L'affaire Dreyfus : la plus célèbre affaire judiciaire française



    La condamnation fin 1894 du capitaine Dreyfus fut une erreur judiciaire sur fond d'espionnage et d'antisémitisme.  La révélation de ce scandale en 1898, par Émile Zola dans l'article de presse intitulé « J'accuse…! », provoqua une succession de crises politiques et sociales uniques en France. 

Les origines



    En 1898, la société française se déchira autour de la cause d'un seul homme : Dreyfus.  Aujourd'hui encore, ce nom reste synonyme de la plus célèbre et de la plus dramatique affaire judiciaire française.

    Lorsque l'affaire éclata, la France n'était pas remise de son humiliante défaite de 1870 subie face à l'Allemagne. 
Dans son désir de reconquérir l'Alsace et la Lorraine, l'armée française s'était dotée d'un nouveau service : un service de renseignements officiellement baptisé "Section de statistiques".  Les moyens d'action de ce service étaient des plus sommaires et les racontars ainsi que les rapports d'indicateurs constituaient la plus importante source d'information.
Le rôle principal du service était d'espionner l'ambassade d'Allemagne à Paris.  Dans ce but, une femme de ménage, Marie Bastian, officiait dans le bâtiment allemand et transmettait à la Section de statistiques le contenu des corbeilles de l'ambassade.

    Tels furent donc les éléments constitutifs de l'affaire Dreyfus :
  • Une opinion publique française offusquée par la défaite de 1870 et vouant une grande admiration à son armée,
  • Un service de renseignements nouvellement créé et fonctionnant de manière artisanale,
  • Une femme de ménage faisant les poubelles de l'ambassade allemande...
Ces éléments allaient donner naissance à une affaire judiciaire qui allait durer douze ans.

    Dès 1893, de fait, la Section de statistiques était entrée en possession de documents laissant croire à la présence d'un traître au sein des rangs français.
Ainsi, une lettre de l'attaché militaire allemand Schwarzkoppen, datée du 16 avril 1894, parvint aux services de renseignements français rédigée en ces termes : "Ci-joint douze plans directeurs de Nice que cette canaille de D. m'a remis pour vous".

Le bordereau



    En septembre 1894, le lieutenant-colonel Henry, chef adjoint des services de renseignements, reçut par la femme de ménage une lettre annonçant à l'attaché militaire allemand l'envoi prochain de renseignements d'importance majeure, comme par exemple la description des troupes de couverture placées à la frontière allemande.
L'écrit n'était pas signé mais était manuscrit.  Henry baptisa ce document "le bordereau", un nom appelé à passer à la postérité.

    Henry fit photographier le bordereau, le diffusa et pria les services de l'armée de rechercher un officier dont l'écriture serait similaire à celle du document.
Le bordereau


Alfred Dreyfus



    Agé de trente-cinq ans, d'origine juive, le capitaine Alfred Dreyfus était alors considéré comme un officier de valeur.  Mais, sa personnalité le rendait quelque peu suspect; Dreyfus étant décrit comme cassant, antipathique, fouineur....  Bref, il était respecté mais généralement n'était pas aimé.

    Ayant devant lui une carrière prometteuse en cette année 1894, Dreyfus fut pourtant, sur base de son écriture, désigné comme l'auteur du bordereau.
Le ministre de la Guerre, Mercier, quoique convaincu de la culpabilité de Dreyfus, demanda une seconde analyse graphologique  à un expert davantage qualifié.  Le résultat fut nuancé : "Il y a de nombreuses analogies entre les deux écritures : il y a également de nombreuses différences".
Mercier prit donc l'avis d'un troisième expert, le célèbre Bertillon, inventeur de l'anthropométrie mais nullement graphologue.  Bertillon confirma le premier rapport d'expertise....

    Le 13 octobre 1894, Dreyfus fut convoqué au ministère de la Guerre, placé en état d'arrestation et laissé seul dans un bureau....  Il comprit en apercevant un revolver laissé à sa portée sur un meuble...  Mais Dreyfus ne se suicida pas.  En conséquence, il fut conduit à la prison du Cherche-Midi et placé au secret.
Dans l'intervalle, l'enquête continua et trois autres graphologues furent consultés : deux incriminèrent Dreyfus tandis que le troisième l'innocenta.

