HAUTE

ÉCOLE DE

BRUXELLES

 

 

INSTITUT SUPÉRIEUR DE TRADUCTEURS ET INTERPRÈTES

34, rue Joseph Hazard

1180 Bruxelles

 

 

 

 

 

 

 

LES ANCIENS ROYAUMES DU PÉROU

 

 

 

 

 

 

 

Traduction des chapitres III, V, et de la section 3 du chapitre VIII de l'ouvrage de

                                                Davies, Nigel

intitulé : « The Ancient Kingdoms of Peru »

(London, Penguin Books, 1997)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mémoire de fin d’études

D’HONT, Stéphane

Traduction, anglais/néerlandais H

2002/2003

 

  

 

 


 

TABLE DES MATIÈRES

TRADUCTION : LES ANCIENS ROYAUMES DU PÉROU   

CHAPITRE TROIS_

NAZCA  : LES ÉNIGMES INDÉCHIFFRABLES_

Une étonnante découverte

Nazca : Son Peuple et Son Art

Cahuachi

À équation absconse, pas de réponse simple

Nazca et Stonehenge

De nouvelles approches

Une conclusion déterminante

De plus amples comparaisons

Le Mystère plane encore

CHAPITRE CINQ_

L'EMPIRE DU GRAND CHIMOR_

L'éclosion de Chimor

Les racines  de Chimor

Chimor dans l'œuf

L'Expansion impériale de Chimor  : la première phase

De plus amples conquêtes

Lambayeque

La frontière du Nord_

La cité impériale

La version des chroniqueurs

Chimor : arts, métiers et commerce

L'État chimu_

CHAPITRE HUIT_

UN ROYAUME SANS FIN_

La côte péruvienne

ANNEXE I : LIGNES DU TEMPS_

ANNEXE II :  LES CARTES_

ANNEXE III : NAZCA_

ANNEXE IV : CHIMOR_

ANNEXE V : LA CONQUÊTE_

BIBLIOGRAPHIE_


 

  

 

 

 

 LES ANCIENS ROYAUMES DU PÉROU
 

CHAPITRE TROIS

                                    ———

NAZCA  : LES ÉNIGMES INDÉCHIFFRABLES

 

 

Une étonnante découverte

 

Au sud de Lima, la côte péruvienne est encore plus austère. Seules quelques vallées irriguées abreuvent le paysage aride, l'abondante végétation de ces vallées contraste avec les dunes de sable qui s'étendent à perte de vue. À 400 kilomètres environ au sud de Lima et à 75 kilomètres du littoral, un haut plateau perché à 500 mètres d'altitude est encerclé par le rio Ingenio au nord et le rio Nazca au sud et à l'ouest.

En contraste avec les deux vallées irriguées, cette étendue désolée de pierres brunes où la faune et la flore sont inexistantes est nommée la « Pampa de Nazca. »

            Et pourtant, lorsqu'en 1926, cette terre morne fut observée pour la première fois d'un avion, le spectacle stupéfia ses occupants ; ils voyaient la pampa recouverte de dessins faits de la main de l'homme. Parmi ceux-ci des esquisses très réalistes d'animaux et de plantes avec, ça et là, au milieu de ces formes plus imaginatives, une kyrielle de lignes droites qui se déployaient en toutes directions, certaines s'éloignant à des kilomètres. Cette découverte confronta les archéologues à un formidable défi puisque aucun ne pouvait offrir une explication logique quant aux raisons pour lesquelles à une période de l'histoire précolombienne cette surface désertique vierge avait accueilli des motifs ornementaux si élaborés.

Les pistes de Nazca, depuis lors considérées comme une nouvelle merveille de l'antiquité américaine, ont paru dans nombre de revues, ont fait l'objet d'émissions télévisées partout dans le monde, et la littérature n'a pas non plus manqué de les étudier, les sciences occultes y comprises. Elles sont devenues la source de conjectures sans fin, certains ont privilégié l'hypothèse que les Nazcas avaient d'une façon ou d'une autre survolé la pampa au moyen d'une forme archaïque de planeur ou de ballon à air chaud, puisque, au niveau du sol, il leur était impossible d'observer leur travail comme nous le pouvons aujourd'hui. Parmi les théoriciens, Erich von Däniken[31], l'intrépide défenseur des visites extraterrestres y alla de son opinion ; dans son livre, Chariots des Dieux[32] les lignes sont décrites comme des pistes d'atterrissage pour les visiteurs de l'espace, un concept déjà proposé par George Hunt Williamson[33], qui consacrait à Nazca un chapitre intitulé Balises pour les dieux dans son livre une route dans le ciel.[34]

            Von Däniken, qui eut un grand nombre de sympathisants intrigués par son obsession concernant l'hypothétique origine extraterrestre de la civilisation humaine, à tendance à chercher, à l'instar de Faust, une réponse à toute question. Selon lui, toute statue représentant un crâne rasé est en réalité un visiteur de l'espace coiffé d’un scaphandre, tout bras tendu semble empoigner le levier de commande d'un engin spatial, et toute phalène stylisée devient un aéronef ! Il ne s'est pas contenté d'affirmer que le prophète Ézéchiel avait vu et décrit un vaisseau spatial, il alla jusqu'à affirmer que certains oiseaux et insectes du Musée d'Or de Bogota étaient réellement des engins extraterrestres. Ainsi, sans doute, nul ne s'étonnera que l'auteur dans son ouvrage, Chariots des Dieux, produise un cliché de Nazca qu'il dit représenter des « aires de stationnement » analogues à celles des aéroports modernes. En réalité, il n'a pas réalisé que ce marquage n'était autre que la représentation du genou et des quatre serres du délinéament d'un oiseau gigantesque.

            Lorsqu'il fut contesté et confronté directement au dessin de l'oiseau dans son intégralité dans un documentaire de la B.B.C., également diffusé aux États-Unis, il admit pour la première fois s'être trompé, qu'il avait fait fausse route avec sa vision d’« aires de stationnement ». Il ne modifia pourtant que très peu sa position, car dans un autre livre, Retour aux étoiles[35], il prétendit que les visiteurs de l'espace s'étaient servis de Nazca comme d'un aéroport improvisé.

            A sa décharge, il convient de reconnaître qu'il n'est pas le seul auteur à avoir épousé de telles conceptions abracadabrantes. Ainsi, Jim Woodman par exemple raconte dans son livre Nazca. Voyage vers le Soleil[36], comment il pilota lui-même un ballon à air chaud rudimentaire au-dessus de la pampa en 1975, afin de prouver l'existence de ballons archaïques. Le ballon était fabriqué à partir de matériaux de l'époque, de linceuls trouvés dans les tombes de Nazca.[37]

            En 1983, l'auteur suisse, Henri Stierlin[38], avança une théorie encore plus insolite, affirmant que les lignes de Nazca avaient trait au tissage et partant, à la fabrication des immenses toiles funéraires propre à la culture nazca.

            Ce qui frappe dans un premier temps, lorsque l'on recherche des explications plus plausibles, c'est la désolation du site. La vallée fertile du Nazca au sud contraste avec la pampa quasi désertique sur laquelle les lignes sont tracées ; en effet, sur une période de neuf ans entre 1957 et 1965, la moyenne des précipitations était de 4,53 millimètres par an ; pour six de ces neuf années, les précipitations n'atteignaient même pas les 2 millimètres. Le climat qui aurait dominé, à l'époque où l'on suppose que les premières lignes ont été creusées[39] n'a fait l'objet d'aucune étude, cependant les informations obtenues de l'étude du climat d'autres régions côtières du sud du Pérou laissent à penser qu'il n'y a pas eu de changements majeurs depuis quelques milliers d'années.

            Vues du ciel, les lignes de Nazca montrent une image embrouillée, elles s'enchevêtrent d'une façon qui s'apparente aux vestiges de craie sur un tableau noir au bout d'une journée de cours chargée. La surface de la pampa révèle les détails d'une pléthore de figures superposées ; preuve s'il en est que beaucoup d'hommes ont participé à leur conception, probablement sur une très longue période.

Les formes représentées sont d'une part, des lignes droites, des rectangles, des spirales et des trapèzes ; et d'autre part, des dessins illustrant plantes et animaux, entre autres, des poissons, des oiseaux, un singe, une araignée ainsi que d'autres créatures qu'il est plus difficile d'identifier.[40] La plupart des animaux sont représentés à une échelle relativement réduite comparé à l'envergure et à la complexité de certains tracés. Seuls quelques animaux sont démesurés, tels que l'araignée géante et l'oiseau dont le tracé s'étend sur 300 mètres. Dans l'ensemble, les lignes droites prédominent, outre ces lignes et zigzags, il y a aussi plus d'une centaine de spirales, certaines d'une extrême complexité. Quelques dessins des plus singuliers ont été remarqués, dont une étrange roue à aubes formée de cinq palettes.

            Certes les représentations d'animaux sont localisées dans une région, elles n'en participent pas moins d'un mode d'expression artistique ; en effet, des figures telles que l'orque, le lézard et la frégate s'apparentent à celles retrouvées sur les céramiques nazcas.

                            Nazca : Son Peuple et Son Art

Les tracés de Nazca et leur raison d'être ont fait couler beaucoup d'encre. Toutefois, on ne peut aborder la question sans avoir au préalable étudié la culture et les antécédents du peuple qui les a probablement ébauchés. Comme Anthony Aveni[41] le fait remarquer dans son ouvrage de référence, De l'ordre dans les lignes de Nazca ?[42],la littérature ne mentionne que très peu les origines des Nazcas et donc des civilisations de la côte sud du Pérou qui leur sont antérieures ; les questions fondamentales dont les lignes font l'objet devraient en fait être intégrées dans un cadre d'étude panandin .

            Il est important d'observer que des études comparatives plus anciennes, telles que celles de l'expédition de l'université de Columbia en 1952, expliquent que la culture nazca découle du style plus ancien de Paracas, une péninsule située à quelque 160 kilomètres au nord-ouest de Nazca qui présente un climat comparable.

            Au début du XXe siècle, des tissus magnifiques firent leur apparition dans les collections péruviennes et européennes.[43] Magnifiquement bien préservés et richement brodés, ces tissus suscitèrent un vif intérêt malgré leur provenance incertaine. L'origine de ces vêtements fut pour la première fois identifiée, fin des années 1920, lorsque Julio Tello[44] visita la péninsule de Paracas, pour y découvrir des tissus similaires provenant de trois zones de sépulture : Cavernas[45], Arena Blanca et Nécropolis. Ces hypogées furent l'oeuvre du peuple qui vivait à Paracas entre approximativement 600 et 175 av. J.-C. Les principales tombes, celles de Nécropolis ont été creusées sur une période de 300 ans, entre 475 et 175 av. J.-C. Les bols et cruches de Paracas s'apparentent nettement au style de la dernière phase de la culture chavinoïde, Janabarriu[46], qui s'est probablement étendue de 400 à 200 av. J.-C.

            Le savoir-faire des Paracas était des plus variés, ils ne nous ont pas légué que des spécimens de poterie mais aussi des massues de pierre, des couteaux d'obsidienne, des colliers de coquilles et d'os remarquablement ouvrés, ainsi que des ornements d'or façonnés par martelage et des panaches de plumes délicats.

            Anne Paul qui fait autorité en la matière, décrit les chefs des Paracas vêtus de magnifiques costumes d'apparat tissés, couverts de broderies aux couleurs vives ; ces premières couches de vêtements raffinés recouvraient des tuniques, ponchos et pagnes ornés. Lorsque ces chefs venaient à mourir, ils étaient soigneusement enveloppés de vêtements précieux qu'ils portaient de leur vivant et d'autres tissus qui constituaient des offrandes. Les fardos funéraires[47] étaient enfouis dans la vaste sépulture de Nécropolis[48] ; ces fardos constituent le principal legs de la culture Paracas.

            Nécropolis contenait 429 fardos. Sous l'égide de Julio Tello, plus de 40 des plus grands fardos furent ouverts et demeurent aujourd'hui au Musée national d'Anthropologie et d'Archéologie de Lima. Transbahutés d'un dépositaire à l'autre, endommagés par la pluie, rongés par les insectes et ravagés par le climat humide de Lima, beaucoup ont subi plus de dégâts en 60 ans que lors des 2 000 années passées sous terre. Soit dit en passant, six des plus grands fardos furent prêtés pour l'Exposition ibéro-américaine de Séville en 1929 et jamais restitués !

            Quoi qu'il en soit, assez de ces vestiges splendides ont été préservés pour permettre à Anne Paul de publier en 1990 un livre des plus explicites, riche en illustrations somptueuses, sur les costumes cérémoniels. Elle explique que certains textiles Paracas s'inspirent des motifs plus anciens provenant des régions de Nazca et d'Ica.

            À bien des égards, la culture nazca est considérée comme la descendante en ligne directe des Paracas, puisqu'elle fut à son apogée entre approximativement 200 av. J.-C. et 600 ap. J.-C. À Nazca, la céramique[49] plutôt que le tissage devint l'art par excellence ; il est vrai que la broderie à Nazca était plus rudimentaire et moins raffinée. Cependant les représentations peintes rappellent toute une série des thèmes utilisés par les tisserands de Paracas.

            Le Musée ethnographique de Gothenburg en Suède dispose d'une collection à nulle autre pareille de céramiques illustrant les thèmes caractéristiques du style nazca. Un dessin étrange et récurrent représente un homme debout vu de face, qui laisse échapper de sa bouche une langue serpentine avec, à son extrémité, une tête-trophée[50], voire parfois deux. L'homme porte une coiffe très élaborée, représentant soit des animaux fabuleux, soit un autre visage humain. D'autres céramiques nazcas représentent des figures directement issues de la culture Paracas, tel qu'un dessin illustrant un symbole représentant un front ailé prolongé d'un appendice, accompagné de têtes humanoïdes décapitées, un thème dominant chez les Paracas. Parfois, une créature tachetée plus docile ressemblant à un chat apparaît, elle tient entre ses griffes des fruits ou des légumes, de toute évidence des symboles de fertilité ; certaines céramiques nazcas plus anciennes portent les illustrations exceptionnelles de haricots ou de piments.

            Une étrange caractéristique de la culture nazca, dont les céramistes développèrent un style si raffiné, est qu'elle ne se fonde pas sur des centres démographiques importants comme on en trouve chez les Mochicas ; sans même mentionner parmi ceux-ci la cité monumentale qui allait être bâtie plus tard à Chanchan[51]. Il apparaît que les céramiques nazcas provenaient de plusieurs agglomérations plus modestes éparpillées sur un territoire assez vaste. À l'exception de quelques variations locales, les thèmes principaux étaient tout simplement repris d'une vallée à l'autre. La région est dépourvue de vestiges d'une architecture vaste et complexe qui auraient laissé entendre que Nazca était en quelque sorte un « empire » ; il n'y pas non plus de traces d'infrastructures d'entreposage ni de constructions administratives, plus typiques d'un territoire de conquête. En revanche, tout porte à croire que les peuples de Nazca étaient éparpillés sur une série de vallées semi-fertiles.

 

Cahuachi

 

Situé à l'ouest du village même de Nazca, la cité relativement grande de Cahuachi peut être mentionnée comme l'exception partielle au modèle démographique susmentionné. Par le passé, il avait été conjecturé que Cahuachi était un centre guerrier, voire militariste, compte tenu des nombreuses céramiques représentant des têtes coupées ainsi que les crânes humains mis au jour sur le site. Plus récemment, une recherche exhaustive in situ a été réalisée par Helaine Silverman et relatée dans un ouvrage sur Cahuachi paru en 1993.[52] Alors que l'auteur souligne que la cité, en plein essor approximativement entre l'an 1 et l'an 750 ap. J.-C. est de loin le plus grand site connu de la culture nazca, elle n'accorde pourtant pas de crédit au site en tant que centre strictement urbain. Sur 85 % de la superficie totale du territoire, aucune trace d'occupation à caractère résidentiel n'a été décelée ; le reste du territoire est brodé de collines légèrement aménagées qui constituent la seule forme de structure monumentale de Cahuachi. Les quarante tertres semi-artificiels de taille et de forme variées semblent avoir servi des objectifs cérémoniels plutôt que domestiques. Seule une enceinte intacte d'un temple fut découverte sur un petit tertre. C'est en tant qu'ensemble de parcelles sacrées disséminées dans un paysage profane, que Cahuachi développa une aura hiératique, plus par la nature des rites pratiqués que par l'existence de monuments impressionnants.

