jour à 12h03, Patrick Derochette fut arrêté à l'intérieur de sa station-service.  Les parents furent brièvement interceptés et leur domicile perquisitionné.
De son côté, Derochette fut emmené pour interrogatoire dans une salle spécialement conçue pour lui.  Sachant le suspect alcoolique et claustrophobe, les gendarmes avaient réduits la hauteur du plafond de la pièce à l'aide d'une bâche noire et avaient laissé à vue plusieurs bouteilles d'alcool et de bière vides.  Cette mise en scène avait pour but de déstabiliser le suspect et de susciter en lui une sensation de manque.

    Ce fut vers 20H00 qu'un gendarme qui perquisitionnait la cave de la station-service retrouva les restes de Loubna Benaïssa enfermés dans une malle.
A 23h05, fatigué et déstabilisé, Derochette passa enfin aux aveux.
Il expliqua que, le 5 août 1992, il réparait sa dépanneuse, à moitié couché sur le trottoir de la rue Wéry, lorsque survint Loubna Benaïssa qui, par distraction, lui heurta le pied.  Sous l'influence de l'alcool, Derochette l'avait saisie, emmenée dans la cave de la station-service pour la violer puis l'avait frappée à la tête avant de l'enfermer, toujours vivante, dans la malle où elle sera découverte près de cinq ans plus tard.  Cinq jours après les faits, Derochette avait constaté la mort de l'enfant, probablement morte étouffée, et avait décidé de conserver le corps.

    Dans la nuit, Derochette fut inculpé d'enlèvement, séquestration et viol.
A Ixelles, sa famille dut être mise sous protection.  Certains membres de la communauté maghrébine de Belgique évoquèrent la possibilité que des policiers "racistes" aient "protégé" Derochette durant plusieurs années.
Patrick Derochette


Victime d'un pédophile



    Ce ne fut qu'après son arrestation que la personnalité de Patrick Derochette fut vraiment étudiée.
Il apparut d'abord que Derochette était un alcoolique patenté.  Sa mère déclara ainsi : "Tout ce qu'il a fait; c'est à 90% à cause de l'alcool.  Il était capable de vider deux bouteilles d'une traite et ce n'est que deux heures plus tard que les effets se faisaient ressentir.  Il devenait alors mauvais et violent".

      Laissant sa violence exploser sous l'influence de l'alcool, Derochette semblait aussi vouloir attirer l'attention des membres de sa famille à n'importe quel prix.  Ainsi, son père confirma : "Un jour, la dépanneuse s'est mise à vibrer.  Les écrous des roues avaient été desserrés.  Patrick nous a avoué que c'était lui qui avait saboté le camion.  Il prenait aussi un malin plaisir à saboter les moteurs des dépanneuses ou à semer des clous dans les rampes du garage.  Il pouvait ainsi nous montrer qu'il était capable de réparer une panne ou de changer un pneu rapidement".

    Derochette avoua aussi, après son arrestation, avoir, à l'âge de douze ans, subi des sévices sexuels de la part de son professeur de judo qui l'attachait à un radiateur pour le violer.
Une expertise médico-légale réalisée en 1997 confirma que Derochette conservait d'énormes séquelles consécutives aux agissements du professeur de judo.  Les experts affirmèrent que Derochette, d'enfant violé, était devenu un adulte violeur, imposant aux enfants les traitements qu'il avait eu à subir à leur âge.

    Les explications de Derochette donnèrent la force à d'autres victimes de l'enseignant de se manifester mais aucune poursuite ne put être envisagée contre le pratiquant d'arts martiaux, la prescription ayant été atteinte de longue date.  Le judoka admit "des gestes déplacés" mais plusieurs dizaines de victimes ne purent obtenir justice.

    A nouveau jugé irresponsable de ses actes, Patrick Derochette ne fut pas jugé pour ses diverses inculpations de "coups et blessures volontaires sans intention de donner la mort", "viol et séquestration".

    Sevré de l'alcool, Patrick Derochette resta détenu au sein du centre psychiatrique de Tournai.  A partir de 2009, il espéra une libération conditionnelle.
Sa station-service fut rasée et remplacée par un jardinet pourvu d'un monument commémoratif.

    Une enquête initiale plus sérieusement menée n'aurait pu permettre de sauver la vie de Loubna Benaïssa mais il est regrettable qu'il ait fallut attendre le scandale de l'affaire "Dutroux" et la volonté de certains gendarmes de "se racheter" pour parvenir à l'arrestation d'un auteur que tout désignait d'emblée.  Mais cette arrestation tardive aura quand même permis à la famille Benaïssa de récupérer le corps de leur fille et à empêcher Derochette de faire de nouvelles victimes.

Patrick Derochette est mort en détention en décembre 2016, à l'âge de 52 ans.

L'AFFAIRE LOUBNA BENAISSA


Nom : Patrick Derochette

Victime : 1

Lieu : Ixelles (Bruxelles, Belgique)

Date : 5 août 1992

Moyens : coups

Mobile : Gratification sexuelle

Verdict : Interné


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