    Alors que la libération de Dreyfus était envisagée, faute de preuves, survint, le 1er novembre 1894, un événement qui empêcha tout retour en arrière : le journal "La Libre Parole" publia à la Une "Haute trahison - arrestation de l'officier juif Dreyfus".  Le directeur en chef du journal, Edouard Drumont, chantre de l'antisémitisme en France ne cessait, depuis plusieurs années, de dénoncer l'"origine de tous les maux du pays : les juifs".
Pour écrire son article, Drumont avait bénéficié d'une source très bien informée : le lieutenant-colonel Henry.
Alfred Dreyfus


Instruction et procès



    L'instruction fut confiée au commandant d'Ormescheville et dura deux mois.  Ormescheville reçut un rapport de moralité accablant "Dreyfus a eu de nombreuses liaisons après son mariage, il fréquente les cercles de jeux, il a une vie dissolue".  En fait, les enquêteurs s'étaient trompés; ils avaient confondu Alfred Dreyfus avec le député de la Seine Camille Dreyfus, un débauché notoire qui se suicidera par la suite.
Ormescheville reçut aussi le triple rapport des graphologues dont deux concluaient à la culpabilité de Dreyfus.
Ormescheville opta pour la culpabilité de Dreyfus, soulignant "Dreyfus parle plusieurs langues étrangères.  Il est, de plus, doué d'un caractère très souple, voire obséquieux, ce qui convient beaucoup dans les relations d'espionnage".

    Dreyfus passa devant le Conseil de guerre de Paris le 18 décembre 1894.  Les débats s'y déroulèrent à huis clos.  Si les juges ne disposaient d'aucune preuve concluante, ils reçurent secrètement, sur ordre du ministre de la Guerre Mercier, le jour où le verdict devait être rendu, un dossier secret contenant la fameuse lettre de l'attaché militaire allemand évoquant "cette canaille de D." (on saura plus tard qu'il s'agissait d'un espion d'importance mineure nommé Dubois), ainsi que de vives recommandations en vue d'une condamnation de Dreyfus.  Ces documents, non communiqués à la défense, influencèrent la décision des juges.

    Le 22 décembre 1894, Dreyfus fut condamné par le Conseil de guerre à la dégradation publique et à la déportation à vie,  soit la peine maximale prévue par la loi de 1848.

    Pour l'opinion publique, ignorante des manoeuvres secrètes qui avaient été orchestrées, Dreyfus devint l'image personnifiée du traître.  Jean Jaurès lui-même s'indigna du fait que l'on ait épargné "l'officier Dreyfus, alors que si souvent de pauvres soldats sont fusillés sans merci".

    Le 5 janvier 1895 se déroula la cérémonie de dégradation à l'Ecole militaire de Paris devant 4 000 soldats.  Dreyfus se vit arracher les épaulettes et boutons de l'uniforme, puis vit son sabre brisé.  Enfin, il fut contraint de passer devant l'ensemble la troupe, osant à peine protester de son innocence.
La dégradation de Dreyfus


La déportation



    Si il était d'usage de déporter les traîtres en Nouvelle-Calédonie, le Parlement vota, pour le seul Dreyfus, une loi de déportation en Guyane.  Le condamné fut déporté sur l'île du Diable, un bagne créé à son unique attention en vis-à-vis de Cayenne.
Sur un îlot de 1 200 mètres sur 400, le gouvernement français ordonna la construction d'une hutte entourée par deux palissades.  Il fut ordonné que l'ex-capitaine Dreyfus soit surveillé en permanence par un garde qui aurait interdiction formelle de lui adresser la parole.  Il fut également décidé que les lettres écrites par sa famille seraient lues et réécrites par un fonctionnaire.
Ainsi, Dreyfus fut soumis à une véritable torture morale, ne bénéficiant pas de la moindre intimité tout en étant contraint à une forme de solitude éternelle....

Le lent chemin vers la vérité



    La révision de l'affaire Dreyfus débuta véritablement à l'insu de tous, le 1er juillet 1895, par la nomination du commandant Picquart à la tête de la Section de statistiques.
En mars 1896, Picquart reçut de la femme de ménage déjà évoquée un pneumatique déchiré en petits morceaux et provenant de l'ambassade d'Allemagne.  Le document était adressé par la maîtresse de l'attaché militaire allemand Schwarzkoppen à un officier français : le commandant Esterhazy.

    De fait, Picquart s'intéressa davantage à Charles Walsin-Esterhazy, un commandant d'infanterie à la réputation calamiteuse et aux sentiments patriotiques modérés.  Surtout, Picquart constata que l'écriture d'Esterhazy était identique à celle du bordereau qui avait fait condamner Dreyfus.  Picquart soumit ainsi plusieurs écrits de la main d'Esterhazy à des graphologues qui les estimèrent être de la main de Dreyfus...
Picquart alerta de ses découvertes le général Gonse mais se heurta à une fin de non recevoir.