En outre, Helaine Silverman ne pense pas que le site ait eu l'importance commerciale dont jouissaient certains autres centres de pèlerinage, notamment Pachacamac. Il y a peu d'infrastructures d'entreposage, et les biens matériels acheminés sur place étaient presque immédiatement consommés. Dès lors, Cahuachi semble faire office de centre cérémoniel tantôt débordant d'activités, tantôt quasiment désert, au gré du calendrier.

Elle laisse entendre, par ailleurs, que de telles activités impliquaient l'utilisation rituelle d'un nombre certain de céramiques nazcas. La vocation de Cahuachi se rapproche sans doute plus du lieu de pèlerinage moderne de Yauca[53] dans la vallée d'Ica, à quelque 190 kilomètres au nord, appelé le Sanctuaire de la Vierge du Rosaire de Yauca, que de Pachacamac. En effet, ce lieu est foulé occasionnellement et non en permanence et il semble que, tout comme Yauca, Cahuachi n'ait pas abrité une population sédentaire, qu'elle fut grande ou petite. Lors de la fête de la Vierge, des milliers de paysans campent en dehors de la grand-place de Yauca, elle-même transformée en un grand marché d'aubettes plaquées les unes contre les autres. Quelques jours plus tard la « cité » peut être abandonnée et démontée aussi vite qu'elle avait été installée.

Helene Silverman fit une découverte d'une importance notable, celle de plusieurs têtes-trophées, une caractéristique récurrente du style ancien de la céramique nazca. L'une de ces têtes-trophées porte une coiffe soigneusement tressée, une autre est percée d'un trou au niveau du front d'où sort une corde. Sur base des ossements recueillis à Cahuachi et ailleurs, elle laisse entendre qu'environ 5 % de la population globale de Nazca a fini en têtes-trophées ou en corps sans tête !

Une multitude de sites résidentiels plus restreints et contemporains à Cahuachi ont été identifiés, la plupart ne dépassant pas les quatre hectares. L'exception à la règle est le site de Ventilla, plus vaste, qui couvre 200 hectares. C'est pourquoi, en tenant compte du contexte sociopolitique du célèbre style nazca, il est encore plus difficile d'accepter les postulats émis dans un premier temps qui érigent Cahuachi en capitale d'un État centralisé et, à plus forte raison, d'un empire militaire. La céramique nazca ne présente pas de traces évidentes de hiérarchie sociale, au rebours, par exemple, de l'art mochica[54]. Il faut plutôt considérer Cahuachi mais également d'autres sites nazcas anciens comme une sorte de groupement de sociétés distinctes et interdépendantes liées par une même tradition religieuse. On ne peut écarter totalement l'hypothèse d'un type de chefferie formelle à suprématie tournante, mais dont le siège était Cahuachi. Néanmoins, l'absence de structures résidentielles et administratives sur ce site met en doute fût-ce l'existence d'une chefferie de cette ampleur.

 

À équation absconse, pas de réponse simple

 

Au début des années 1930, la Pampa de Nazca fut survolée à maintes reprises et l'idée qui tendait alors à s'imposer était que les lignes ne pouvaient être observées et comprises qu'en prenant de l'altitude[55]. De tels survols ont considérablement attiré l'attention, mais à part Mejia Xesspe[56], archéologue péruvien de renom, qui publia une brève étude sur le sujet en 1939, la première personne à avoir cherché des conclusions plus concrètes était Paul Kosok[57], un New-Yorkais dont les passions étaient des plus diverses. (Il fut, à une époque, chef d'orchestre du Brooklyn Civic Orchestra.)

Paul Kosok visita Nazca pour la première fois en 1941 et pendant sa brève saison de recherches, il étudia une série de lignes et quelques grandes formes rectangulaires ainsi qu'un étrange dessin d'oiseau stylisé. À ce stade initial déjà, il fut convaincu que les lignes avaient une signification astronomique. Kosok ne retourna à Nazca qu'en 1948, il y travailla quelques temps ; pourtant ce n'est qu'en 1965 qu'il publia son ouvrage de référence, La vie, la terre et l'eau dans l'ancien Pérou.[58]

Ses recherches furent poursuivies par un professeur de mathématiques, l'Allemande Maria Reiche[59], qui avait déjà collaboré avec Julio Tello sur le site de Paracas. Elle accepta de reprendre l'étude détaillée qu'avait fait Kosok des dessins et pendant la période qui suivit, elle passa à Nazca autant d'heures par an qu'elle pouvait y consacrer ; travaillait le reste du temps dans un salon de thé à Lima. Elle séjournait dans un vieil hôtel du village de Nazca, se levait à 3 heures du matin pour faire du stop le long de la Panaméricaine, espérant que les routiers l'emmènent. Cette femme hors du commun a dédié toute sa vie à l'énigme de Nazca. Outre un documentaire télévisé qui a fait grand bruit, Mystère sur le désert, elle a également écrit plusieurs ouvrages et une multitude d'articles sur le sujet. Les premières années de son long séjour, elle fut en grande partie ignorée par la population locale qui croyait qu'elle était une espèce de sorcière folle. À ce stade, les habitants eux-mêmes n'avaient pas vraiment conscience des tracés du désert, puisqu'il est difficile de les apercevoir du sol.

Perchée sur une échelle de deux mètres de haut, Maria Reiche pouvait non seulement visualiser les spirales et les trapèzes, mais aussi identifier les silhouettes d'animaux, tels que l'orque et un oiseau géant ressemblant à un condor. Du reste, elle fut encore plus frappée par un dessin identifié comme étant celui d'un singe, qui mesurait quatre-vingts mètres de la tête à la queue. Considérant que cet animal était inconnu dans la vallée de Nazca et qu'il ne figure pas dans la liste des animaux représentés sur la céramique nazca ; il s'agissait là d'un mystère de plus. Convaincue que ce dessin devait également avoir une signification astronomique, elle déclara qu'à l'époque où les lignes avaient été tracées, la silhouette d'un singe, composée de plusieurs étoiles dont la Grande Ourse, aurait pu être distinguée dans le ciel. En relevant les azimuts des lignes droites à proximité de la représentation du singe, elle tomba sur une longue piste qui pointait vers l'étoile Benetnash[60] ou du moins l'endroit où elle se serait élevée à l'horizon aux environs de l'an 1000 av. J.-C. Cette étoile est à la pointe de la queue ou du manche de la constellation de la Grande Ourse.

Si, pendant des années Reiche poursuivit ainsi ses recherches dans une relative tranquillité, cela allait changer lorsque Nazca devint l'objet d'un battage publicitaire considérable, particulièrement après la parution en 1968 de l'ouvrage de von Däniken décrivant Nazca comme une piste d'atterrissage pour engins spatiaux. Du jour au lendemain, la pampa fut envahie par des voitures, des motos et même par des randonneurs à dos de mule !

Kosok et Reiche étaient devenus obsédés par l'idée que la raison d'être principale des lignes était d'ordre astronomique. Kosok fonda ses assertions sur une étude sociologique de l'évolution qu'il appliqua aux époques anciennes de la civilisation nazca. Il arguait qu'une société qui avait mis au point un système agricole complexe devait posséder des notions d'astronomie, étant donné que le cycle annuel des saisons était lié au mouvement des étoiles, un phénomène dont la nature exacte ne pouvait être sondée que par une classe de prêtres-astronomes. Dès lors, il semble que les lignes aient été étroitement liées aux méthodes d'établissement des dates clés du calendrier.

Dans un écrit plus détaillé, Maria Reiche cita, à titre d'exemple, l'écart azimutal de 68° 15' à 70° 10', expliquant que les Pléiades[61] et le Scorpion[62] se dressaient dans cette direction en 500-700 av. J.C. au-dessus de la latitude de Nazca. Dans cet intervalle de 68° à 70°, Reiche étaya ses conclusions en citant les mesures de plusieurs lignes ; en ce compris le côté d'un triangle, quatre lignes éparpillées et seize segments en zigzag d'une seule et même figure.

Bien que depuis, comme nous allons le voir, la solution de l'astronomie à l'énigme de Nazca ait souvent été remise en cause, elle conserve une certaine influence. Les spécialistes qui ont écrit sur le sujet plus récemment, tel que Johann Reinhard[63], affirment de concert avec d'autres experts qu'au moins quelques lignes auraient participé de l'observation astronomique. Reinhard lui-même, bien qu'admettant qu'il n'y a pas de solution unique à la question que soulèvent les lignes, favorisait par-dessus tout l'idée que les lignes des triangles et trapèzes avaient pour objectif de drainer, d'une manière ou d'une autre, vers l'est de Nazca l'humidité concentrée au pied des collines andines.

Nazca et Stonehenge

 

Les travaux de Kosok et ensuite de Reiche, dont l'ouvrage de référence Mystère sur le désert[64] fut publié une première fois en 1948, laissèrent beaucoup de questions sans réponses, bien que l'Allemande cautionnait résolument la thèse astronomique.

Ce n'est qu'en 1968 que l'astronome Gerald Hawkins[65] apporta sa pierre à l'édifice. En 1963 déjà, Hawkins avait fait sensation dans les milieux érudits lorsqu'il avait publié dans la revue britannique Nature une étude intitulée Soleil sur Stonehenge[66]. Il mit sa théorie à l'épreuve en traçant des lignes entre des paires de pierres, de trous et de pieux ; il traita ensuite ces données par ordinateur. Dans un premier temps, un grand nombre de scientifiques mirent en doute ses conclusions favorables à la corrélation qui existerait entre le célèbre site construit il y a 5 000 ans de cela sur la plaine de Salisbury et l'observation des étoiles. Sa théorie finit tout de même par atteindre un certain degré d'acceptation dans les milieux scientifiques et à présent peu de spécialistes doutent encore des connaissances des bâtisseurs de Stonehenge concernant les principaux cycles du Soleil et de la Lune.

Hawkins adopta la même approche pour le cas de Nazca et avec l'aide de cartographes de l'Institut péruvien de Géophysique, il traça d'abord une carte d'une haute précision grâce à des clichés aériens. Après avoir mesuré les orientations de toutes les lignes, il soumit ces données à un programme informatique similaire à celui utilisé pour Stonehenge et compara les différents alignements aux mouvements du Soleil, de la Lune et des étoiles à l'horizon.

Hélas ! Des 186 alignements potentiels choisis par Hawkins, seul un nombre très limité correspondait aux angles du Soleil et de la Lune, avec une marge maximale d'un degré de chaque côté. Le reste s'en allait à la rose des vents, bien que quelques-unes pointaient vers un amas hétéroclite de corps célestes, parmi lesquels certaines étoiles peu lumineuses.

Toutefois, Hawkins restant convaincu que la théorie astronomique ne pouvait être acceptée que si les lignes correspondaient à un modèle précis de mouvements célestes, il conclut que les méthodes utilisées pour Stonehenge ne s'appliquaient pas au cas de Nazca. Des examens informatiques ultérieurs confirmèrent cette idée et Hawkins sonna le glas de la théorie astronomique. Après ses investigations, l'opinion la plus répandue parmi les spécialistes était que quelques lignes seulement auraient eu un rôle dans l'observation astronomique.

                            De nouvelles approches

 

Depuis que Hawkins a rejeté catégoriquement la théorie en laquelle Kosok et Maria Reiche avaient cru toute leur vie, à savoir que les lignes de Nazca avaient une signification principalement astronomique, de nombreux érudits y sont allés de leur propre théorie sans qu'aucun d'entre eux ne soit toutefois parvenu, jusqu'ici, à fournir une explication totalement convaincante. En effet, ils ont tous tendance à mettre en exergue un aspect particulier du problème sans chercher, pour autant, à trouver une solution définitive globale.

Parmi ces intellectuels, Tony Morrison, un réalisateur anglais, qui a beaucoup écrit à ce sujet dans les années 1970, entre autres, un ouvrage intitulé Des chemins vers les dieux[67], qui fit grand bruit. Il était fortement influencé par l’œuvre de Alfred Métraux[68] qui en 1934 déjà avait décrit les chemins tracés par les Indiens chipayas de Bolivie qui avaient bâti plusieurs petits lieux de culte éparpillés sur de longs axes à des distances allant parfois jusqu'à quinze kilomètres d'un village. Métraux fut principalement impressionné par les lignes droites ou chemins traversant la végétation et convergeant, comme les rayons d'une roue, vers des lieux de culte retirés. Morrison mena une expédition en Bolivie où il fut surpris de voir des lignes s'étirer sur plus de trente kilomètres aux abords des versants de Sajama, une des plus hautes montagnes de Bolivie. Il finit par atteindre le village de Sajama, culminant à 4 250 mètres. Là aussi, il trouva des chemins rectilignes qui pointaient à tous vents, souvent reliant des temples à de petits villages. Certes, ces lignes étaient fort différentes de celles de Nazca dans leur conception, il n'en reste pas moins que le travail de Morrison a attiré l'attention sur l'éventualité de l'aspect cérémoniel plutôt qu'astronomique des lignes de Nazca.

Dans les années 1980, l'anthropologue Johann Reinhard continua d'investiguer sur les fonctions cérémonielles éventuelles des lignes de Nazca. En explorant des déserts encore plus reculés dans le nord du Chili, il découvrit sur une colline appelée Cerro Unitas un étrange agglomérat de tracés rappelant ceux de Nazca. Une série de lignes droites parcourt le cerro, chacune d'elles aboutissant à un tumulus près du sommet. Il établit donc clairement un exemple de lignes qui servaient de sentiers sacrés guidant vers les lieux de culte de divinités andines, un phénomène qu'il rapporta au besoin d'eau dans les régions arides.

Cependant, l'ouvrage récent le plus détaillé portant sur les lignes de Nazca est sans équivoque celui d'Anthony Aveni, intitulé De l'ordre dans les lignes de Nazca ?, publié en 1990, contenant son propre travail ainsi qu'une compilation d'articles d'autres éminents intellectuels.

Comme Aveni le fait remarquer, en parcourant les différents écrits en la matière, il fut surpris d'apprendre qu'une poignée d'investigateurs seulement s'était aventurée sur la surface désolée de la pampa pour y voir les lignes de plus près. Il se demanda si les chercheurs n'étaient pas trop inféodés à la vue depuis les airs, méthode qui avait fait découvrir les lignes à l'équipage de l'avion qui les survola dans les années 1920 ; et se posa la question de savoir si l'idée selon laquelle les lignes avaient pour objectif d'être vues du ciel n'avait pas été érigée en dogme incontesté. Aveni attire encore l'attention sur le fait qu'une étude détaillée des vestiges archéologiques de la surface de la pampa (par opposition à l'étude faite principalement du ciel) est indispensable si l'on veut saisir la raison d'être des lignes. En examinant les études passées, il réalisa que personne n'avait jusqu'alors entrepris d'analyses approfondies de cette surface constellée de lignes et de dessins.

S'il y a bien une exception à l'observation d'Aveni à ce sujet, c'est sans conteste le travail de Persis Clarkson[69], dont un article est repris dans le livre de Aveni. Gerald Hawkins avait rassemblé quelques fragments de poterie relevés sur trois bandes de la pampa, la plupart des tessons qu'il avait réunis dataient des périodes relativement anciennes, connues sous le nom de Nazca 3 et 4, approximativement entre 100 av. J.C. et 100 ap. J.C. Cependant, l'utilisation de telles données comme méthode de datation des lignes est en forte contradiction avec l'exploration au sol de Clarkson d'une autre étendue, bien plus vaste, de tracés. Elle n'y trouva que très peu de tessons associés à cette période initiale et leur présence ne peut être considérée comme une preuve irréfutable que le peuple artisan qui se cache derrière la production de céramiques est également le peuple géographe qui traça les lignes. En outre, Clarkson souligne que les géoglyphes illustrant des oiseaux ou autres animaux ne sont pas nécessairement contemporains des plus belles céramiques nazcas, même s'il est vrai que ces glyphes illustrent des oiseaux et des lézards qui s'apparentent aux dessins figurant sur ces céramiques.

Aux alentours d'un grand nombre de géoglyphes, la découverte d'autres céramiques datant d'une période beaucoup plus tardive, appelé Horizon moyen[70] ou période Huari, entre 600 et 1000 ap. J.C. environ, fut quelque peu surprenante. Cependant, comme le fait remarquer Clarkson, si les géoglyphes datent véritablement de l'ère Huari, ils ont très peu en commun avec les concepts et motifs fort différents qui prévalaient à l'époque.

