Le vol des Juges Intègres : le mystère subsiste



    Un panneau de l'Agneau mystique, l'une des peintures les plus célèbres du monde, fut volé à Gand en 1934.  L'oeuvre ne fut jamais retrouvée.  Les spéculations continuent à aller bon train quant à l'endroit où serait dissimulé le chef d'oeuvre.

Le vol



    Le 11 avril 1934, le bedeau de la cathédrale de Gand constata la disparition de l'un des panneau constituant l'oeuvre de l'Agneau mystique, celui dit des Juges Intègres.

    Peinte six siècles plus tôt par les frères Van Eyck, l'oeuvre avait déjà connu bien des péripéties, dont plusieurs vols.

    Rapidement, malgré l'abondance de l'actualité de l'époque - dont l'affaire judiciaire Stavisky - le vol fit la Une des journaux.

    L'hypothèse du vol ne fit aucun doute.  En effet, la serrure basique qui fermait l'une des portes de la cathédrale avait été fracturée.

    Le signalement de l'oeuvre dérobée fut effectué mais, rapidement, on se demanda les raisons réelles du vol.  L'oeuvre était en effet bien trop connue  et trop inestimable que pour pouvoir être vendue.

    Quant à la manière de procéder des auteurs, on estima qu'ils s'étaient laissés enfermer dans la cathédrale pour pouvoir opérer à l'aise avant de fracturer la serrure d'une porte pour pouvoir quitter les lieux avec leur butin.

L'Agneau mystique



    L'Adoration de l'Agneau mystique est un polyptyque peint sur bois et constitue l'un des chefs-d'oeuvre de la peinture des primitifs flamands.

    Commandé par un riche bourgeois gantois, le polyptyque fut entamé par Hubert van Eyck et terminé par son frère Jan, après le décès de Hubert en 1426.

    La peinture présente de nombreuses conceptions nouvelles de l'art, entre autres au niveau de la lumière et de la perspective, ainsi que des types et tons de peinture employés.  Plus concrètement, elle démoda la peinture médiévale par une observation rigoureuse de la nature.

    Le retable est composé de 24 panneaux intégrés.  Ce fut le panneau inférieur gauche, connu sous le nom de Juges Intègres, qui fut dérobé en 1934.  Ce panneau fut remplacé par une copie réalisée en 1945.

    L'Agneau mystique connu une histoire agitée.  Saisie par la France en 1794, l'oeuvre fut exposée au Louvre avant d'être restituée lors de la chute de Napoléon.
Mise en gage par le diocèse de Gand en 1816, la peinture fut achetée par un marchand d'art, puis par un collectionneur anglais, avant d'être acquise par le roi de Prusse et exposée à Berlin.

    L'Etat belge racheta l"oeuvre en 1861.

    En 1917, elle fut saisie par l'Allemagne et restituée en 1918 à titre de réparations de guerre.

    En 1934, deux panneaux furent dérobés.  L'un fut restitué par le voleur mais le principal suspect décéda avant d'avouer où se trouvait le second.  La partie manquante fut remplacée par une copie en 1945.

    En 1940, l'oeuvre fut envoyée vers le Vatican pour la protéger de l'occupant allemand.  L'entrée en guerre de l'Italie dans le camp de l'Axe bloqua la peinture en France.
En 1942, Hitler ordonna la saisie de l'oeuvre et son transfert en Allemagne.  A la fin des hostilités, elle fut retrouvée dans une mine de sel autrichienne et restituée à la Belgique.

    L'Agneau mystique est considéré comme l'oeuvre d'art la plus fréquemment volée au monde, soit treize vols en six siècles en comptant les vols de certaines parties de l'ouvrage.
Vue de l'Agneau mystique, oeuvre d'ensemble


Vue des Juges Intègres, le panneau inférieur gauche volé


Le rôle de Goedetier



    Arsène Goedetier avait 56 ans en 1934 et exerçait la profession d'agent de change.  Il avait un avis particulier sur l'identité du coupable et n'était certainement pas étranger au vol.

    Peu après ce dernier, Goedetier prévint son cousin, ecclésiastique, qu'il recevrait sous peu des nouvelles du voleur.  Cinq jours plus tard, l'évêque Coppieters reçut effectivement une demande de rançon d'un million de francs (1 250 000 euros).  La lettre était signée de trois lettres : D V A.  Pour preuve de sa bonne foi, l'auteur voulait restituer, contre la somme de 25 000 francs, un panneau représentant Saint Jean-Baptiste et dérobé en même temps que le panneau des Juges Intègres.  Il était également convenu que les communications entre les parties s'effectueraient par la rubrique des petites annonces du journal "La Dernière Heure".

    Au total, l'évêque Coppieters reçut treize lettres, toutes rédigées à la machine, avant de recevoir un ticket de la consigne de la gare du Nord à Bruxelles.  Là, les autorités récupérèrent effectivement le panneau représentant saint Jean-Baptiste.  En retour, le voleur reçut les 25 000 francs.