    Toutefois, en septembre 1896, la presse évoqua l'existence du dossier secret qui avait permis la condamnation de Dreyfus.  Dans le même temps, Picquart se vit interdire par ses supérieurs toute enquête sur la personne d'Esterhazy.  Se montrant apparemment trop curieux, Picquart fut finalement limogé des services de renseignements et envoyé en Tunisie.  Il fut remplacé par son adjoint, le lieutenant-colonel Hubert Henry.
A peine parvenu à la tête de la Section des statistiques, Henry fabriqua des faux destinés à innocenter Esterhazy et à accabler Dreyfus et Picquart.  Par complicité avec Esterhazy ?  Pas nécessairement.  Ainsi, certains estiment aujourd'hui que Henry a agi par patriotisme et avec pour seul but de confirmer la culpabilité de Dreyfus évoquée préalablement par ses supérieurs.

    Pourtant exilé au fond de la Tunisie, Picquart fit connaître ses découvertes au vice-président du Sénat.  D'autre part, la famille de Dreyfus fit circuler des copies du bordereau dans l'espoir que l'écriture soit reconnue par quelqu'un; ce fut exactement ce qui se produisit car un banquier reconnut l'écriture de l'un de ses clients : le commandant Esterhazy...

    Il devint impossible de cacher plus longtemps les dessous de l'affaire Dreyfus.  L'enquête sur le commandant Esterhazy fut confiée au général Pellieux qui confirma sa confiance en Esterhazy mais cloua au pilori Picquart qui avait eu l'outrecuidance de communiquer un dossier secret à un civil.
Malgré tout, Esterhazy passa devant le Conseil de guerre le 10 janvier 1898.  Trois graphologues affirmèrent qu'il n'était pas l'auteur du bordereau.  On ne sut que plus tard qu'ils avaient agi sur ordre.  En moins d'une journée, Esterhazy fut acquitté à l'unanimité.
Esterhazy




    Deux jours plus tard, le 13 janvier 1898, le journal "L'Aurore" publia le célèbre article signé Emile Zola "J'Accuse"....  L'article dévoilait l'absence de preuves contre Dreyfus, le dossier secret, le rôle d'Esterhazy, les faux du lieutenant-colonel Henry....
L'opinion publique se scinda en deux camps: dreyfusards et anti-dreyfusards.
Une partie de la presse appela au meurtre des juifs et à l'émeute.  Les dreyfusards furent vilipendés. 
L'armée traîna Zola en justice, ce dernier ayant proclamé que le Conseil de guerre qui avait condamné Dreyfus l'avait fait sur ordre.  Une affirmation un peu hasardeuse qui valut à Zola une condamnation à un an de prison et à 3 000 francs d'amende.
Au début 1898, le camp de l'ordre sembla l'emporter : Zola, condamné, se réfugia en Angleterre, Picquart fut placé aux arrêts dans l'attente d'un jugement, des officiers dreyfusards furent sanctionnés....
 


    Le 7 juillet 1898, après de nouvelles élections législatives, le nouveau ministre de la Guerre Cavaignac déclara détenir trois nouveaux documents prouvant la culpabilité de Dreyfus.  En fait, deux documents ne prouvaient rien, alors que le troisième était un faux réalisé par le lieutenant-colonel Henry.
Picquart affirma que le ministre s'était servi d'un faux ce qui lui valut d'être traduit en justice.  Le capitaine Cuignet, chargé d'instruire à charge de Picquart, se procura la pièce que Picquart prétendait être un faux et confirma le fait : le document avait été réalisé soigneusement à partir de deux feuilles de papier différentes...
Le faux d'Henry




    Interrogé, Henry nia avant de s'effondrer et de reconnaître avoir réalisé des faux destinés à incriminer Dreyfus.  Pis, Henry confirma avoir protégé Esterhazy et avoir incriminé Picquart avec la complicité d'un faussaire déjà condamné à plusieurs reprises et que l'on retrouvera pendu peu après.  Une enquête très rapide parviendra à la conclusion du suicide.

    Arrêté et conduit à la forteresse du Mont-Valérien, Henry s'y suicida la lendemain en s'ouvrant la gorge avec son rasoir.  On ne connaîtra jamais les véritables mobiles qui avaient poussé Henry à réaliser ses faux.
Hubert Henry




    Le scandale Henry eut de sérieuses conséquences dont la démission des généraux Boisdeffre et Pellieux, du ministre de la Guerre Cavaignac, suivi de quatre autres ministres...