Le récit des investigations de Aveni commence par un compte rendu exhaustif de diverses études sur les lignes de Nazca, réalisées par le passé, parmi lesquelles plusieurs ont déjà été évoquées ci-dessus. Il rend un hommage mérité à Maria Reiche qui y a travaillé sans relâche, et décrit certaines de ses découvertes comme séduisantes bien qu’inexplicables. Elle a, par exemple, découvert en mesurant les trapèzes, que les longueurs de 32,6 mètres et le double de ce nombre étaient fréquents, ainsi que plusieurs doubles de 26,7 mètres, une mesure citée à dix reprises. Aveni se donne beaucoup de mal pour examiner certains calculs complexes de Reiche, tel que son analyse de l'abdomen d'une araignée constitué d'une douzaine de segments qui d'une manière ou d'une autre seraient liés au cycle des phases de la Lune. Il se voit pourtant obligé de conclure qu'une telle analyse est pour le moins arbitraire et ne repose sur aucune information concernant la culture qui a tracé ces lignes. Il conclut en affirmant que les considérations sur la précision de la géometrie dans l'agencement des lignes de Nazca sont effectivement fort séduisantes mais peu concluantes. Il va même jusqu'à inclure une annexe sur la spirale de Cantalloc qui fait partie d'un dessin beaucoup plus grand, mais rien n'y fait, les résultats de ses recherches sont dans l'ensemble négatifs ; bien qu'il admette que l'analyse d'une seule spirale ne suffit pas à mettre fin au débat. Dans un autre contexte, il déclare que l'hypothèse des alignements stellaires et de l'astronomie, aujourd'hui tombée en disgrâce, pourrait néanmoins avoir eu un petit rôle à jouer.

Un des thèmes principaux de Aveni participe de l'obsession que les lignes existaient pour être foulées. Il mentionne à cet effet une étude ingénieuse mais peu connue de l'archéologue H. Horkheimer, publiée en 1947.[71] Ce chercheur péruvien considérait les trapèzes comme des lieux de rassemblement pour les réunions sacrées du culte des morts et que les danses sacrées qui étaient pratiquées pourraient être également liées à l'adoration des morts.

Aveni cite également, parmi les explications les plus fantaisistes, la théorie de G. von Breunig, exprimée dans un ouvrage intitulé Nazca  : Un site olympique précolombien ?[72] et publié en 1980. Comme le laisse entendre ce titre, l'auteur imagine que les lignes auraient été construites pour que des courses de compétition s'y déroulent. Si cette idée semble saugrenue au premier abord, les traces de marches, de courses et de danses rituelles sont légion dans l'antiquité péruvienne. Cela dit, avec von Breunig, cette théorie entre certainement au panthéon des idées fantaisistes lorsqu'il suggère que les pistes servaient dans un premier temps aux courses régionales qui culminèrent, ensuite, sous la forme d'épreuves nationales où les participants portaient des tenues d'athlétisme, le tout étant soi-disant représenté sur les céramiques nazcas.

Avant d'en arriver aux observations de Aveni sur le vaste réseau de lignes droites, il est peut être utile de se pencher d'abord sur les formes géométriques assez inexplicables résultant de l'entrelacs de certaines lignes. Le rapport de Anthony Aveni dénombre un total de 227 formes de ce genre qui couvrent une plus grande surface de la pampa que l'ensemble des lignes droites, des représentations d'animaux et de plantes. Ces figures géométriques sont des triangles et des rectangles, bien que le terme générique souvent utilisé pour les désigner soit « trapèze ». Les formes sont immenses et vingt-quatre d'entre elles couvrent des étendues dépassant 45 000 kilomètres carrés ! Soixante-deux pour cent de toutes les formes géométriques examinées sont des quadrilatères, vingt-sept pour cent sont des triangles ; neuf pour cent seulement sont des rectangles. Les experts s'expliquent difficilement l'objectif de ces formes, mais ils laissent entendre que les concepteurs ont eu l'intention d'établir des repères locaux par rapport aux cours d'eau, ce sujet est traité de façon plus détaillée plus loin.

L'objectif des dessins d'animaux et de plantes est probablement encore plus compliqué à déchiffrer. Une trentaine d'exemples de ces motifs biomorphes sont presque tous localisés sur une étendue relativement restreinte de la pampa. Peut-être, avaient-ils également pour objectif d'être parcourus et non d'être vus des hauteurs. Alors que certains ont suggéré que les dessins d'animaux et les formes géométriques étaient connexes, Aveni lui est enclin à croire qu'il s'agit là d'activités entreprises par des sociétés bien distinctes à des époques différentes. À cet égard, il est utile d'observer qu'en dépit du fait que les espèces d'animaux esquissées sur la pampa se retrouvent aussi représentées sur les céramiques typiques de Nazca, datant, comme nous l'avons vu ci-dessus, d'environ 200 av. J.-C. à 600 ap. J.-C., les tessons retrouvés près des zooglyphes appartiennent pour la plupart à une période ultérieure.

 

 

Une conclusion déterminante

 

En arpentant la pampa et en prenant des mesures minutieuses, Aveni arriva à une nouvelle conclusion d'une importance capitale. Il observe que beaucoup de chercheurs contemporains ont attaché énormément d'importance aux motifs animaliers et végétaux, mais n'ont que très rarement classifié la largeur et la longueur du vaste réseau de lignes, alors que bien plus d'effectifs et d'organisation avaient dû être consacrés à ces lignes droites en ces temps immémoriaux. Beaucoup de clichés ont clairement permis d'identifier des modèles interconnectés de lignes. En outre, quelques-unes des cartes de Reiche présentaient des lignes qui semblaient converger vers ce qu'elle appelle des « centres d'irradiations en étoiles »[73] ou « réseaux ».

C'est en utilisant un agrandissement d'une de ces cartes et en y effaçant tous les éléments autres que les lignes droites que Anthony Aveni et Garry Urton[74] étudièrent une bande de 50 km² du désert longeant la rive sud de la vallée de l'Ingenio (c’est-à-dire, l’extrémité nord de la région tapissée de chapelets de pierres) et identifièrent quatre foyers spécifiques desquels émanaient ou convergeaient, en étoiles, quatre-vingt-huit lignes. Toutes les lignes, sans exception, étaient reliées à un de ces foyers. Consécutivement à cela, ils parcoururent certaines lignes de la même zone qui étaient dirigées vers d'autres foyers irradiants de l'autre côté de la pampa.

Les études antérieures basées sur la recherche au sol sont rares et offrent peu d'informations détaillées. Aveni et Urton, en revanche, passèrent de longues heures à parcourir les lignes, souvent jusqu'à leur extrémité. Lorsqu'ils eurent fini d'analyser les quatre modèles de rayonnements déjà explorés, ils examinèrent la zone sud qui longe la vallée de Nazca et découvrirent cinq autres centres rayonnants. Ils réalisèrent rapidement que ces centres avaient certaines caractéristiques communes  : ils étaient tous constitués d'un groupe de collines naturelles ou de tumuli et la plupart étaient localisés dans la zone de la pampa où la dernière colline, qui forme le pied des Andes, est située. Ces collines étaient presque toutes situées le long du bord surélevé de la pampa, celle-ci est entourée par les principaux cours d'eau et leurs affluents ; en effet, peu de foyers ont été retrouvés au centre de la pampa. Dans l'ensemble, sept cent soixante-deux lignes, qui rayonnent de soixante-deux centres, ont été répertoriées. Deux cent vingt-quatre de ces lignes ont été qualifiées de larges et cinq cent trente-huit d'étroites. La longueur moyenne d'une ligne à partir de son centre d'irradiation est de treize kilomètres. La plus longue dépasse dix-neuf kilomètres. Seule une ligne n'était visiblement pas rattachée à un des soixante-deux foyers.

Bien que personne n'ait battu en brèche la démontrable configuration en étoile des lignes qui convergent en des centres identifiables, la découverte en soi ne révèle en rien l'objectif qu'elles auraient servi. Les principaux objectifs supposés à ce jour font référence à des marches rituelles, à l'approvisionnement en eau et à la division du territoire en bandes précises.

Aveni lui-même affirme avec insistance que les Nazcas parcouraient les lignes, ce qui aurait fait du peuple de la pampa un peuple de marcheurs insatiables, s'il sollicitait 762 lignes pour un simple pèlerinage ; il n'en est pas moins vrai que Cahuachi était sans aucun doute un lieu de pèlerinage essentiel à en juger par ses vestiges matériels. L'utilisation de ces lignes pour matérialiser des frontières semble également douteuse, du fait de leur extrême complexité.

Les lignes auraient-elles un lien avec la quête de l'eau ? Cela semblerait logique, étant donné que Aveni et d'autres spécialistes soulignent que l'eau constitue la ressource la plus prisée de la société nazca. Deux affluents du Rio Grande, l'Ingenio et le Nazca bordent la pampa, les rigoles qui la traversent servent à l'adduction d'eau des hautes Andes vers cette bande étroite située entre les Andes et l'océan Pacifique où il ne pleut quasiment jamais ; c'est un procédé au cours duquel le précieux liquide dévale les Andes d'une altitude de 3 000 mètres jusqu'au niveau de la mer. En approfondissant l'étude, plusieurs lignes semblaient avoir été tracées le long des deux cours d'eau et de leurs affluents qui s'écoulent des montagnes jusqu'à la pampa. Un certain nombre de lignes convergeaient vers des centres qui semblaient avoir été délibérément situés là parce que les affluents, qui relient la pampa principale aux vallées irriguées, y étaient à portée de vue. Pour des raisons qui ne sont pas tout à fait claires, ces centres sont exclusivement liés au Nazca, même ceux qui sont situés près de l'Ingenio au nord. À dire vrai, il y a une forte concentration de centres sur la rive nord du Nazca, directement en vis-à-vis de Cahuachi.

Il est quelque peu paradoxal qu'à partir des centres aux abords du Cerro Blanco (2 078 mètres) aucune ligne ne soit orientée à moins de cinq degrés de ce pic, alors que des recherches ethnographiques sur la région laissent entendre que le Cerro Blanco, visible de presque partout sur la pampa, était essentiel dans les rites locaux qui avaient trait à l'invocation de la pluie et était adoré car il répandait l'eau. Toutefois, Aveni qui étudia en détail d'autres possibilités, y compris les explications fondées sur l'astronomie, partage l’idée que le facteur dominant qui corrobore ses données sur les centres irradiants est l'eau, si vitale pour la région, bien que la preuve n’en soit pas encore faite à l’heure actuelle. La localisation des soixante-deux centres rayonnants le long des cours d'eau et très proche des affluents est trop cohérente pour n'être qu'une coïncidence.

 

De plus amples comparaisons

 

La tentation est grande de considérer les lignes de Nazca comme un phénomène unique, sans égal au Pérou ou ailleurs. Pourtant comme nous l'avons vu plus haut, Alfred Métraux, qui travaillait en Bolivie en 1934, avait déjà découvert des chemins qui menaient à une multitude de petits lieux sacrés faits par les Indiens chipayas. Il expliqua que ces chemins convergeaient, comme les rayons d'une roue, vers des lieux sacrés isolés, ce qui rappelait quelque peu le canevas des lignes de Nazca décrit par Aveni. On pourrait également mentionner Johann Reinhard et sa découverte dans le nord du désert chilien d'un phénomène analogue.

Aveni attire même l'attention sur les parallèles existant entre les lignes de Nazca et les longues routes droites qui rayonnaient de Cuzco, la capitale inca. Sans que l'on puisse y donner aucune explication, certaines de ces routes s'élargissaient soudain, changeaient de trajectoire et prenaient une forme trapézoïdale incomplète.

D'autres rapprochements ont été effectués entre les lignes et le système des ceques[75] des Incas (ceque est le terme quechua pour ligne). Selon le chroniqueur Bernabé Cobo[76], le système des ceques à Cuzco s'articule en quatre lignes ou ceques[77] rayonnant depuis le temple du Soleil de Cuzco ; 328 lieux sacrés ou huacas étaient disposés le long de ces ceques. Tom Zuidema[78], qui passa beaucoup d'années à étudier le sujet, explique que la majorité des ceques n'étaient pas réellement des chemins, ils ne pouvaient du reste pas être clairement identifiés au sol. Les Incas les considéraient plutôt comme des connexions invisibles entre ces huacas sacrées disséminées sur leur longueur, bien qu'elles n'étaient souvent pas situées précisément sur la trajectoire d'une ligne. Toutefois, les ceques étaient également liés à certaines formes de sacrifices humains dont les victimes, essentiellement des enfants, étaient contraintes de suivre la ligne droite tracée pour atteindre leur lieu de sacrifice le long de l'axe de la ceque. Il est essentiel de faire remarquer que certaines autres lignes n'émanent de toute évidence pas du temple du Soleil à Cuzco, ce qui signifie donc, d'une certaine façon, que plusieurs systèmes indépendants coexistaient.

Selon Zuidema, les 328 huacas étaient des temples, des agencements de pierres et parfois même quelques arbres. Il est révélateur que certains ont un lien avec des sources et d'autres puits naturels ; car en effet, dans beaucoup de cas, le thème de l'eau et son association au calendrier agricole inca apparaît très nettement. Un ceque du quartier de Chinchasuyu à Cuzco, par exemple, appelé Sucana, était une colline qui permettait au chenal d'eau de Chinchero d'atteindre la ville. D'autres ceques étaient associés aux méandres des rivières, certains rituels liés au système des ceques montrent la relation entre les individus et l'eau.

Le système des ceques, à son tour, a été comparé au concept du quipu[79] qui était un substitut de l'écriture et permettait aux Incas mais aussi à d'autres peuples andins de tenir à jour les archives. Il s'agissait d'une corde de coton épaisse qui servait de colonne vertébrale à d'autres cordes plus fines présentant des combinaisons de nœuds. En étendant le quipu sur une surface plane, la ressemblance avec la configuration des ceques est frappante puisque les cordelettes du quipu rayonnent en toutes directions de la même façon que les ceques. Le quipu était, comme nous le verrons plus tard,[80] essentiel à l'ensemble du système d'administration de l'empire inca, et bien que nous ne puissions à ce jour interpréter les secrets que recèlent les quipus qui sont parvenus jusqu'à nous, les récits confirment qu'ils permettaient de répertorier un volume quasi cyclopéen d'informations.

 

Le Mystère plane encore

 

Johann Reinhard fait très justement remarquer que ce vaste canevas de lignes, de trapèzes et de géoglyphes à Nazca est captivant, principalement, en raison de l'absence d'explications simples concernant son origine et son objectif. N’arriverons-nous jamais à une conclusion précise quant à sa signification et son objectif ? Probablement pas, peut-être même avait-il des usages totalement insoupçonnés.

De plus amples recherches permettraient peut-être de clarifier l'ensemble du rébus ainsi que la pléiade d'interrogations qui en découle. En effet, le climat préhistorique de la région de Nazca, par exemple, est encore aujourd'hui méconnu. De la même manière, les opinions divergent encore quant à savoir si les lignes et les géoglyphes sont contemporains l'un à l'autre ou s'ils appartiennent à deux horizons culturels distincts.

Comme nous l'avons vu, Persis Clarkson est persuadée que les géoglyphes ne sont pas forcément contemporains à la culture nazca de souche généralement associée aux lignes et envisage la possibilité qu'ils trouvent plutôt leur origine dans la période suivante, l'Horizon moyen, qui débuta vers 600 ap. J.C., bien que peu de tessons de cette période aient été retrouvés à proximité de ceux-ci. Quoi qu'il en soit, il semble que la conception de ces lignes et géoglyphes se soit déroulée sur une longue période. Il est nécessaire d'ajouter que Nazca, qui se distinguait par sa céramique, avait tout de même conservé une certaine réputation dans le domaine du textile, la région étant productrice de coton à foison.

L'interprétation astronomique tend aujourd'hui à être abandonnée, supplantée par la théorie d'Aveni, Urton et consorts qui ont avancé des arguments convaincants concernant la forte cohérence existant entre les lignes et les rites associés à l'importance cruciale des ressources en eau. Selon eux, c'est à cette fin que les lignes étaient destinées à être parcourues par le peuple nazca.

Des pratiques similaires s'observent dans d'autres civilisations, c'est ainsi que dans l'Égypte antique, le peuple allait dans le désert aride pour y pratiquer des rituels spécifiques. Les lignes de Nazca participent néanmoins essentiellement d'un trait caractéristique des cultures de la région des Andes qui affichent une dévotion mystique, profondément enracinée et sans équivalent autour du globe, à l'égard des tracés de lignes droites que l'on retrouve également dans les déserts de Bolivie et du Chili.

Loin d'être l'apanage d'une période ou d'une région particulière, le concept linéaire peut donc être considéré comme une caractéristique appréciable de la culture andine préhispanique. Il est peut-être même pertinent, dans cette optique, de citer le réseau routier inca qui implique dans certains cas l'expansion de routes tracées dans la région de Nazca longtemps auparavant.

