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L'Expansion coloniale de la Belgique



  • Léopold II lègue le Congo à la Belgique [1890]
  •     Lettre de Léopold II au Ministre Beernaert au sujet de l'Etat indépendant du Congo, 3 juillet 1890.

                    Cher Ministre,

        Je n'ai jamais cessé d'appeler l'attention de mes compatriotes sur la nécessité de porter leurs vues sur les contrées d'outre-mer.
        L'histoire enseigne que les pays à territoire restreint ont un intérêt moral et matériel à rayonner au-delà de leurs étroites frontières. La Grèce fonda sur les rivages de la Méditerranée d'opulentes cités, foyers des arts et de la civilisation. Venise, plus tard, établit sa grandeur sur le développement de ses relations maritimes et commerciales, non moins que sur ses succès politiques. Les Pays-Bas possèdent aux Indes 30 millions de sujets qui échangent contre les denrées tropicales les produits de la mère-patrie.
        C'est en servant la cause de l'humanité et du progrès que les peuples de second rang apparaissent comme des membres utiles et de la grande famille des nations. Plus que nulle autre, une nation manufacturière et commerçante comme la nôtre doit s'efforcer d'assurer les débouchés à tous ses travailleurs, à ceux de la pensée, du capital et des mains.
        Ces préoccupations patriotiques ont dominé ma vie. Ce sont elles qui ont déterminé la création de l'oeuvre africaine.
        Mes peines n'ont pas été stériles : un jeune et vaste Etat, dirigé de Bruxelles, a pris pacifiquement place au soleil, grâce à l'appui bienveillant des puissances, qui ont applaudi à ses débuts. Des Belges l'administrent, tandis que d'autres compatriotes, chaque jour plus nombrueux, y font déjà fructifier leurs capitaux.
        L'immense réseau fluvial du Congo supérieur ouvre à nos efforts des voies de communication rapides et économiques qui permettent de pénétrer directement jusqu'au centre du continent africain. La construction du chemin de fer de la région des cataractes, désormais assurée grâce au vote récent de la législature, accroîtra notablement ces facilités d'accès. Dans ces conditions un grand avenir est réservé au Congo, dont l'immense valeur va prochainement éclater à tous les yeux.
        Au lendemain de cet acte mémorable, j'ai cru de mon devoir de mettre la Belgique à même, lorsque la mort viendra me frapper, de profiter de mon oeuvre, ainsi que du travail de ceux qui m'ont aidé à la fonder et à la diriger et que je remercie ici une fois de plus. J'ai donc fait, comme Souverain de l'Etat indépendant du Congo, le testament que je vous adresse; je vous demanderai de le communiquer aux Chambres législatives au moment qui vous paraîtra le plus opportun.
        Le début des entreprises comme celles qui m'ont tant préoccupé est difficile et onéreux. J'ai tenu à en supporter les charges. Un Roi, pour rendre service à son pays, ne doit pas craindre de concevoir et de poursuivre la réalisation d'une oeuvre même téméraire en apparence. La richesse d'un Souverain consiste dans la prospérité publique. Elle seule peut constituer à ses yeux un trésor enviable, qu'il doit tendre constamment à accroître.
        Jusqu'au jour de ma mort, je continuerai dans la même pensée d'intérêt national qui m'a guidé jusqu'ici, à diriger et à soutenir notre oeuvre africaine; mais si, sans attendre ce terme, il convenait au pays de contracter des liens plus étroits avec mes possessions du Congo, je n'hésiterais pas à les mettre à sa disposition, je serais heureux, de mon vivant, de l'en voir en plaine jouissance envers les Chambres comme envers le Gouvernement pour l'aide qu'ils m'ont prêtée à diverses reprises dans cette création. Je ne crois pas me tromper en affirmant que la Belgique en retirera de sérieux avantages et verra s'ouvrir devant elle, sur un continent nouveau, d'heureuses et larges perspectives.

                    Croyez-moi, cher Ministre,

                    Votre très dévoué et très affectionné.

                                        Léopold.

    Cité d'après Constant Leclère : La formation d'un Empire colonial belge, in Histoire de la Belgique contemporaine, éd. Dewit, Bruxelles, 1930, t. III, p. 599.

  • La reprise du Congo par la Belgique [1908]
  •     La date du 15 novembre 1908 apparaîtra sans doute, aux yeux de nos descendants mieux qu'aux nôtres, comme une heure unique, décisive de l'histoire de notre patrie.
        Ce jour-là, par le transfert du gouvernement du Congo à la Belgique, les portes de la Destinée se sont ouvertes devant nous. Devant nos yeux se sont déroulées des perspectives immenses. Nous avons entrevu de grands risques et de grands espoirs, un avenir chargé de menaces et de promesses, en un mot la Vie, une vie nationale plus vaste et plus variée. Et ceux qui ont voté l'annexion ont senti ou compris plus ou moins clairement que malgré tous les périls, vivre pleinement vaut mieux que mener une vie étroite et que coloniser vaut mieux que rester chez soi.
        Les Belges sont censés se gouverner eux-mêmes. Le commencement de notre vita nuova impose des devoirs nouveaux, non seulement à nos députés, à nos ministres et à nos fonctionnaires, mais à nous tous. Ces devoirs, nous devons nous préparer à les remplirs en organisant la section coloniale de l'Ecole des sciences politiques et sociales, dont l'honneur m'échoit de donner aujourd'hui la leçon inaugurale.

    Henri Rolin, professeur à l'Université de Bruxelles; préambule de la leçon d'ouverture du cours de "Principes de la colonisation" donné à l'Université, le 25 octobre 1909. Revue de l'Université, nov. 1909, p. 149.