    Mis à mal, le camp anti-dreyfusard choisit la fuite en avant : Dreyfus était coupable malgré les manipulations mises à jour.  Tout au plus avait-on fabriqué quelques preuves pour rendre le dossier plus consistant; un fait sans importance puisque de toute façon Dreyfus était bel et bien coupable...  Les journaux antisémites flattèrent le "faux patriotique" d'Henry...

    Dans l'autre camp, devenu désormais majoritaire, on réclama la révision du procès Dreyfus.  Une révision que la Cour de cassation déclara recevable le 19 octobre 1898.
Au même moment, Esterhazy prit la fuite en Hollande d'où, à l'abri de la justice française, il reconnaîtra avoir été l'auteur du bordereau à l'origine de toute l'affaire.

    Le 3 juin 1899, la Cour de cassation annula la décision du Conseil de guerre de Paris et renvoya Dreyfus devant le Conseil de guerre de Rennes.  De son côté, Picquart, emprisonné depuis un an, fut libéré.
Averti de son prochain retour en France, Dreyfus, qui avait jusque là été ignorant des événements qui s'étaient déroulés en France, comprit que, contrairement à ce qu'il avait cru, il n'avait jamais été oublié dans la métropole.

Epilogue



    Le 1er juillet 1899, Dreyfus comparut devant le Conseil de guerre de Rennes.  Une fois encore, cassant et antipathique, il indisposa ses juges et même ses partisans.  Le procès n'amena rien de bien concret, les militaires demeurant sur leurs positions d'origine.  Le 9 septembre 1899, le Conseil de guerre reconnut Dreyfus coupable mais avec des circonstances atténuantes.  Cette décision incroyable - ou alors Dreyfus était coupable du grave crime de trahison ou il était innocent, s'explique probablement par le fait que les juges, persuadés de l'innocence de Dreyfus, n'osèrent pas heurter de front leurs chefs militaires qui exigeaient une condamnation.

    Le 19 juillet, le président de la République accorda à Dreyfus une remise de peine pour raison de santé.  Dreyfus évitait la prison et l'armée n'était pas désavouée.  Mais officiellement Dreyfus demeurait coupable.
En 1900, Dreyfus refusa l'amnistie qui lui était proposée, exigeant un jugement définitif d'innocence.
En 1903, de nombreuses voix, dont celle de Jean Jaurès, demandèrent la révision du procès.
Le 1er janvier 1904, le Cour de cassation accéda à la demande.  Puis, le 12 juillet 1906, un jugement reconnut enfin l'innocence de Dreyfus.  Ce dernier fut réintégré dans l'armée avec le grade de lieutenant-colonel.  Pour sa part, Picquart, qui n'avait cessé de militer pour la cause de Dreyfus, fut promu général de brigade.

    L'innocence de Dreyfus ne fait aujourd'hui plus aucun doute.  La culpabilité d'Henry pose bien des questions : a-t'il sciemment protégé Esterhazy ou a-t'il réalisé ses faux avec la conviction d'agir pour le bien de la France ?  Même le rôle d'Esterhazy reste trouble : espion, auteur du bordereau sur ordre, agent double transmettant aux Allemands des renseignements mineurs dans le but d'en recevoir de plus importants ???  La culpabilité même partielle d'Esterhazy semble peu contestable...  Il mourut en exil, en 1923, à Harpenden, sans avoir jamais été condamné.
Mais une autre hypothèse pourrait innocenter Esterhazy.  Cette hypothèse suppose que l'attaché militaire allemand Schwarzkoppen n'était pas le fonctionnaire inconscient que l'on imagine, capable de laisser traîner dans les corbeilles des documents secrets utilisables par sa femme de ménage française.  Selon cette hypothèse, Schwarzkoppen aurait décidé de se débarrasser de l'agent double Esterhazy en confectionnant le bordereau et en imitant l'écriture du second.  Il aurait ensuite laissé sciemment le bordereau à la vue de la femme de ménage pour intoxiquer les services de renseignements français mais, contre toute attente, ce ne fut pas Esterhazy mais un autre, Dreyfus, qui fut accusé d'espionnage....  Hypothèse encore car dans l'affaire Dreyfus rien n'est sûr, hormis l'innocence de Dreyfus ! 

L'AFFAIRE DREYFUS


Noms : Charles Walsin Esterhazy, Hubert Henry

Victime : 0

Lieux : Paris (France)

Dates : Entre 1894 et 1906

Moyens : Faux en écriture

Mobile : Obscur (espionnage, antisémitisme, intérêt de la Nation ???)

Verdict : Déportation à vie.  Libéré en 1899.  Innocenté en 1906


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