 

 

 

 

                CHAPITRE CINQ

 

L'EMPIRE DU GRAND CHIMOR

 

 

                                L'éclosion de Chimor

 

Le royaume de Chimor, précédant l'avènement des Incas, vint à dominer une bande côtière du Pérou, longue de 1 000 kilomètres, s'étendant au nord au-delà de Tumbés sur l'actuelle frontière avec l'Équateur et au sud presque aussi loin que Lima. Il s'agit donc du plus vaste royaume indépendant connu aujourd'hui avant celui des Incas qui finit par le soumettre.

            Un récit sur le premier souverain de Chimor a subsisté : « Il séjourna dans cette demeure le temps d'une année, pratiquant lesdites cérémonies… Il apprit la langue des Indiens qu'il conquit,  ils lui obéissaient et lui donnaient leurs filles. À dater de ce jour, il vint à se faire appeler Chimor Capac (le seigneur de Chimor). Nul ne sait d'où il venait, si ce n'est que…un grand seigneur l'avait envoyé afin qu'il puisse régner sur cette terre depuis l'autre côté de la mer. Les poudres jaunes dont il usait pendant ses cérémonies et les tissus de coton dont il recouvrait les parties intimes de son anatomie sont réputés dans ces régions… Ce Tacaynamo eut un fils nommé Guacricaur dont la puissance dépassa bientôt celle de son père, en conquérant les Indiens et les hommes de plus haut rang de cette vallée »

            C'est ainsi que commence le document connu sous le nom de « Histoire anonyme de Trujillo »[81], écrit en 1604. Trujillo, situé à quelque 800 kilomètres au nord-ouest de Lima, jouxte Chanchan, la capitale de Chimor. Dès lors, lorsqu'on en vient à étudier la culture chimu, on se réfère à une période au moins protohistorique de l'antiquité péruvienne, par opposition aux vestiges grandioses mais silencieux de ses phases plus anciennes, décrites dans les chapitres précédents[82]. Alors que son passé légendaire est immortalisé dans certains documents coloniaux, Chimor a ces dernières décennies fait l'objet de recherches scientifiques poussées. En particulier, un ouvrage volumineux, paru en 1990, rendait compte d'un symposium qui s'était tenu à Dumbarton Oaks et qui avait passé en revue presque tous les aspects de ce royaume côtier d'après les travaux de grands spécialistes des Andes contemporains ; certains d'entre eux ont tenté de mettre en rapport leurs découvertes avec les données quelque peu fragmentées provenant des documents subsistants.

            Le royaume chimu, tel qu'il est dépeint dans « Histoire anonyme » et dans le récit du chroniqueur Cabello de Balboa[83] sur ses provinces du Nord, intéressait déjà les archéologues au XIXe siècle pour son vaste trésor de céramiques et de pièces d'orfèvrerie que recèlent ses tombes, et surtout pour les palais impressionnants de la capitale, Chanchan, exceptionnelle par sa taille et sa structure.

            Il faut d'abord expliquer que Chimor, à l'inverse de l'empire inca, n'était pas un empire qui dominait tout le territoire péruvien et que d'autres cultures importantes ont éclos et prospéré durant la longue période qui s'étend de la disparition de la culture Huari-Tiahuanaco[84], vers 1 000 ap. J.C., jusqu'à l'avènement des Incas, à peu près 400 ans plus tard. Cette période est habituellement appelée Intermédiaire récent. D'autres récits mentionnent les royaumes aymaras[85] de cette époque, notamment Colla et Lupaca, situés sur la rive ouest du lac Titicaca, qui ont produit deux styles de céramique distincts. À la suite du déclin de Tiahuanaco, la situation dans les Andes boliviennes semble être restée instable. De récentes recherches laissent entendre qu'une majorité de la population abandonna les rives du lac Titicaca pour rechercher la sécurité des sommets, à plus de 4 000 mètres d'altitude, dans des villages protégés par des remparts. Il fallut attendre la fin de l'occupation inca, quelques siècles plus tard, pour que la population s'établisse à nouveau sur des terres où les conditions de vie étaient moins rudes.

            Dans la vallée de Cuzco, futur cœur de l'empire inca, à la suite du déclin du centre Huari de Pikillaqta[86], des chefferies plus modestes émergèrent, leur céramique est connue sous le nom de Quillque[87] ; tandis que sur les hautes terres au nord-est de Chimor, le royaume non côtier de Cajamarca s'était déjà établi. La côte sud du Pérou, que les Chimus ne vinrent jamais à conquérir, connu l'essor du majestueux centre cérémoniel et du grand oracle de Pachacamac, ainsi que de certaines chefferies anciennes, qui, comme nous le verrons plus tard,[88] furent les premières conquêtes incas .

 

Les racines  de Chimor

 

Certaines caractéristiques identifiables lient la culture chimu à celle de Huari, ainsi qu'à la dernière phase de Moche, Moche V, et illustrent le fil d'Ariane qui traverse les périodes andines successives.

            Pendant la phase V de Moche, qui, comme nous l'avons vu au chapitre deux, suivit le déclin des majestueux monuments de la Huaca del Sol (temple du Soleil) et de la Huaca de la Luna (temple de la Lune), ainsi que du culte du serpent bicéphale, l'urbanisme devint plus marqué. L'art mochica de la phase V sur la côte nord illustre surtout un glissement effectué vers des motifs marins et vers de nouvelles divinités marines, soulignant sans doute ainsi, le rôle de l'océan devenu prépondérant dans leur réalité quotidienne. Sur cette même côte nord, le serpent bicéphale a survécu dans certaines frises de la période chimu.

            D'autres éléments fondamentaux de la culture mochica sont identifiables dans l'art chimu, par exemple, des singes, perchés sur les becs verseurs des récipients à anse-goulot en étrier, se retrouvaient également sur la céramique mochica de la phase V. Les vastes ruines de Galindo, quasiment à portée de vue de la grandiose Huaca del Sol de Moche, étaient, à l'origine, un site mochica dont les caractéristiques urbanistiques font plus penser qu'il s'agissait d'une ville à part entière ; c'est en soi un changement radical qui contraste avec les sites religieux dominés par les huacas des phases antérieures de Moche. La première structure en palais, patron de construction devenu si typique de Chanchan, fut érigée à Galindo par les Mochicas ; cette structure peut être considérée comme l’ancêtre des palais de Chimor.

            Pampa Grande, plus au nord au niveau du col de la vallée de Lambayeque, plus tard conquise par les Chimus, est également décrite comme un site mochica qui présente clairement des caractéristiques d'urbanisme. Quelques traces d'influence huari s'y font aussi sentir. À Batan Grande, autre site majeur de Lambayeque, les vestiges de l'occupation mochica de la phase V sont sous-jacents aux ruines de l'ère chimu.

            Simultanément, alors que de telles influences antérieures se sont révélées, l'émergence de Chanchan dénote à bien des égards un nouveau départ. Certes, les murailles trouvent de toute évidence leur racine dans les traditions mochica et huari, il n'en est pas moins vrai que les dimensions immenses[89] de celles qui entourent chacun des palais de Chanchan, souvent qualifiés de ciudadelas, sont une innovation ; leur gigantisme pourrait représenter l'expression de la puissance et la création d'une nouvelle image.

 

Chimor dans l'œuf

 

Les versions plus allégoriques des événements provenant des sources écrites contrastent avec le volume croissant d'informations concrètes aujourd'hui fournies par les recherches archéologiques. L'architecture monumentale débuta à Chanchan, située dans la vallée du Moche, vers 850 ap. J.C. Chanchan était un lieu unique, dans la mesure où les unités qui la composaient étaient plus importantes que le complexe dans son ensemble. La véritable entité n'était pas la ville elle-même, mais les dix magistrales enceintes ou palais qui la compartimentaient, les ciudadelas.[90]

            Durant la phase initiale, à laquelle appartiennent les trois ou peut-être quatre premières ciudadelas, l'expansion au-delà de Chanchan elle-même était relativement peu avancée. Cette phase, que l'on qualifierait probablement mieux de première consolidation, aurait débuté peu après 900 ap. J.C. et perduré jusqu'en 1050 ap. J.C. Pendant cette période, les vallées du Chicama et du Virú, à proximité, furent probablement alliées ou soumises à la dynastie chimu. En effet, des céramiques de la période initiale chimu ont été retrouvées à Cerro Lescano dans la vallée du Chicama et également dans la vallée du Virú où de telles céramiques ont été découvertes, associées aux murs et aux petites structures.

            Par conséquent, l'expansion de la période initiale de Chimu tendait à être dirigée d'abord vers les hautes terres plus productives que vers les vallées côtières. Au sud de Tumbés, les terres du littoral constituent une partie du désert le plus sec du Nouveau Monde, où les précipitations annuelles, sous une altitude de 1 500 mètres environ, sont quasiment insignifiantes. L'agriculture dépend des cours d'eau qui dévalent de la sierra ; ce n'est que plus tard que les Chimus vinrent à dominer une majorité des bassins hydrographiques de ces vastes déserts, plus abondants dans la partie nord de la côte péruvienne qu'au sud.

            Le Projet Fortifications de 1980 étudia cette progression vers l'intérieur des terres. À Cerro de la Cruz, un site bâti à peu près à vingt kilomètres à l'intérieur des terres dans la vallée du Chao, présentait les traces évidentes d'un siège, et la présence de tessons d'origine chimu laissait entendre que les envahisseurs furent chimus. Vers la côte, à près de dix kilomètres en aval, un fort appartenant aux Chimus, Cerro Coronado, fut également bâti sur le Chao. Les traces d'une phase ancienne de consolidation survivent également dans les vestiges des fortifications à Cerro Galindo et Cerro Orejas, liées à la période initiale des céramiques chimus. Ces deux sites se situent proche du cours d’eau de Moche, à environ dix-sept kilomètres à l'intérieur des terres. Dix kilomètres plus loin, également sur le cours d’eau de Moche, Cerro Pedregal marque le point le plus avancé de l'expansion des anciens chimus vers l'intérieur des terres. Les vestiges d'une ancienne muraille, située à 325 mètres au-dessus du niveau de la mer, servaient de rempart protecteur et peut-être de poste-frontière.

 

L'Expansion impériale de Chimor  : la première phase

 

Chimor, au rebours de ses successeurs incas, mit cependant du temps à entamer des conquêtes de longue portée et ce n'est que vers 1130 ap. J.C., quelques siècles après la naissance de Chanchan, que les archéologues identifient un stade plus ambitieux de conquêtes impériales, par opposition à une expansion purement locale. Au nord-ouest de Chanchan, à Talimbo, dans la vallée du Jequetepe, des traces de batailles ont été décelées. C'est du reste à cette époque que les Chimus prirent le contrôle de Pacatnamu, un centre cérémoniel d'importance proche de l'embouchure du Jequetepe. Toutefois, le site d'envergure de Farfan, à quelques encablures vers l'intérieur des terres, est aujourd'hui considéré comme le foyer vraisemblable de la puissance chimu dans cette région. Les ruines de Farfan, datées au carbone 14 au plus tôt entre 1025 et 1285 ap. J.-C., forment le plus grand site de la vallée du Jequetepe et se composent de six vastes enceintes rectangulaires dont certains détails font penser au ciudadelas de Chanchan elle-même. La plus vaste présente quelques ressemblances avec la Citadelle Uhle à Chanchan. Sa plateforme funéraire fut utilisée une seule fois pour un personnage de haut rang. Comme nous le verrons plus tard, le chroniqueur espagnol, Calancha, fit, en 1638, le récit de la conquête de la région de Jequetepeque par un général chimu répondant au nom de Pacatnamu, une conquête qui correspond peut-être à ces découvertes archéologiques plus récentes. Très peu d'endroits à Farfan semblent avoir été des quartiers d'habitations et tout indique qu'il s'agissait d'un centre administratif de premier plan qui faisait office de siège politique pour toute la zone environnante. La taille restreinte des espaces d'entreposage à Farfan laisse entendre qu'ils accueillaient du matériel de luxe plutôt que les produits ordinaires de l'agriculture.

            Les connaissances sont fort limitées concernant les éventuelles conquêtes chimus vers le sud de Chanchan lors de ce premier stade d'expansion ambitieux. Carol J. Mackey[91] pense que les Chimus ne se sont pas étendus au-delà de la vallée du Santa, quelque 200 kilomètres au sud de Chanchan et où était situé Cerro Coronado, déjà mentionné ci-dessus. C'est également pendant cette période que Chimor étendit son hégémonie depuis la capitale vers l'intérieur des terres un peu en amont de la vallée du rio Moche aux abords du village contemporain de Poroto. Cette progression semble avoir été un processus coûteux, à en juger par beaucoup des vestiges de fortifications chimus qu'ils étaient apparemment contraints de bâtir ; en réalité, il s'agissait du prix à payer afin d'établir des liens plus étroits avec la sierra[92], plus productive. Poroto offre un accès aisé à ce territoire grâce aux routes qui menaient, à pied ou en caravanes de lamas, d'une altitude de 700 mètres jusqu'à des terres situées à 3 400 m au-dessus du niveau de la mer.

De plus amples conquêtes

 

L'intrervalle de temps entre la fondation de Chanchan et l'époque de la première phase de conquêtes chimus à plus grande échelle, fut, comme nous l'avons déjà vu, relativement long. Le territoire chimu, tant au sud qu'au nord, n'atteignit sa pleine expansion qu'à la suite des conquêtes réalisées quatre à cinq cents ans après l'édification de Chanchan.

            Après la première phase de grandes conquêtes, décrite ci-dessus, la plus belle preuve d'un second stade d'expansion, au moins un siècle après l'invasion de la vallée du Santa, nous provient de la vallée du Casma. Le vaste site d'El Purgatorio a produit un type de céramique connu sous le nom de Casma incisé. Certains vestiges chimus y ont également été retrouvés, bien qu’une grande partie du site fût, à cette époque, apparemment abandonnée, les envahisseurs préférant bâtir leur propre et principal centre de puissance à Manchan ; ils bâtirent aussi deux centres près de l'embouchure du Casma. En outre, les Chimus n'occupèrent pas moins de dix autres sites administratifs et cinq villages dans la vallée du Casma. (Les centres qualifiés d'administratifs sont ceux dont les enceintes, en adobes[93] ou en pierres, sont divisées en pièces et en cours.)

Le site principal de cette région, Manchan, est cyclopéen en comparaison avec les autres sites de la vallée ; il est vrai qu’il couvre une étendue de soixante-trois hectares. La plupart des habitants vivaient dans des constructions en roseau qui portent les traces de production d'objets en cuivre et de textiles, l'une de ces constructions était un atelier spécialisé dans la production du cuivre. L'édification relativement tardive de Manchan s'est confirmée ces dernières années, le carbone 14 a daté dix-sept échantillons entre 1305 et 1430 ap. J.C. Carol Mackey et Ulana Klimyshyn[94] associent, non sans hésitation, tant ces dates que les caractéristiques des objets chimus de la région trouvés à Manchan, à la Ciudadela Velarde, le sixième des dix palais de Chanchan, dont on attribue généralement la construction entre 1300 et 1350. Il est pourtant difficile d'établir des comparaisons directes entre Chanchan et Manchan, la présence de gouvernants de premier niveau est loin d'être apparente à Manchan, tandis que les gouvernants de second et de troisième niveaux, à l'instar de leurs homologues de Chanchan, n'étaient pas inhumés dans les  plateformes funéraires ; les espaces d'entreposage à Manchan étaient de volume plus modeste en comparaison de ceux des palais de Chanchan.

            Cependant, plus au sud, au-delà de la vallée du Casma, il semble que le contrôle chimu ne fût jamais renforcé à un degré comparable à celui exercé dans les extensions nordiques de leur empire. C'est ainsi que seules la vallée du Casma et celle du Nepeña un peu plus au nord présentent les traces d'un contrôle impérial total. Des vases de style chimu ont été découverts au sud, aussi loin que la vallée du Huaura, toutefois, aucun centre de puissance n'a, à ce jour, été décelé. Des sources ethnohistoriques laissent néanmoins entendre que l'influence chimu se serait étendue au sud, au-delà de Chancay, voire jusqu'au Chillon au nord de Lima, où des vestiges de la céramique chimu ainsi que d'autres objets d'art ont été découverts. Le style saillant de la céramique de Chancay, des pièces raffinées caractérisées par du noir sur une teinte rouge apposée sur un engobe[95] blanc, était commun aux deux vallées avant toute incursion chimu. Les motifs de Chancay sont habituellement géométriques bien que des plantes, des animaux et des hommes soient également représentés. Les sépultures de Chancay contenaient des corps en position assise enveloppés dans de somptueux tissus.

