Alexandre Stavisky : scandale au coeur de la République



    Délinquant mineur, Stavisky devint, durant l'entre-deux-guerres, un escroc notoire.  Ses manipulations financières exigèrent des complicités au plus haut niveau du pouvoir.  Sa chute déboucha sur un scandale sans précédent en France.

Les origines



    Alexandre Stavisky est né d'un père dentiste émigré polonais qui s'était installé en France en 1900.
Malgré des divergences de sources, il semblerait qu'Alexandre Stavisky soit né en Russie le 20 novembre 1886.
Dès son plus jeune âge, et dès l'adolescence surtout, Stavisky se livra à la rapine.  L'un de ses premiers méfaits fut de dérober l'or des prothèses paternelles pour le revendre.  Par la suite, il entraîna son grand-père dans diverses escroqueries.
La vie dissolue de Stavisky ne l'empêcha pas d'obtenir la nationalité française en 1910.

    Arrêté pour fraude en 1914, il séjourna six mois en prison.  Nullement amendé, Stavisky, alias "Sacha", alias "Monsieur Alexandre", entreprit, dès sa libération, de s'enrichir de manière illégale.
Parmi les diverses escroqueries mises en place à cette époque, il faut citer :
  • la vente aux armées italiennes d'obus qui n'avaient pas été payés aux fournisseurs,
  • une arnaque au "matriscope", un engin prétendument capable de détecter les grossesses,
  • une escroquerie au film américain qui ne fut jamais tourné...
Surtout, Stavisky se livra au lavage de chèque : la pratique consistait à se faire délivrer des chèques d'un montant insignifiant, à effacer les mentions contenues sur le documents et à les remplacer par des sommes nettement supérieures

    Au début des années vingt, Stavisky se lia avec Fanny Bloch, une chanteuse sur le déclin connue sous le pseudonyme de "Jeanne d'Arcy".  Avec l'argent de la vedette, Stavisky ouvrit un cercle de jeux clandestin à Paris et acheta un cabaret.  Traîné en justice pour vol par la chanteuse, Stavisky fut condamné à treize mois de détention mais la vedette finit par retirer sa plainte et l'escroc échappa au pire.  Stavisky n'en fut nullement reconnaissant : lorsque, en 1923, un accident de voiture défigura Fanny Bloch, Stavisky la quitta sur le champ...

    "Monsieur Alexandre" se lia avec Arlette Simon, un ancien mannequin, à partir de 1925.
En 1926, il fut mêlé à une affaire de bons du Trésor falsifiés.  En 1927, Stavisky fut encore inculpé pour avoir vendu à Londres cinq millions de francs (2,85 millions d'euros) de titres de Bourse volés.  Evadé du cabinet du juge d'instruction, il fut repris et emprisonné.  Libéré pour raisons de santé en 1928, grâce à l'habileté des ses avocats, il ne fut finalement jamais condamné, ses défenseurs ayant déployé assez de talents que pour faire traîner l'instruction au-delà du délai raisonnable.

    Stavisky s'adjoignit alors un complice en la personne de Henry Hayotte, escroc et fils de bijoutier.  A l'aide de complicités dans les sphères politiques et judiciaires, le duo créa une série d'entreprises factices : Galerie de la renaissance française, Phébor, Société d'alimentation générale....
Ces sociétés toutefois étaient de peu de poids face à la nouvelle arnaque mise au point par Stavisky : s'assurer la complicité de commissaires aux crédits municipaux, mettre en gage des bijoux volés surévalués par les financiers complices, puis partager l'argent obtenu en contrepartie des biens dénués de valeur...

Complicités de haut rang et escroqueries majeures



    Afin de dissimuler ses manipulations frauduleuses, Stavisky créa les Etablissements Alex et intégra au conseil d'administration des personnalités telles que généraux, diplomates et grands gestionnaires d'entreprises.
Stavisky en profita pour renforcer son réseau de protecteurs qui comptait entre autres :
  • Anatole de Monzie, avocat d'affaires qui avait été plusieurs fois ministre,
  • plusieurs journalistes, dont Dubarry, qui veillaient à ce que des informations défavorables à l'escroc ne soient pas publiées,
  • le commissaire de la Sûreté Bayard qui assurait une protection de celui qu'il considérait comme un indicateur majeur...