    Les tractations se poursuivirent ensuite pour la restitution des Juges Intègres.
Mais, dans l'intervalle, Arsène Goedetier fut terrassé par une crise cardiaque.  Avant de mourir, il eut le temps de faire savoir qu'il connaissait l'identité du voleur et ordonna que l'on fouille, dans son bureau, un meuble dont il remit la clef.
Dans ce meuble, on retrouva les copies-carbone des treize lettres envoyées par le voleur, des postiches et un ticket de consigne de la gare de Gand-Saint-Pierre.  On s'y précipita, croyant retrouver l'oeuvre perdue, mais on n'y trouva qu'une machine à écrire.  Il apparut qu'il s'agissait de la machine ayant servi à taper les lettres.

    Au vu de ce qui précède, la culpabilité de Goedetier semble probable et ce d'autant plus, qu'en 1934, l'homme avait des soucis financiers.

    Néanmoins, une intervention du cardinal Van Roey, archevêque de Malines, tempéra le zèle des enquêteurs.  Goedetier était connu comme un bon catholique et était candidat du parti catholique aux prochaines élections.  L'archevêque souhaitait éviter tout tort à la famille du défunt, de même qu'au Parti...

    L'enquête n'avança dès lors plus.
Arsène Goedetier


Les autres théories.



    Outre la culpabilité de Goedetier, une théorie, en vogue à l'époque du vol, voyait un méfait perpétré par l'Allemagne nazie.  Cette théorie ne déboucha jamais sur rien de concret.

    En 1986, l'oeuvre fut radiographiée car une rumeur voulait que le panneau originel des Juges Intègres était dissimulé sous la copie effectuée en 1945.  Il n'en était rien.

    On ignore toujours ce que signifiaient les lettres DVA utilisées par l'auteur des missives.  On supposa qu'elles pouvaient indiquer l'endroit où était dissimulé le panneau manquant.
Dans cette optique, des parties de la cathédrale de Gand furent sondées aux fins d'y découvrir une cache; les recherches demeurèrent vaines.
Un brouillon de lettre, retrouvé chez Goedetier, précisait que le tableau se trouvait "à un endroit où ni moi, ni personne ne pourra le prendre sans attirer l'attention"...  On a cherché en vain.

    En 1996, deux chercheurs exhumèrent un écrit de Goedetier selon lequel "des Flamands célèbres veillent aujourd'hui sur les Juges Intègres".  On songea au cimetière du Campo Santo dont l'église voisine avait été agrandie en 1934, année du vol.  Des fouilles furent effectuées et ne donnèrent rien.

    En 2001,  Chris Noppe, un policier anversois, suggéra que l'oeuvre était cachée dans le tombeau du roi Albert Ier, sous l'église Notre-Dame de Laeken.  Le roi était mort peu avant le vol et Goedetier aurait profité de ses contacts avec la famille royale pour accéder à la crypte qui était alors en travaux.

    En 2002, un cabaretier du nom de Gaston de Roeck affirma que l'oeuvre se trouvait à Wetteren.  Ses déclarations furent prises au sérieux et on découvrit, derrière l'autel de l'église Sainte-Gertrude, un espace qui aurait pu abriter le panneau.  Mais le panneau ne s'y trouvait pas.

    Pour Karel Mortier, commissaire en chef de la police de Gand entre 1974 et 1991, Goedetier ne fut qu'un intermédiaire qui intervenait au nom d'un individu proche du milieu de la finance et en contact avec les plus hautes personnalités du pays, à savoir le ministre d'Etat Franz van Cauwelaert, futur président de la Chambre des Représentants.

    En 2014, l'affaire revint à la Une de l'actualité.  Paul De Ridder, historien de la Bibliothèque royale et parlementaire bruxellois, affirma que le panneau Les Juges intègres était caché chez une famille gantoise de renom dont il connaissait le nom, mais ne voulut pas le dévoiler.
Le confesseur de la riche famille gantoise aurait confié à De Ridder que cette famille avait aidé les banques catholiques et, qu'en échange, elle avait reçu le panneau dont elle chercherait aujourd'hui à se débarrasser.
Si le vol est prescrit , le recel, fait de posséder des objets volés, ne l'est pas.  Le parquet de Gand a eu connaissance du nom de cette famille et a interrogé plusieurs de ses membres, suite à quoi il s'est borné à dire qu'il n'y avait eu aucune percée significative dans cette affaire.

    L'affaire semble donc loin d'être close.  Toutefois, si le panneau volé existe toujours aujourd'hui, rien n'affirme qu'il ne soit pas dans un état déplorable.

LE VOL DES JUGES INTEGRES


Nom : Ignoré

Victime : 0

Lieux : Gand, Flandre orientale (Belgique)

Date : 11 avril 1934

Moyens : Vol avec effraction

Mobile : Ignoré, probablement l'appât du gain

Verdict : Pas de procès


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