Lambayeque

 

La seconde phase d'expansion chimu vers le nord au-delà de Farfan débuta selon Christopher Donnan[96] vers 1370 et est donc plus ou moins contemporaine de la seconde phase d'expansion vers le sud, jusqu'à la vallée du Casma. Lors de cette avancée vers le nord, Chimor fit face à une culture bien implantée et largement répandue, celle de Lambayeque. Cette culture fut d'abord nommée par Larco-Hoyle dans les années 1940, d'après le terme utilisé par Cabello de Balboa, au XVIe siècle, dans sa chronique sur le mythe et l'histoire de la région. Le terme Sicán (le nom indigène du site majeur de Batan Grande) est également utilisé pour qualifier cette culture. La production artistique de Lambayeque est souvent confondue avec celle plus connue de Chimor ; cependant, bien que les deux cultures aient fortement été influencées par les traditions mochicas, les pièces de Lambayeque surpassent souvent d'un point de vue esthétique celles de Chimor, même si certaines d'entre elles, tels que les masques d'or martelés, ont tendance à être attribuées aux chimus.

            Entre 1980 et 1982, Christopher Donnan fouilla les sites quasi contigus de Chotuna et Chornancap, situés à près de seize kilomètres au sud-ouest du village de Lambayeque. Chotuna, qui jusqu'alors n'avait pu être cartographié avec précision, se compose d'une série de palais, de pyramides et d'enceintes dispersés sur une étendue de près de vingt hectares ; une partie seulement est encore visible aujourd'hui. Les parois d'une de ces pyramides sont couvertes de frises appartenant probablement à la phase moyenne du site, c'est-à-dire avant l'occupation chimu. En revanche, Chornancap est constitué d'une seule pyramide tronquée, attenante, du côté nord, à une vaste étendue de constructions en adobes, organisée en salles, en corridors et en cours. La chronologie de Chotuna peut être divisée en trois phases approximatives : la première entre 700 et 1100, la seconde entre 1100 et l'occupation Chimu vers 1370, et la troisième entre 1370 et 1600 ap. J.-C. Cette dernière phase inclut la conquête inca vers 1470 et l'arrivée ultérieure des Espagnols. La ressemblance est surprenante entre les frises de Chotuna et de Dragón, dans la vallée du rio Moche, voisin de Chanchan, bien que certains détails les éloignent. Les deux sites présentent le même thème de prédilection, celui du serpent bicéphale, qui ne se retrouve pas dans l'iconographie impériale chimu.

            Dans ses écrits, Donnan fait, entre autres, allusion à la relation éventuelle entre Chotuna et la dynastie locale de Lambayeque, celle de Naymlap, décrite par des sources historiques. Une nette différence de style marque la transition, vers 1100, de la première à la deuxième phase de Chotuna, probablement due à une dramatique inondation. Depuis quelques années, les traces des effroyables ravages provoqués par le phénomène catastrophique rare que constitue El Niño ne manquent pas d'apparaître à la surface. Durant une année normale, aucune pluie ne tombe à proximité de la côte ; en revanche, des pluies torrentielles et des inondations dévastatrices pouvaient avoir lieu, à cause de ce phénomène capable de provoquer des bouleversements radicaux touchant même les systèmes d'irrigation, essentiels à la vie dans le désert côtier. Donnan admet qu'on ne sait pas précisément si les changements significatifs qui se sont produits vers 1100 ap. J.C., peut-être imputables au phénomène d'El Niño, marquent le commencement ou la fin de la dynastie légendaire de Naymlap à Lambayeque, décrite dans les sources espagnoles et débattue plus en détail ci-après.

Izumi Shimada[97], lorsqu'il traite d'un autre site important, Batan Grande, situé dans la vallée de Lambayeque à plus de cent kilomètres de Chotuna, préfère le terme Sicán que Lambayeque afin de qualifier ses périodes successives. Tout comme dans les datations de Donnan, seule la dernière des trois phases témoigne de l'occupation chimu. La phase de Sicán ancien débute vers 700 ap. J.C., après que la vallée de Moche a perdu son hégémonie sur la région, la phase de Sicán moyen débute vers 900 ap. J.C. et se termine vers 1100, tandis que la phase de Sicán récent s'achève avec l'intrusion chimu, datée, non sans hésitation, quelque peu après 1350. Batan Grande, surprenant par la taille et le nombre de ses édifices a tendance à être considérée comme le principal centre administratif de la vallée de Lambayeque. Bien qu'elle ne fût apparemment pas fortifiée, Batan Grande couvre un immense territoire, son enceinte abrite des grandes pyramides ainsi que des cimetières et les résidences de l'élite, des carrières de pierres et des mines de cuivre, des terres arables irriguées par des canaux ont également été décelées. Les fouilles à Batan Grande ont permis de localiser, sans exagération aucune, des milliers de sépultures importantes et la plupart des objets en or péruviens subsistants proviennent de ce vaste site funéraire, dont une tombe est connue pour avoir recélé plus de 200 colliers en or et en argent ainsi que de nombreux objets d'art rehaussés de bijoux.

            La datation de Shimada des périodes chronologiques diffère quelque peu de celle de Donnan. C'est ainsi que, selon Donnan, la première phase à Chotuna ne s'achève qu'en 1100 ap. J.C., alors que Shimada évoque un changement notable lorsque sa phase de Sicán moyen débute, vers 900 ap. J.C. L'iconographie du Sicán moyen se distingue par la présence dans ses formes d'art d'un personnage quasi ubiquitaire décrit comme le Seigneur de Sipán[98]. Ce seigneur, la griffe de l'iconographie de Sicán moyen, fut identifié non sans hésitation par Shimada comme Naymlap, fondateur de la dynastie légendaire de Lambayeque, insinuant donc qu'il serait arrivé vers 900 ap. J.C. et non en 700 ni en 1100 ap. J.C. comme le proposait Donnan. Le grand Seigneur de Sipán est souvent représenté comme un « homme-oiseau », car il est fréquemment flanqué de petites ailes, il a un nez crochu comme un bec et des serres aux pieds. Sur certains vases, il semble qu'il vole, monté sur un serpent à deux têtes, une à chaque extrémité de son corps. La tête du Seigneur de Sipán était souvent modelée sur les becs verseurs de récipients, flanquée de deux têtes de serpents, c'était un motif courant chez les Mochicas.

 

C'est ainsi que les céramiques de Sicán, généralement des pièces noires et brunes brillantes, représentant souvent le Seigneur de Sipán, forment un style facilement reconnaissable et bien dictinct de celui de Chimor lui-même.

            Cela contraste avec les vases plus tardifs de Sicán, en effet, marqués par une quasi-absence du Seigneur de Sipán et presque complètement dépourvus de ce qui peut être qualifié de motifs idéologiques.

 

La frontière du Nord

 

Enfin, pour délimiter les confins de l'expansion chimu, (selon les sources historiques, le royaume de Chimor se serait étendu aussi loin que Tumbés sur la frontière équatorienne), il est nécessaire de prendre également en considération l'extrémité de la côte nord du Pérou, qui est séparée de Lambayeque par le désert de Sechura.

            La côte, aride bien que montagneuse, est segmentée par trois vallées irriguées, celles du Piura, du Chira et du Tumbés. Cette région coincée entre le désert de Sechura et la frontière équatorienne est une zone intermédiaire entre l'intense aridité de la côte péruvienne et le paysage tropical de l'Équateur. La vallée supérieure du Piura se situe en partie dans la zone de précipitations et possède la plus vaste étendue de terres irriguées de toutes les vallées côtières du Pérou. Le Chira, plus au nord, figure troisième au rang des grands cours d'eau péruviens en termes de débit. La chronologie faite à partir des céramiques préincas retrouvées dans la région de Piura s'établit comme suit. Phase I : de 500 à 700 ap. J.-C. Phase II : de 700 à 1000 ap. J.-C. Phase III : de 1000 à 1450 ap. J.-C. Ce n'est que dans la seconde moitié de la Phase III que la présence de l'empire de Chimor transparaît dans les styles de céramique.

            On dénombre septante-huit sites dans la vallée supérieure du Piura. Mais le site qui porte probablement le plus l'empreinte chimu est Chalacala dans la vallée supérieure du Chira, un site où s'élèvent une série d'enceintes et une large muraille rectangulaire. Il existe, en outre, une frappante ressemblance entre les adobes de Pacatnamu, dans la vallée du Jequetepeque, et les adobes circulaires des vallées du Piura et du Chira.

            Néanmoins, les céramiques réellement révélatrices d'une influence sicán ou chimu sont rares dans les échantillons recueillis en surface dans les vallées du Piura et du Chira et les données dont nous disposons n'indiquent pas si cette région fut véritablement conquise ou seulement sujette à quelques influences chimus. La région était peut être capitale pour les échanges maritimes entre l'Équateur et le Pérou, fondés essentiellement sur les coquilles de spondyles[99], fort prisées et provenant du Nord.

 

La cité impériale

 

Les aspects liés à Chanchan font partie des plus mystérieux du royaume de Chimor, car bien qu'elle fût la capitale d'un grand royaume, il devient difficile de décrire comme une ville, dans son acception commune, un endroit dépourvu de places et de rues. La véritable entité n'est pas la ville mais l'enceinte, ou ciudadela. Chaque citadelle possède une muraille quasi cyclopéenne dont les proportions semblent écarter toute menace d'assaut. Chanchan est donc unique en son genre et son agencement est complètement différent des autres centres connus.

            Le site est vaste, quelque vingt km², dont un tiers forme le noyau urbain. On estime la population maximale à 36 000 personnes. Les datations au carbone 14 sont rares et incohérentes. De manière générale, une chronologie absolue peut être proposée : 900 à 1200 ap. J.-C. pour la phase Chimu ancien, 1200 à 1300 pour la phase Chimu moyen, et 1300 à 1470, date approximative de la conquête inca, pour la phase Chimu récent.

            Il existe à Chanchan de neuf à onze enceintes majestueuses selon que l'on prend en compte les constructions les plus anciennes ou non. (Le terme « palais » est probablement moins adéquat puisque certains doutes planent quant à leur attribution éventuelle à un ou plusieurs souverains.) Tous les murs intérieurs semblent avoir été décorés de gigantesques frises en adobe qui impressionnèrent les premiers explorateurs. Les murs de la Citadelle Velarde, découverte en 1980 et malheureusement détruite par des pluies torrentielles quelques années plus tard, figuraient parmi les plus imposants.

            Comme Alan Kolata[100] l'explique, les deux premières citadelles furent bâties dans le secteur sud-est vers 900 ap. J.-C. La ville s'est alors étendue vers le nord grâce à l'édification de deux citadelles nommées d'après l'archéologue allemand, Max Uhle, et ensuite vers l'ouest où deux autres citadelles vinrent s'ajouter. L'extrémité nord fut complète après l'édification de la plus large de toutes, appelée Gran Chimu ; ensuite, la ville grandit à l'intérieur de ses frontières avec l'édification des dernières enceintes à proximité de la côte. La taille des citadelles varie fortement, de 72 000 m² à maximum 265 000 m².

            Le secteur central de chaque enceinte abrite le cœur de la citadelle, c'est-à-dire, la grande plateforme funéraire, sauf la Citadelle du labyrinthe qui mystérieusement ne possède une telle plateforme. Les structures connues sous le

nom de audiencias[101] forment la seconde caractéristique importante de chaque citadelle, on pense généralement qu'elles avaient une fonction administrative. À l'origine, les audiencias étaient bâties à l'intérieur de l'enceinte ; au Chimu moyen, elles commencèrent toutefois à s'édifier dans les annexes de chaque enceinte. Les audiencias sont habituellement trop exiguës pour accueillir aisément plus d'une personne assise ; souvent, les parois étaient rehaussées de frises en adobe. Outre la sépulture centrale et l'audiencia, les citadelles abritaient également des réservoirs, des espaces d'entreposage ainsi que d'autres pièces dont l'étroitesse laisse plus clairement entendre qu'elles servaient aux activités commerciales plutôt qu'à un usage domestique. Les nobles de haut rang semblent avoir vécu et travaillé dans les annexes nord, soigneusement construites, des citadelles ultérieures, au rebours du souverain et de sa cour qui vivaient dans l'aire privée de la plateforme centrale. Les enceintes plus petites, également adjacentes aux citadelles, auraient été les lieux de résidence des nobles de moindre importance et d'administrateurs du royaume, tandis qu'un troisième type de construction est assez platement qualifié de petites pièces rectangulaires agglutinées[102] et abritait apparemment la majorité de la population urbaine, des artisans pour la plupart. Les infrastructures d'entreposage se trouvaient principalement à l'intérieur ou en annexe des enceintes.

 

            La signification exacte de chaque citadelle a donné lieu à diverses interprétations et aucun objet qui permette de clarifier la situation n'a été retrouvé. Les données archéologiques ont tendance à étayer la thèse selon laquelle chaque souverain bâtissait sa citadelle (le nombre d'entre elles et le nombre de souverains mentionnés dans les documents ethnohistoriques semblent corroborer cette thèse). Selon cette conjecture, chaque monarque, dont la plateforme funéraire était au centre de l'édifice, léguait son domaine à une sorte de corporation constituée principalement de membres de la famille et la citadelle devenait alors une institution, à l'instar peut-être des imposants édifices des monarques incas défunts, qui passaient à la postérité et étaient connus sous le nom de panacas.[103] Cette pratique est généralement qualifiée d'« héritage divisé »[104] et permettait donc la préservation du domaine de chaque ancien monarque, indépendamment.

 

La version des chroniqueurs

 

À présent, il est approprié de se référer aux fragments subsistants des chroniques espagnoles faites de l'histoire de Chimor. Comme nous allons le voir, ces récits sont assez cryptiques, comparé aux abondantes informations retirées ces dernières décennies des recherches archéologiques du site de Chanchan, mais aussi des extensions chimus vers le sud et plus particulièrement vers le nord.

            De manière générale, les principaux archéologues, loin de rejeter la version des chroniqueurs en la qualifiant de mythe pur et simple, ont tenté de concilier les données ethnohistoriques avec leurs propres découvertes.

            De tels espoirs de conciliation ne se sont, à ce jour, pas encore matérialisés, car en effet, John Rowe,[105] qui en 1948 résuma ces documents, laissa entendre que beaucoup d'écrits supplémentaires concernant l'histoire de Chimor restent encore à découvrir dans les archives péruviennes et espagnoles.

            Le principal document subsistant est « Histoire anonyme de Trujillo », dont le premier chapitre contient un bref résumé de l'histoire de Chimor. Ce chapitre, publié une première fois par le père Rubén Vargas Ugarte en 1936, fut tiré d'un manuscrit trouvé à Lima ; le début est incomplet car le document a été endommagé. Rowe nous résume l'histoire comme suit, un homme appelé Taycanamo ou Tacaynamo arriva à Chanchan sur un radeau de rondins, il était vêtu d'un pagne en coton et possédait certaines poudres magiques jaunes. Il ne conta pas d'où il venait, mais affirma qu'il avait été envoyé par un grand seigneur depuis l'autre côté de la mer afin qu'il gouvernât Chimor. Lors de la première année, il bâtit un temple où il pratiquait certains rites, usant de ses poudres jaunes. Proclamé souverain par la population locale, il apprit sa langue et vint à se faire appeler « souverain de Chimor ».

            Le fils de Tacaynamo, Guacricaur, ne fit que de modestes conquêtes; ce fut son fils et héritier, Nançen Pinco, qui posa véritablement les jalons du royaume, pas seulement en progressant vers l'intérieur des terres jusqu'à l'extrémité de la vallée de Chimor[106], mais aussi en conquérant une partie de la côte, progressant au nord vers la vallée du Zaña et au sud jusqu'à la vallée du Santa, s'arrogeant ainsi un royaume qui s'étendait sur 200 kilomètres du nord au sud. Sept souverains succédèrent à Nançen Pinco et poursuivirent les conquêtes ; cependant, « Histoire anonyme » ne mentionne que le dernier de ces souverains, Minchacaman, qui régnait au temps de la conquête inca menée par Tupac Inca vers 1470 ap. J.-C.