    Menant grand train, disposant d'une suite à l'hôtel Claridge, Stavisky vola de succès en succès au prix de manipulations risquées.  Lorsqu'un découvert de 65 millions de francs (34,5 millions d'euros) apparut au Crédit municipal d'Orléans, en 1929, Stavisky le combla grâce à plusieurs de ses sociétés factices.  Pour l'occasion, l'escroc bénéficia de l'appui bienveillant du chef de la section financière du Parquet, Georges Pressard.

    En 1931, l'édifice fut une nouvelle fois ébranlé.  Albert Prince, substitut de Pressard, intervint en faveur de l'escroc, estimant ce dernier mentalement incapable de répondre à la justice.
Stavisky se concentra alors sur Bayonne et s'assura de la complicité du député-maire de la ville, Pierre Garat, afin de créer un crédit municipal dans la localité.
Cette création permit à Stavisky de décupler les sommes détournées grâce à des manipulations financières en trois temps :
  • Avec la participation de complices, le Crédit municipal émettait un emprunt à 5%,
  • Le caissier en chef, Gustave Tissier, signait en blanc des bons d'emprunt sur lesquels on portait des sommes dix fois plus importantes que celles avancées,
  • L'escroc récupérait les bénéfices et récompensait les complices au passage...

    L'arnaque faillit être découverte en 1932 par un receveur des finances qui avait été chargé de contrôler le Crédit municipal de Bayonne : l'homme rapporta l'existence de 30 millions de francs (16 millions d'euros) de prêts fictifs mais ses révélations furent étouffées.
En 1933, la compagnie d'assurance Urbaine-vie souligna un "trou" de 185 millions de francs (98 millions d'euros).  Stavisky tenta de masquer la fraude en mettant en place une nouvelle arnaque, celle des "optants hongrois" mais il n'en fut pas capable.
Stavisky


La chute et le scandale



    Le 23 décembre 1933, l'affaire Stavisky éclata avec l'arrestation du caissier en chef du Crédit municipal de Bayonne, Gustave Tissier.
Rapidement, le scandale frappa les appuis influents de Stavisky depuis Lucien Klotz, ancien ministre des Finances, jusqu'à Pierre Garat, membre du cabinet des Finances, en passant par Albert Dalimier, le ministre des Colonies.
Dans une France frappée par les conséquences de la crise économique de 1929 et qui comptait 650 000 chômeurs, l'indignation fut à son comble.  Peu de membres de la classe dirigeante échappèrent au scandale.

    Pour sa part, Stavisky chercha le salut dans la fuite et gagna le chalet "Le Vieux Logis" à Chamonix.
Camille Chautemps, président du Conseil et beau-frère du procureur général Pressard, livra, contre l'impunité, l'adresse du lieu de retraite de l'escroc à Chamonix.
En conséquence, le commissaire de police Charpentier, accompagné des inspecteurs Girard et Le Gall, prirent la route des Chamonix
Le 8 janvier 1934 à 14 heures, les policiers, accompagnés de trois gendarmes, investirent le chalet et se retrouvèrent devant  une pièce verrouillée d'où provint une détonation.  Ayant enfoncé la porte, les policiers découvrirent Stavisky mourant, atteint à la tête par une balle de calibre 6,35 mm.  Selon certaines sources, l'escroc aurait été atteint de deux projectiles dans la boîte crânienne.
Par manque de professionnalisme selon certains, sciemment selon d'autres, les policiers laissèrent nombre de curieux brouiller la scène du drame, gâchant toute possibilité d'enquête ultérieure.  Abandonné à son sort pendant deux heures trente, un temps consacré par les policiers pour fouiller les lieux, Stavisky fut transporté à l'hôpital dans un état désespéré; il y décéda la nuit suivante, vers 3h45, sans avoir repris connaissance.