            Les détails dynastiques de la vallée nordique du Lambayeque, absorbée plus tard par Chimor, nous proviennent du grand chroniqueur, Cabello de Balboa, qui séjourna lui-même à Lambayeque en 1581. Selon lui, le premier souverain historique, Naymlap, vint du Sud lointain sur une flotte de radeaux accompagné de son épouse, Ceterni, d'un harem ainsi que d'une partie de sa suite ; il portait une idole de pierre verte nommé Yampallec. (Cabello explique que le nom de Lambayeque est dérivé de Yampallec.) Après avoir établi une première colonie et bâti un grand palais à Chot[107], Naymlap régna encore plusieurs années. Il eut une kyrielle d'enfants, il fut inhumé secrètement par ses serviteurs, qui proclamèrent alors à travers le royaume que les ailes lui avaient poussé et qu'il s'était envolé au loin. Son fils aîné, Cium, hérita du royaume et gouverna durant plusieurs années.

            Neuf souverains, dont les noms nous sont parvenus, succédèrent à Cium ; le neuvième était nommé Fempellec. Il décida de retirer la grande idole de Yampallec de la cité de Chot. Après plusieurs tentatives infructueuses, le diable lui apparut incarné dans le corps d'une superbe femme. À peine eut-il couché avec elle que des pluies d'une intensité jamais observée dans cette aride contrée commencèrent à s'abattre sur le royaume.[108]  Des inondations désastreuses s'ensuivirent, ainsi que le châtiment de Fempellec, il fut fait prisonnier pour avoir infligé une telle calamité à son peuple, qui le jeta pieds et poings liés à la mer. Sa mort signifia l'extinction de la lignée des seigneurs naturels de Lambayeque et le royaume fut conquis par le souverain de Chimor, qui installa comme vassal un seigneur appelé Pongmassa, dont le petit-fils, Oxa, gouvernait à sa place lors de la conquête inca.

            Il convient d'ajouter que, selon Antonio de la Calancha dont la chronique date de 1638, Jequetepe, au sud de Lambayeque, avait déjà été conquise et annexée par un chef militaire chimu appelé Pacatnamu. Le souverain de Chimor le récompensa en le nommant gouverneur de la vallée du Jequetepe que le général gouvernait depuis une capitale qui portait son nom, Pacatnamu.

            Les spécialistes ont tenté de rattacher ces récits assez cryptiques des événements des dynasties légendaires de Chanchan et Lambayeque aux recherches archéologiques de ces dernières décennies. Comme le souligne Michael Moseley, alors que Tacaynamo est considéré comme le fondateur de la dynastie Chanchan, on ne sait quasiment rien de ses accomplissements. C'est un personnage pour le moins insaisissable, il n'a bâtit aucun monument et n'a accompli aucun haut fait. Eu égard à la puissance et au prestige dont allait jouir Chimor, l'austère récit de ses antécédents semble paradoxal. En outre, il y a très peu d'écrits concernant son héritier, Guacricaur, dont on rapporte qu'il fit de modestes avancées vers l'intérieur des terres. C'est au troisième souverain, Nançen Pinco, que siéent probablement mieux les caractéristiques d'un véritable fondateur, puisqu'il étendit son royaume grâce à des conquêtes plus retentissantes. « Histoire anonyme », exagère probablement l'étendue de ses conquêtes, en effet, de tels exploits pourraient s'être étalés sur plusieurs générations.

            Nous avons vu que des preuves archéologiques datent la conquête de Jequetepe aux environs de 1200 ap. J.-C., mais datent la fondation de Chanchan plus proche de 900 ap. J.-C. Partant, « Histoire anonyme » doit être considéré comme un document des plus incomplets, étant donné que les trois premiers siècles de l'histoire chimu sont apparemment comprimés en trois règnes de trois souverains seulement. Succédant à une longue série de souverains anonymes après Nançen Pinco, Minchancaman est une figure plus concrète qui semble avoir régné à l'époque de la conquête inca sur toute la côte, de Tumbés à Carabayllo, juste au nord de Lima, jusqu’à ce que les Incas l'emmènent à Cuzco. Si l'on admet que la soumission complète de Lambayeque peut aujourd'hui être pertinemment datée à la seconde moitié du XIVe siècle, elle précède alors la conquête de Chimor par les Incas d'un siècle à peine et ne peut dès lors être attribuée à Minchancaman, mais à son prédécesseur immédiat.

            Christopher Donnan, en parlant de Chotuna, explique que le site présente une séquence chronologique raisonnablement comparable au récit de Cabello sur la dynastie de Naymlap. Nous l'avons vu, il date d'abord, non sans hésitation, la phase initiale de Chotuna approximativement entre 750 et 1100 ap. J.-C. et souligne que des preuves substantielles ont été mises au jour ces dernières années concernant la survenue d'une inondation violente, due au phénomène d'El Niño, qui eut des conséquences désastreuses, puisque, semble-t-il, elle alla jusqu'à provoquer l'abandon de Pacatnamu, situé à quelque quatre-vingts kilomètres au sud de Chotuna et qu'il existe également des traces d'une inondation saisissante dans la vallée du rio Moche, à la même époque, ainsi que d'autres désastres dans cette région.

            Donnan propose deux chronologies pour la dynastie de Naymlap et ses dix successeurs, supposant qu'ils aient effectivement existé. La première, comme nous l'avons vu ci-dessus, associe Naymlap à la fondation de Chotuna vers 750 ap. J.-C. et le dernier de ses successeurs, Fempellec, à l'inondation catastrophique générée par El Niño à la fin du XIe siècle ap. J.-C. La deuxième étant que l'arrivée de Naymlap pourrait aussi correspondre à la période succédant la catastrophe ; sa dynastie, dès lors, pourrait être liée à une phase ultérieure de Chotuna, datée approximativement entre 1100 et 1300 ap. J.-C. D'une part, c'est durant cette phase que de grandes frises mettant en scène un serpent bicéphale, qui pourrait avoir une certaine filiation avec la tradition de la dynastie Naymlap, furent peintes. Mais d'autre part, il n'y a pas de traces d'un grand désastre provoqué par El Niño.

            Partant, il devient impossible, d'une part, de dater la dynastie Naymlap avec certitude, néanmoins, les recherches archéologiques ne démontrent en rien que cette histoire relève du mythe pur et simple. En effet, un événement tel que la pluie de trente jours, à laquelle Cabello fait référence, n'est en aucun cas chimérique sur la côte nord du Pérou. En outre, les fouilles de Chotuna auraient tout aussi bien pu démontrer que l'histoire de Naymlap ne correspondait pas au site, si Chotuna avait été bâtie en 500 ap. J.-C. par exemple ou s'il avait été prouvé que Chotuna avait été bâtie plus tard, durant l'occupation inca de cette région.

            D'autres conjectures divergent de l'alternative de Donnan, elles se fondent plus sur les formes d'art que sur les catastrophes naturelles pour dater Naymlap. Nous l'avons vu, Izumi Shimada évoque l'éventualité que Naymlap pourrait être identifié à ce qu'il appelle le Grand Seigneur de Sipán, le personnage anthropomorphique ubiquitaire qui assume une position dominante dans l'art sicán moyen, centré sur la région de Lambayeque, et qui disparaît pourtant subitement au Sicán récent. Shimada n'associe donc la légende de l'arrivée de Naymlap ni à la période initiale de Chotuna au VIIIe siècle ni à la phase de Chotuna qui débute au XIe siècle, mais bien à la période du Grand Seigneur de Sipán, vers 900 ap. J.-C., qui est fortement liée au site de Batan Grande. Ce n'est pas une inondation qui acheva la période du Sicán moyen, mais un incendie généralisé qui dévasta plusieurs des sites principaux.

 

 

Chimor : arts, métiers et commerce

 

C'est dans le domaine de l'architecture que les Chimus accomplirent leurs plus belles réalisations artistiques. À cet égard, la grande cité de Chanchan et ses magnifiques édifices, décrits ci-dessus, confondent l'entendement. Chanchan était en outre une ville d'artisans, principalement réputée pour ses métaux : cuivre, bronze, or et argent. L'or et l'argent étaient martelés pour être transformés en coupes, ainsi qu'en une multitude de masques, de plats et de bouchons d'oreilles[109]. Une majorité des objets en or préhispaniques du Pérou qui nous sont parvenus provient de la période chimu. Outre l'or et l'argent, le bronze était abondamment travaillé, son utilisation s'est répandue vers 1000 ap. J.-C. pour la confection d'ornements, d'armes et d'outils grâce aux deux techniques du martelage et du coulage. Une grande partie de ce qui est classé dans la catégorie « art chimu » trouve en fait son origine à Lambayeque. Beaucoup des célèbres masques d'or martelés ont également été façonnés par les artisans de Lambayeque, bien que plusieurs de leurs orfèvres furent transférés à Chanchan, après que cette région a été annexée par Chimor.

Chimor se distingue également par sa céramique, dont une quantité impressionnante a survécu, en particulier la céramique caractéristique de couleur noire. Toutefois, beaucoup de céramiques rouges furent également produites.

            Plusieurs types de céramiques rappellent le style mochica, en particulier les récipients à anse-goulot en étrier, ainsi que les jarres à double bec. Les représentations chimus ont tendance à être passablement stylisées, et rares sont celles qui pourraient être qualifiées de jarres portraits telles que les mochicas savaient les faire.[110] La plupart des récipients étaient faits dans des moules et la production de céramique, principalement en quantité industrielle, avait donc tendance à être moins créative d'un point de vue du style que celle des Mochicas. Les instruments de musique constituent un motif dominant, le personnage central y joue souvent du tambour. Certains textiles chimus sont bien préservés, y compris les tapisseries. De simples tissus étaient également peints et des pagnes, des bandeaux, des turbans, ainsi que des manteaux faisaient partie des pièces confectionnées.

            Les artistes chimus étaient tenus en grande estime par les Incas. Beaucoup furent amenés à Cuzco où ils jouissaient d'un grand prestige ; par contraste, la céramique inca est rare dans les contrées chimus.

            Globalement, alors que certaines formes propres à Moche ont survécu, il y a une abondance de thèmes fondamentaux de l'art chimu qui se distinguent fortement du style mochica plus standard. Le site de Galindo, avec sa grande enceinte à quelques quarante kilomètres de Chanchan vers l'intérieur des terres, est considéré comme un ancêtre des premières ciudadelas de Chimor. Cependant, Galindo correspond à la phase de Moche V, qui, comme nous l'avons vu, se différencie considérablement de la phase Moche IV ; dans la pratique, cela se caractérise par un changement d'éclairage stylistique, sous la forme d'un glissement vers les thèmes marins, rarement présents dans la céramique des phases mochicas antérieures. La présence de divers dieux marins est une caractéristique de l'art mochica de la phase V, précurseur de l'art chimu, ainsi que le thème distinctif des embarcations en jonc, représentant souvent deux hommes à leur bord ; un des hommes porte une tunique courte, tient des massues de combat et des boucliers ; l'autre, qui porte une longue tunique et une coiffe d'élaboration complexe, est nimbé de rayons. Une autre caractéristique de Moche V est la vague anthropomorphe, dans laquelle une divinité à bord d'une embarcation, rame et lutte contre un personnage surnaturel à la mâchoire garnie de crocs. Une vague anthropomorphe quasi identique se trouve à Chanchan sur une frise dans l'enceinte de la Citadelle Uhle, qui est l'une des premières constructions, présentant donc une continuité entre les thèmes des arts mochica de la phase V et chimu.

            En règle général, l'iconographie marine est prédominante dans l'art chimu et était présente sur plusieurs frises qui ornent les dix grandes enceintes de Chanchan, d'autres frises sont parées de représentations d'oiseaux et de divers animaux. Les thèmes marins exploités d'abord durant la phase V de Moche et qui culminèrent ensuite dans l'art chimu illustrent l'importance plus grande de la mer, et en particulier du commerce maritime pour l'économie de la région. Les radeaux, avec des représentations de divinités marines guerrières, transportant des cargaisons ou parfois même des prisonniers, sont spécifiques à ce nouvel éclairage. Alors qu'auparavant, l'océan était présenté comme le lieu de la pêche rituelle, il revêt une nouvelle importance grâce au commerce maritime. Cette veine artistique ne dépeint pas clairement les fondateurs marins de la dynastie, Naymlap et Tacaynamo, mais laisse indirectement entendre que leurs histoires sont liées à un périple océanique.

            Alors que d'autres formes de commerce maritime gagnèrent probablement de l'importance au cours de l'ère chimu, la signification avant tout religieuse d'une partie de la cargaison met en exergue le rôle primordial de la coquille de spondyle dans les rituels chimus. Le spondylus princeps est originaire de l'Équateur et est introuvable dans les eaux plus froides du littoral péruvien. Le spondyle ne figure pas dans l'art mochica traditionnel, mais une autre sorte de coquille de conque apparaît toutefois dans la phase tardive de Moche V. Ainsi donc, alors que le spondyle était moins représenté durant les Horizons ancien et moyen, la situation changea radicalement lors de l'essor de Chimor.

            Avant l'élite chimu, personne n'utilisait les coquilles en de telles quantités ; en effet, lors des funérailles royales à Chanchan, de splendides offrandes de coquilles, entières, scindées ou pulvérisées, accompagnaient la dépouille. Des impressionnantes caches de spondyles ont également été découvertes à El Dragon dans la vallée du Moche. L'exploitation du prestigieux commerce de spondyles aurait débuté dans la principauté de Lambayeque. On trouve dans l'art de Sicán moyen et de Lambayeque, approximativement entre 900 et 1100 ap. J.-C., treize exemples de représentation de plongeurs récoltant des coquilles de spondyles. Dans une sépulture collective du Sicán moyen, pas moins de 400 coquilles de spondyles ont été découvertes, enfouies avec, d'après les estimations, 200 hommes qui avaient été sacrifiés. Des représentations des techniques de plongée employées pour recueillir le spondyle et même des illustrations des radeaux utilisés pour transporter les précieuses coquilles ont survécu. Sur une pièce de tissu, au Musée de l'Homme de San Diego, chaque damier illustre un radeau représenté par une barre droite surmontée par ce qui est soit un parasol, soit un mât, avec à son bord deux hommes. Les plongeurs ont en main des outils qui auraient peut-être servi à déloger les mollusques des rochers auxquels ils étaient fixés. Plusieurs disques d'oreilles du Sicán moyen présente un singulier dessin de pêche sous-marine en rapport avec le spondyle, car il met en scène une embarcation, apparemment en rondins de balsa, à bord de laquelle deux personnages sont assis et tiennent des cordes attachées à deux autres personnages immergés sous l'embarcation qui ont, noué à leur ceinture, un petit objet, peut-être un poids. D'autres disques d'oreilles de métal présentent une version plus simplifiée de ce genre de plongée, en effet, un seul personnage central semble remplacer l'embarcation et ses deux occupants.    

            De telles représentations trouvées dans l'art sicán n'ont pas leur pareil dans la vallée du Moche de Chimor, ni même dans le sud de l'Équateur. Cependant, puisque la collecte de spondyles a un long passé en Équateur, il semble logique que les plongeurs représentés sur ces objets aient été Équatoriens. Nous savons qu'une grande partie de la côte était dominée par le royaume de Salangone, une société dont la principale source de revenus provenait des échanges maritimes. Bartolomé Ruiz, le pilote du conquistador Fransisco Pizarro, repéra un radeau, probablement du type utilisé pour ce commerce, chargé de matériel, notammant, de ce qui a été identifié comme étant des coquilles de spondyles. Les représentations de radeaux de balsa utilisés durant les siècles qui suivirent la conquista correspondent aux embarcations illustrées dans l'art sicán; la plupart ont une forme plate et obtuse ; le radeau aperçu par Ruiz était même équipé d'une cabine.

            Il faut ajouter que le Grand Seigneur de Sipán est parfois représenté arborant une coquille de spondyle. Un détail qui laisse entendre qu'il n'est pas inconcevable qu'un personnage emblématique tel que Naymlap ait joué un rôle prépondérant dans la popularisation du spondylus princeps comme icône d'une profonde croyance religieuse, élevant ainsi le spondyle au rang de trésor associé aux funérailles royales.

            Outre le commerce maritime et l'importation qui semblent avoir joué un rôle plus important dans son économie que dans celle des Incas, Chimor brillait également par la copieuse production d'objets à laquelle s'adonnaient ses artisans locaux, mais pas uniquement en termes de quantité, également en termes de qualité, comme nous l'avons déjà vu. À la suite d'importantes fouilles réalisées dans les années 1970, il devint clair que la principale activité de la population de Chanchan était la production artisanale à grande échelle. De telles recherches laissèrent entendre que beaucoup de spécialistes y vivaient à plein temps, probablement organisés en corporations hiérarchisées.

            Cette production artisanale semble s'être développée à un stade plutôt tardif dans l'histoire du royaume. La plupart de nos connaissances concernant le tissage d'étoffes de qualité et le travail complexe des métaux proviennent du dernier siècle avant la conquête inca. Les traces subsistantes de cette efflorescence préinca font penser que la majorité du peuple vivait dans quatre barrios, ou quartiers, qui abritaient quelque 25 000 personnes dont près de la moitié était artisan de métier. Au sein de chaque barrio, les artisans logeaient dans des habitations familiales indépendantes. Les fouilles de telles habitations dans le barrio adjacent à la Citadelle du Labyrinthe ont dévoilé qu'elles étaient équipées de cuisines familiales, ainsi que d'espaces d'entreposage. La plupart des habitations semblent avoir servi tant au travail d'orfèvre qu'à la confection de textile pour le moins élaboré. S'il est vrai qu'il y a des traces du travail du bois et du façonnage de la pierre, il reste que l'accent était principalement mis sur la production métallurgique dont une quantité phénoménale a subsisté.

            Dès lors, il semble logique de penser que Chanchan, outre l'importation de certains produits de luxe, dépeinte dans les fresques qui mettent en scène des radeaux en mer, profitait de l'exportation substantielle de certains biens produits à débit élevé.

            Il reste des incertitudes quant à savoir si les artisans commerçaient leurs propres biens avec la population urbaine et avec d'autres centres placés sous la coupe de Chanchan ou si le commerce était une activité réservée à une classe spéciale de marchands. Quoi qu'il en soit, à en juger par le volume de production apparent, il semblerait que ce dernier excédait la quantité nécessaire à la seule cité de Chanchan. De tels marchands, si tant est qu'ils existèrent, auraient également importé les matières premières essentielles, tels que la laine d'alpaga pour les tissus raffinés et les lingots de métal provenant probablement des gisements de l'intérieur des terres, aux sources du Moche ; ces réseaux d'échanges ne devaient probablement pas uniquement s'étendre le long de la côte mais aussi vers les hautes terres, voire au-delà.

            S'il est une évidence qui transparaît de ces recherches, elle concerne le degré de concentration de production artisanale à Chanchan. De fait, les fouilles réalisées dans le centre administratif important de Farfan, par exemple, ainsi que d'autres centres au nord de la vallée du Moche révèlent peu de traces de telles activités à une échelle comparable. S'il est vrai que de tels métiers étaient pratiqués dans les provinces, la production était alors plus restreinte. Les espaces d'entreposage plus vaste à Chanchan que dans les centres provinciaux étaient également ce raisonnement.

 

L'État chimu

 

Il reste à débattre d'une manière générale la nature de l'État chimu, les fondements de son économie, et en particulier, dans quelle mesure il constitue peut-être un ferment des réalisations des conquérants incas. À l'époque de la conquête inca, le souverain chimu, à l'instar du souverain inca, était, par définition, divin. Certains doutes persistent quant à savoir si le roi jouissait déjà de ce prestigieux statut antérieurement ou s'il s'agissait d'une évolution ultérieure, datant peut-être de la conquête de Lambayeque. Toutefois, la structure de base de Chanchan évoque une société hiérarchisée, avec les sépultures royales au centre de chaque immense palais ; en outre, les grandioses enceintes du nord indiquent la présence d'une classe élitaire de nobles dont l'importance grandit par le fait de l'expansion impériale.

            L'économie à l'aube de l'État chimu, 900 à 1100 ap. J.-C., se fondait probablement plus sur la production agricole locale, même s'il est vrai qu'à la suite d'une vigoureuse expansion militaire, engagée vers la fin de cette période, Chimor devint plus dépendant des ressources extérieures.

            À l'origine, les ressources provenant des terres côtières environnantes, accrues par une technique de cultures en champs surbaissés[111] fondée sur l'utilisation de réservoirs peu profonds, suffisaient à faire vivre Chanchan. La première phase d'expansion mena au contrôle des hautes zones du rio Moche et à la mise en oeuvre de réseaux de canaux protégés par des fortifications. Il existe aussi des traces de la présence d'occupants côtiers dans les hautes terres à des périodes ultérieures, jusque dans la région de Cajamarca, leur présence était probablement due à la nécessité de contrôler les canaux qui alimentaient les systèmes hydrauliques de la population côtière grandissante.

            La quête de nouvelles ressources agricoles était également un motif logique pour poursuivre l'expansion côtière, principalement vers le sud jusqu'à la vallée du Casma, où Manchan et d'autres centres administratifs chimus étaient agglomérés sur des terres pourvues de grandes étendues de sols arables, dont le contrôle était certainement une des principales fonctions des administrateurs chimus dans cette vallée. L'occupation dense du Casma, dont le débit hydraulique est important, laisse entendre que le contrôle de son eau était d'un intérêt capital. Dans les vallées du Chicama et du Jequetepe au nord de Chanchan, les centres administratifs (à l'exception notable de Farfan, apparemment la capitale de la province) sont situés là où les Chimus pouvaient au mieux contrôler les canaux d'irrigation. Certains éléments laissent entendre qu'El Niño, vers 1100 ap. J.-C. endommagea fortement ce système d'irrigation. Il faut ajouter que lors d'une période chimu plus tardive, à partir de 1300 ap. J.-C., les tentatives chimus de maintenir et de restaurer leurs systèmes d'irrigation furent plutôt rares, probablement en raison des ravages qu'une précédente inondation, causée par El Niño, avait provoqués. À la suite de l'annexion de Lambayeque, la tendance manifeste est à une plus grande dépendance à l'égard du produit dérivant des nouvelles ressources acquises grâce à l'expansion ; les espaces d'entreposage plus grands dans la capitale impériale viennent renforcer cette thèse.

            En étudiant l'expansion chimu, l'importance de l’absorption de Lambayeque apparaît très clairement. Lambayeque était une société formidable, son territoire est semé de vestiges plus vastes que dans n'importe quelle autre région des Andes et plusieurs de ses monuments imposants sont liés à la culture chimu. L'occupation de royaumes riches et puissants du Nord était donc un élément crucial durant les phases plus tardives de la période préinca de Chimor. Pourtant, il semble que dans les confins nord et sud de leur royaume, les Chimus aient eu tendance à déléguer une grande partie de leur pouvoir aux seigneurs locaux ; la domination chimu ne semble pas avoir bouleversé les modèles économiques qui prévalaient dans ces contrées, au contraire de la domination inca qui eut des effets plus profonds, comme nous le verrons plus tard.[112]

            Il semble que c'est particulièrement dans les extensions du Sud que Chimor préféra partager le pouvoir avec les souverains traditionnels. Des recherches archéologiques dans la vallée du Casma donnent à entendre que les Chimus furent peu enclin à subvertir les formes existantes de gouvernement.

            Dans l'enclave sud du royaume, des quatre centres administratifs étudiés, deux seulement possèdent des enceintes construites par les envahisseurs. Manchan, le principal centre, est un creuset des styles architecturaux régional et chimu, et les traces évidentes du respect des pouvoirs des seigneurs locaux indiquent que les systèmes gouvernementaux existants survécurent. Cependant, dans les confins nord de l'empire, l'influence architecturale chimu semble avoir été plus forte que dans le sud. À Farfan, par exemple, une enceinte abritant une plateforme funéraire rappelle celles des grandes enceintes de Chanchan.

            Les traces subsistantes indiquent que la phase de grande expansion militaire de Chimor se situe principalement dans les derniers siècles de son existence en tant qu'État suprême (les datations au carbone 14 de l'occupation chimu de la vallée du Casma, située à moins de la moitié du segment compris entre Chanchan et le point de son expansion maximale au sud, ont été recalculées pour donner aujourd'hui le nombre moyen approximatif de 1300 ap. J.-C.) Même après avoir adopté de telles politiques d'expansion, et alors que les seigneurs locaux conservaient une certaine autorité et qu'on affectait la hiérarchie locale aux tâches administratives, une politique prépondérante prônait la centralisation du pouvoir à Chanchan. Concrètement, ce principe est confirmé par la taille cyclopéenne de Chanchan en comparaison des centres provinciaux plus modestes.

            Une telle disparité, comme nous l'avons déjà souligné, est corroborée par la grande différence qui existe entre la capitale et les autres centres concernant le nombre d'espaces d'entreposage. En effet, les fouilles minutieuses de deux centres provinciaux n'ont pas révélé un grand nombre d'espaces d'entreposage. À Farfan, la moitié de ceux-ci était située derrière les plateformes funéraires principales, ce qui laisse entendre qu'ils étaient destinés à contenir des biens pour l'élite plutôt que des denrées alimentaires. La comparaison entre les espaces d'entreposage incas et chimus indique une différence fondamentale entre les deux systèmes. Chez les Chimus, la capacité des chambres d'entreposage semble s'être fondée dans une plus large mesure sur la production artisanale, tandis que chez les Incas, la chambre permettait l'entreposage de plus gros volumes de denrées de base.

            Certaines traces indiquent qu'une classe de nobles du plus haut rang a vu son pouvoir et son influence grandir lors de l'apogée des conquêtes de longue portée ; une telle primauté reposait sur le concept de royauté divine qui était certainement devenu une caractéristique prédominante de Chimor lors de la conquête inca.

            Le concept du roi divin n'était probablement pas une caractéristique de l'organisation originelle de Chimor, mais plutôt une notion qui se développa graduellement. Dans les palais qui furent bâtis plus tard, la partie centrale devint un espace de plus en plus privé, réservé au roi et à ses principaux serviteurs. Le développement progressif d'annexes plus complexes au nord des palais, peut-être les résidences de nobles de haut rang qui vinrent à constituer une classe élitaire d'administrateurs, est un trait tout aussi saillant. À la même époque, les espaces d'entreposage s'élargirent de façon remarquable, plus probablement afin de pouvoir accumuler des objets précieux, marquant ainsi la transition vers une économie tributaire de l'extraction. Une comparaison avec l'architecture des centres provinciaux tel que Manchan laisse entendre que de tels administrateurs au statut élevé étaient absents des centres régionaux. Au contraire, comme nous l'avons vu, tout porte à croire que les Chimus se seraient reposés sur un partage du pouvoir avec l'élite locale, alors que l'implantation de populations ne se produisait que très rarement.

            Bien que Patricia Netherly ait tendance à insister sur le fait qu'aucun souverain ne régnait seul sur la côte péruvienne, la question de savoir dans quelle mesure un souverain chimu divin ou mi-divin partageait le pouvoir avec un associé, comme cela avait très souvent lieu au Pérou, reste sans réponse certaine. Comme Patricia Netherly nous le fait remarquer, alors que les chroniqueurs européens étaient enclins à fournir des listes de rois d'anciennes dynasties, les récits andins sont plus concernés par la tentative de définir ou de redéfinir l'ordre social ; les personnes et événements plus récents y surclassent les plus anciens. Partant, il est difficile, comme nous l'avons vu, de corréler avec certitude l'histoire de la dynastie de Naymlap et sa fin tragique sous l'ère Fempellec avec une quelconque suite d'événements connus, y compris avec le phénomène d'El Niño, qui se produisit à maintes reprises. Eu égard au penchant andin pour l'archivage des noms et événements plus récents, il serait peut-être plus réaliste d'associer Naymlap et ses successeurs à la période qui suivit plutôt qu'à celle qui précéda la grande catastrophe d'El Niño vers 1100 ap. J.-C.

            Le souverain chimu, Minchacaman, est plus facile à replacer sur la ligne du temps puisqu'il est appelé : le roi qui succomba aux Incas vers 1470 ap. J.-C.

Il fut emmené à Cuzco et marié à une fille de l'Inca. Lorsque les Incas enlevèrent ce dernier souverain et que les Chimus furent sous le joug inca, Chimor conserva sans conteste son statut de société élitiste au sein de laquelle les seigneurs de haut rang mobilisaient les forces humaines pour servir les conquérants, bien que les Incas eussent éliminé les administrateurs chimus les plus haut placés. Le chroniqueur Augustín de Zarate relate une rébellion contre l'occupation inca à la suite de laquelle les populations côtières se virent interdire de porter des armes. Consécutivement à cette révolte, beaucoup plus de Chimus furent contraints de quitter leur terre natale pour être emmenés à Cuzco. Dès lors, s'il est vrai que la puissance chimu fut oblitérée, il reste que des aspects de leur art et de leur culture restèrent bien vivants et, comme nous le verrons plus tard,[113] la monarchie inca présente, elle aussi, certaines caractéristiques qui auraient déjà prévalu pendant plusieurs siècles dans le royaume côtier vaincu.

 

 

CHAPITRE HUIT

                            _____

 

                            UN ROYAUME SANS FIN

 

La côte péruvienne

 

Les principautés prospères de la côte sud du Pérou, situées à l'ouest et au sud-ouest de Cuzco, figuraient parmi les premiers objectifs de l'expansion inca.

            Dans les vallées d'Ica et de Nazca, à l'extrême sud, les envahisseurs rencontrèrent peu d'opposition, mais plus au nord-ouest d'autres résistèrent plus férocement. Parmi ceux-ci, Chincha, une des plus importantes principautés de la côte sud du Pérou. La capitale de Chincha, conquise, devint un centre provincial inca, pourvu de son temple du Soleil ; des mitima[114] d'autres contrées étaient envoyés dans la région. Au souverain chincha fut octroyé un statut prestigieux dans la hiérarchie impériale, et lors de la première rencontre entre le conquistador Fransisco Pizarro et Atahuallpa à Cajamarca, ce prince, disait-on, était le seul autre dignitaire à être porté sur une litière.

            Plus au nord, dans le secteur central de la côte péruvienne, deux principautés étaient prédominantes, Ychma, qui comprenait la vallée de Lima, et Collique, au nord de la ville actuelle de Lima. Les sites de Cajamarquilla et de Pachacamac, qui ont subsisté, étaient alors tous deux situés à Ychma. Pachacamac était devenu une ville importante pendant l'ère huari et sa population commença à décliner avant la fin de cette période.

            Toutefois, Pachacamac conserva son prestige en tant que lieu de culte, réputée pour son caractère hiératique, les pèlerins y venaient de loin. Le récit que le captif Atahuallpa fit de la réserve d'or de l'idole de Pachacamac enflamma Pizarro. Un des premiers visiteurs espagnols fut Francisco de Xerez, qui accompagna Hernando Pizarro, le frère de Francisco, en visite à Pachacamac, dont les vestiges peuvent encore aujourd'hui être visités et sont assez faciles d'accès depuis Lima.

            L'objectif de Henando Pizarro était de découvrir l'immense quantité d'or recélée par le temple. L'expédition comptait vingt cavaliers, et Xerez fait un récit fascinant d'un voyage qui était sans doute typique des escadrons espagnols qui remuèrent ciel et terre pour trouver de l'or lorsqu'ils arrivèrent dans le Nouveau Monde. Ils se mirent en route de Cajamarca le 5 janvier 1533 et prirent la grande route qui descendait au Cuzco. Après près de deux jours, les haltes comprises, ils bifurquèrent de la route principale à Marcara et gagnèrent quelques jours plus tard Pachacamac.

            Le cacique local ne produisait à l’époque que de modestes quantités de lingots et déclara qu'il n'en avait plus. Le capitaine, comme Xerez appelait Hernando Pizarro, dit que cela l'intéresserait de voir la célèbre idole qui servait d'oracle. L'idole était si sacrée qu'on parcourait plus de trois cents lieues pour la consulter et lui déposer de somptueuses offrandes en or et en argent ; en outre, elle se voyait offrir quantité de métaux précieux des populations de la région environnante.

            Les prêtres furent étonnés que le capitaine puisse avoir l'autorisation d'être en présence de l'idole et craignirent qu'ils mourussent tous en châtiment de ce sacrilège. La quête de l'or fut finalement satisfaite puisque Xerez raconte qu'une pléiade de caciques provenant des centres alentours, y compris l'important seigneur de Chincha, vinrent à Pachacamac avec de somptueuses offrandes qui furent ajoutées au butin constitué par les Espagnols au temple du Soleil, situé près de l'oracle.

            Dans la partie nord de la côte péruvienne, s'étendait le grand royaume de Chimor, décrit en détail au chapitre cinq. À l'époque de sa conquête par Tupac Inca, ce n'était en aucun cas un royaume à l'agonie, en passe de n'être qu'un vestige. Au contraire, il élargissait encore activement ses frontières à l'époque où l'expansion inca gagnait du terrain.