    Les conditions pour le moins obscures du décès de Stavisky ne manquèrent pas d'être soulignées par la presse.  Ainsi, le Canard enchaîné titra : "Stavisky se suicide d'un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant." ou encore "Stavisky s'est suicidé d'une balle tirée à 3 mètres. Voilà ce que c'est que d'avoir le bras long".
L'opinion publique se persuada rapidement que Stavisky avait été éliminé sur ordre supérieur car trop gênant pour la classe dirigeante.  Certains pensèrent que Stavisky avait été éliminé pour protéger Jean Chiappe, préfet de police de Paris et proche de l'escroc, tandis que d'autres assurèrent qu'on avait voulu protéger Henry Rossignol, ancien président de l'Union nationale des combattants et homme de paille de Monsieur Alexandre.  En fait, la vérité ne fut jamais faite et ne le sera probablement jamais.
Le Vieux-Logis à Chamonix




    En février 1934, la droite extrémiste, représentée par l'Union nationale des combattants, l'Action française, les Croix-de-feu et divers groupements fascisants, tenta d'exploiter le scandale avec pour mot d'ordre : "A bas les voleurs".  Le 6 février 1934, une émeute éclata à Paris, entraînant une riposte armée de la troupe lorsque l'extrême-droite tenta d'envahir la Chambre des députés...  Bilan : 14 manifestants et 1 gendarme tués...
Toutefois, cette manoeuvre eut une conséquence inattendue : le gouvernement tomba et communistes et socialistes se rapprochèrent au nom de l'antifascisme ouvrant ainsi la voix au futur succès du Front populaire.

    Les doutes relatifs à l'implication de hautes personnalités furent accentués le 20 février 1934 lorsqu'un train heurta, au lieu-dit La Combe aux Fées, le corps du conseiller Prince qui avait été des plus protecteurs à l'égard de Stavisky.  L'enquête, mal conduite, conclut au suicide mais n'expliqua jamais la disparition du porte-documents de Prince qui se serait préparé à révéler les noms des complices de Stavisky, dont celui du procureur de la République Georges Pressard....
L'enquête, pourtant délicate, fut confiée à un policier à la réputation des plus contestées, Pierre Bonny, déjà cité dans l'affaire Seznec.  Le même Bonny qui, peu avant d'être exécuté pour trahison et collaboration en 1944, s'accusera du meurtre de Prince commis "sur ordre"....
Depuis lors, des témoignages ont fait pencher l'enquête en faveur d'un meurtre : rapport sur l'Affaire Stavisky disparu, Prince ayant été faussement attiré à Dijon où demeurait sa mère, on l'aurait vu se débattre à l'arrière d'une voiture, ...
Le dossier d'instruction fut classé en janvier 1937 et l'affaire Prince resta à jamais inexpliquée.
Albert Prince avait-il de quoi faire trembler la République, ou du moins quelques uns de ses piliers ? Sans tomber dans la théorie du complot généralisé, l'idée parait loin d'être saugrenue tant les circonstances précises de la mort d'Albert Prince restent, à ce jour encore, floues pour ne pas dire opaques, un peu comme si tout avait été fait pour que la vérité n'éclate jamais.  En 2034, le dossier judiciaire de l'affaire Prince sera communicable au public.
Conseiller Albert Prince




    La mort de Stavisky ne mit pas un terme aux poursuites judiciaires.  Dix-neuf complices comparurent pour faux, usage de faux et recel devant les assises de la Seine, entre novembre 1935 et janvier 1936.  Huit furent condamnés, dont Tissier, caissier en chef du Crédit municipal de Bayonne condamné à sept ans de travaux forcés, Pierre Garat, député-maire de Bayonne condamné à deux ans de prison, et Gaston Bonnaure, député de Paris condamné à un an avec sursis.
Pour Garat, exclu du Parti radical, l'affaire Stavisky marqua la fin de sa carrière politique.  Il mourut en 1944, oublié de tous malgré une importante carrière politique parlementaire.

    Depuis près d'un siècle, l'affaire Stavisky continue à hanter les mémoires grâce à des ingrédients à succès : argent, politique, corruption, décès inexpliqués....
En 1974 sortit le film "Stavisky" avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle de l'escroc.

L'AFFAIRE STAVISKY


Nom : Alexandre Stavisky

Victimes : 0

Lieux : Paris, Bayonne... (France)

Dates : Entre 1928 et 1934

Moyens : Manipulations financières

Mobile : Appât du gain

Verdict : Suicide le 8 janvier 1934


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