En contraste saillant avec la pléthore de données sur Chimor provenant des recherches archéologiques modernes, les récits des sources traditionnelles de la conquête inca sont sommaires et contradictoires et ne rendent qu'imparfaitement justice à ce qui dut être un des plus retentissants, si pas le plus éprouvant chapitre des annales guerrières incas. Les récits qui racontent que Chimor se rendit sans un combat ont tendance à manquer de crédibilité. Tous les récits coïncident sur le fait que le souverain fut emmené à Cuzco, mais il est fortement mis en doute qu'un monarque si puissant se soit soumis à un destin si dégradant et ait livré son imposante capitale sans opposer de résistance.

            Chimor fut impitoyablement pillé par les Incas, et une partie de l'or envoyé à Cuzco servit à la confection d'une grande bande en métal précieux autour de l'enceinte du temple du Soleil de Coricancha. Le souverain vaincu fut gardé reclus à Cuzco ; un fils monta sur le trône comme fantoche inca, auquel succédèrent son fils et son petit-fils, bien que tout semblant de pouvoir encore exercé par ces souverains fantômes fut méthodiquement érodé. Certes, Chimor était remarquable par son organisation et sa culture, il reste que nous ne connaissons encore que très peu son gouvernement pour être certains des aspects que les Incas auraient pu emprunter. La rareté du style inca dans l'architecture et l'artisanat de cette région témoigne du certain respect pour les normes chimus et partant, du peu de disposition à imposer leur culture. Au vu des seules traces archéologiques, il serait difficile d'établir une « Période inca » dans cette contrée, au rebours de Pachacamac où dominent de grands édifices et où repose une quantité impressionnante de céramiques de style exclusivement inca.


 

 

 

 

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[31] N.d.T. Erich von Däniken est né en suisse en 1935, c'est un autodidacte, il a aussi écrit : Présence des extraterrestres et Vers un retour aux étoiles, 1975, éditions J'ai lu VON DÄNIKEN (1975 : 5)

[32] N.d.T. Traduction personnelle.

[33] N.d.T. George Hunt Williamson a également écrit sous le pseudonyme de Brother Philip. “Road in the Sky” a été publié en 1959. Il était aventurier et anthropologue. http://sphinxtemple.virtualave.net/articles/tunnels2.html

[34] N.d.T. Traduction personnelle.

[35] N.d.T. Cet ouvrage publié chez Laffont a changé de titre (Vers un retour aux étoiles) aux éditions J'ai lu pour éviter la confusion avec un autre ouvrage portant le même nom. VON DÄNIKEN (1975)

[36] N.d.T. Traduction personnelle.

[37] Les pilotes, l'Anglais Julian Nott, champion mondial d'altitude en ballon et le copilote Jim Woodman, un Américain de Miami, s'installèrent dessus de la façon la plus originale, et élémentaire, qui soit : à califourchon, jambes pendantes à l'extérieur, des sacs de sable lestant leurs pieds, face à face adossés contre les pointes de l'esquif, et pas même attachés ! Quelques minutes plus tard, les amarres lâchées, les spectateurs purent contempler " Condor I " qui s'envola, comme l'avaient prédit les organisateurs de l'I.E.S. (International Explorer Society, de Coral gables, en Floride). Parvenu à une hauteur de 250 mètres environ, l'aérostat se stabilisa avant de planer à l'horizontale sur un kilomètre. Puis, soudain, aux applaudissements, succédèrent le silence et l'angoisse. Secoué par une rafale, le globo amorça une chute vertigineuse ! Le lest rapidement jeté par les deux hommes, ralentit à peine la descente.  « Condor I » toucha brutalement le sol, éjectant ses passagers qui miraculeusement, se tirèrent sans mal de l'aventure. Allégé d'une charge excessive, l'aérostat reprit aussitôt de l'altitude, s’élevant en solitaire jusqu'à plus de 500 mètres. Il tint l'air dix-huit minutes, parcourant trois kilomètres avant de se poser en douceur cette fois, sur la pampa. WAISBARD (1977 : 77)

[38] Henri Stierlin : Nazca. La Clé du mystère, Albin-Michel, Paris 1984. http://daniel.duguay.free.fr/livres.htm

[39] Kosok remarque que le procédé utilisé pour ces tracés est très simple. Il suffit d'ôter du centre de la « route » les cailloux oxydés par leur exposition à l'air, qui ont pris une couleur foncée, et de les empiler uniformément le long des bords. Le sol nettoyé étant plus clair, permet de voir facilement les lignes…WAISBARD (1977 : 26-27)

[40] N.d.T. Voir annexe III

[41] Professeur à l'université de Colgate (USA). LATHIÈRE (2000 : 83)

[42] N.d.T. Traduction personnelle.

[43] N.d.T. Voir annexe III, p. 141

[44] N.d.T. WAISBARD (1977 : 25) qualifie Julio-césar Tello de « pére » de l'archéologie péruvienne. Il a publié Origen y desarollo de las civilisaciones prehistoricas andinas, lima ; Un modelo de escena plastica… Rev. Wiracocha, vol. I, n° I. 1931. Paracas. Lima. 1960.

[45] Des chambres funéraires profondes en forme de bouteille appelées cavernas étaient creusées dans la roche des pentes des collines sablonneuses et aménagées en terrasses. […] Les tombes Cavernas ainsi que les tombes individuelles de la même période, fouillées autour des aires d'habitation, permirent de mettre au jour de nombreux exemples d'un style caractéristique de poterie incisée, décorée de pigments polychromes posés après cuisson, une fabrique de la société Paracas. Tello (1959) nota de fortes similitudes entre ce style ancien de la côte sud et le style Chavín du haut plateau nord-central. La population Cavernas présente un type de déformation crânienne évident, appelé « cunéiforme » qui se manifeste par l’aplatissement frontal. Tello (1929 : 144) calcula que 40 % de la population avaient subi une trépanation, technique chirurgicale au cours de laquelle une partie du crâne est découpée ou grattée, suite à une lésion crânienne où à un traumatisme dont souffrait l'individu. Cette technique connut un succès considérable puisque de nombreux crânes portent des traces de régénération osseuse. […]La déformation crânienne connue sous le nom de cabeza larga était présente au sein de la population Necropolis. PURIN (1990 : 144-145)

[46] N.d.T. Voir ligne du temps en annexe p. 119

[47] Chacun d'eux de forme conique, mesure entre 60 et 150 cm de haut. Au centre se trouve la momie repliée, assise dans une corbeille et ornée de colliers de coquilles ou de petites plaques d'or posées sur le front. Plusieurs tissus l'entourent, au milieu desquels, entre des couches protectrices de coton ou des pièces de peau tannée, des petits objets ou bijoux sont placés en offrande (colliers, ornements de plume, armes diverses). Les tissus sont les fameux mantos, chefs-d’œuvre de l'art textile dont il n'existe pas d'équivalent au monde. Toujours en coton, ce sont de grandes pièces rectangulaires de 1,30 m sur 2,50 m, fabriquées par la technique du " bordé ", ornées de motifs décoratifs disposés en damier sur un fond brun, qui représentent des animaux stylisés, félins, serpents ou oiseaux, ainsi que des démons aux caractères mi-humain, mi-animaux. Les tisserands employaient jusqu'à 8 couleurs différentes, obtenues par teinture ou mélange. Quelques poteries, souvent enroulées elles aussi dans les tissus, accompagnent les fardos ; elles sont de couleur orangée ou crème brillant et représentent des fruits ou des calebasses. Tello donna le nom de Paracas Necropolis à ce style nouveau. Il existe en effet deux traditions céramiques distinctes, l'une polychrome (Cavernas) l'autre monochrome (Necropolis). LAVALLÉE (1978 : 99-100)

[48] N.D.T. Simone Waisbard explique que Julio Tello s'est retrouvé dans des grandes salles rectangulaires souterraines. WAISBARD (1977 : 163)

[49] N.d.T. Voir annexe III, p. 141

[50] N.d.T Simone Waisbard explique que le culte des têtes-trophées est soit, un rite guerrier pour approvisionner les prêtres-sacrificateurs qui officiaient sur les terrasses des pyramides, devant une foule enfiévrée ; soit, un rite de virilité, pour la sélection des meilleurs guerriers ; soit un rite agraire, la tête est un fruit humain, c'est de la tête que naissent les plantes. Les huacas de Nazca pullulent de cohortes de têtes d'où sortent des branches, des arbres, des épis…WAISBARD (1977 : 201-205)

[51] N.d.T. Future capitale de Chimor dans la région de Moche, dont la construction débuta vers 850 ap. J.-C.(voir chapitre V intitulé l’empire du Grand Chimor)

[52] N.d.T. Helaine Silverman, Cahuachi in the Ancient Nazca World. University of Iowa press, 1993. (DAVIES 1997 : 206)

[53] N.d.T. Voir annexe II p. 132

[54] N.d.T. Au chapitre II, DAVIES (1997) explique que la céramique mochica représente souvent les différentes classes sociales, par exemple les guerriers, et n’hésite pas à montrer les sacrifices humains.

[55] N.d.T. Les lignes sont visibles du ciel ou des hauteurs avoisinantes. RAGGHIANTI (1988 : 9)

[56] N.d.T. Dans WAISBARD (1977 : 287-288) Mejia Xesspe est décrit comme un fervent disciple du grand savant péruvien Julio Tello. Il fut le premier à présenter un travail détaillé au Congrès International des Américanistes, en 1939. Le titre de sa thèse : "Aqueducs et chemins antiques du Bassin du rio Grande de Nazca"

[57] N.d.T. WAISBARD (1977 : 23-294-342) explique que Paul Kosok était un astronome américain, spécialiste en paléo-irrigation, qui travaillait pour l'Université de Long Island. Il qualifiera la pampa de Nazca de plus grand livre d'astronomie du monde. Il a également publié, dans Natural history, LVI, mai 1947, vol. 56, The mysterious markings of Nazca.

[58] N.d.T. Traduction personnelle.

[59] Maria REICHE NEUMAN, Los dibujos gigantescos en el suelo de las pampas de Nazca y Palpa, Lima, 1949 ; Orientacion y medidas de los dibujos en las pampas de Nazca, Letras, n° 49 ; Secreto de la Pampa, Lima, 1968 ; Interpretacion astronomica de la figura del mono, Actas y trabajos, t. I, Lima, 1958 […] Peruvian Ground Drawings, Munich, 1974…WAISBARD (1977 : 344)

[60] (De l'arabe al-qa'id albenatal-nash. Le conducteur des pleureuses, par allusion à sa position et à une représentation ancienne de la constellation de la Grande Ourse, regardée comme un cercueil précédé de pleureuses). Autre nom de l'étoile Alkaïd. DICTIONNAIRE DE L'ASTRONOMIE ET DE L'ESPACE (1999 : 53)

[61] N.d.T. Amas d'étoiles de la constelletion du taureau. À l'oeil nu, on y distingue de six à dix étoiles. […]…Alcyone, Maïa, Mérope, Electra, Taygète, Atlas, Astérope, Pléione et celaeno. LA COTARDIERE et FERLET (1999 : 346)

[62] N.d.T. Constellation zodiacale située entre la Balance et le Sagittaire. Son étoile la plus brillante est Antarès. DICTIONNAIRE DE L'ASTRONOMIE ET DE L'ESPACE (1999 : 417)

[63] N.d.T. Explorateur à la National Geographic Society. LATHIÈRE (2000 : 83)

[64] N.d.T. Ouvrage trilingue: anglais, allemand et espagnole. Pas de version française.

[65] N.d.T. Gerald Stanley Hawkins est né à Norfolk, en Angleterre, le 20 avril 1928. Professeur d'astronomie à l'université de Boston, a publié des travaux remarqués sur les météorites et l'origine des météores sporadiques, les étoiles, le système solaire, etc. En 1966, la parution de "Stonehenge Decoded" écrit en collaboration avec John B. White, lui a valu une renommée mondiale. Il a également publié "Splendor in the Sky", "The Moon Tonight", "The Life of a Star" (en collab. Avec Fred Moore), "Meteors, Comets and Meteorites", "The Sun and its Planets", "Earth and Space Science" (en collab. Avec C.W. Wolfe, H. Skornik, L.J.Battan et R.H. Fleming) et "Beyond Stonehenge". HAWKINS (1977 : 8-9)

[66] N.d.T. G.S. HAWKINS Soleil sur Stonehenge, 1977, Copernic, Paris

[67] N.d.T. Traduction personnelle.

[68] MÉTRAUX Alfred. Ethnologue suisse et d'expression française. Né à Lausanne le 5 novembre 1902, il se suicida vers le 12 avril 1963[…] Métraux fut l'un des premiers élèves de l'institut d'ethnologie et s'orienta aussitôt vers l'étude des Indiens de l'Amérique du Sud et particulièrement des tribus tupiguarani, auxquelles il consacra une thèse importante (1928).[…] Il a écrit l'Ile de Pâques, les Incas, Manuel des Indiens d'Amérique [Handbook of the American Indians]. LE NOUVEAU DICTIONNAIRE DES AUTEURS (1994 : 2148-2149)

[69] N.d.T. Professeur à l’université de Winnipeg, et présidente du département d’anthropologie. http://www.uwinnipeg.ca/admin/ovpa/rprofile/pclark.html

[70] N.d.T. voir ligne du temps annexe I.

[71] L'année 1947 fut décidément l'une des plus fertiles pour l'éclosion des hypothèses vouées au grand "suspense" de Nazca. Le regretté Hans Horkheimer en fit une excellente synthèse à partir des thèmes développés par les pionniers et en tirant ses propres et attachantes conclusions […] Horkheimer s'attaque ensuite aux "propos astronomiques" de Paul Kosok. Il ne comprend pas pourquoi les "pistes" mesuraient jusqu'à 100 mètres de large, alors que des raies minces et de quelques mètres seulement de longueur au lieu de kilomètres, auraient suffit à "déterminer le lever, la position et le coucher de l'astre". […] Hans Horkheimer, Las plazoletas, rayas y figuras prehispanicas de las pampas del rio Grande, Trujillo, 1947. WAISBARD (1977 : 297-298-342.)

[72] N.d.T. Traduction personnelle.

[73] N.d.T. WAISBARD (1977 : 46).

[74] N.d.T. URTON G., At the crossroads of the earth and the sky. An Andean cosmology, University of Texas Press, AUSTIN, 1981. PURIN (1990 : 500)

 

[75] L'intérêt majeur que portaient les Incas au terroir de la vallée et aux terres alentours ainsi qu'aux habitants de ces territoires, en tant que source de fertilité et de fécondité, les avaient conduits à se donner une représentation géographique du pays à travers un système de quarante et une directions - les ceques - irradiant vers différents points de l'horizon. Ce système permettait de repérer trois cent vingt-huit lieux sacrés : sources, montagnes ou collines pour la plupart. A chaque lieu ou huaca, on rendait un culte au jour assigné, conformément à l'ordre instauré par les ceques qui étaient hiérarchisés en une série descendante : série des suyus (I,II,III,IV) ; groupes de trois ceques (1,2 et 3) et ceques individuels (a,b et c). Le suyu IV était lui-même subdivisé en deux sous-suyus, IV A et IV B, comportant chacun trois groupes de ceques ; IV A 3 ne contenait que deux ceques, a et c, mais on considérait qu’ils n'en formaient qu'un seul ; IV B 3 n'avait qu'un seul ceque, b. Ce qui nous ramène à un total de quarante et un ceques. Le ceque de plus haut rang, IV 1 a, était dit Capac, "royal". Le système des ceques remplissait deux fonctions bien distinctes : la première consistait à décrire l'espace, et certaines directions jouaient un rôle important dans la codification des observations astronomiques. L'autre fonction tenait à l'utilisation du système un peu en guise de chapelet, pour ordonner les huacas selon les jours de l'année. Les trois cent vingt-huit huacas intégrées dans le système des ceques n'étaient pas distribuées de manière régulière à raison d'un groupe de huit huacas sur chacun des quarante et un ceques, comme on aurait pu s'y attendre. Cela, entre autres, parce que l'on comptait les nuits entre deux observations astronomiques distinctes - du Soleil, des étoiles ou de la Lune - au moyen des huacas d'un ceque ou d'un groupe de ceques. ZUIDEMA (1986 : 90-91)

[76] N.d.T. Le père Bernabe Cobo est né dans le sud de l’Espagne en 1580, il est devenu missionnaire aux Amériques où il a appris le Quechua et l’Aymara. COBO (1990 : xi)

[77] N.d.T. L'auteur simplifie et assimile, ici, ceques aux quartiers (suyus), par métonymie.

[78] N.d.T. ZUIDEMA T., The relationship between mountains and coasts in ancient Peru in The wonder of Man's Ingenuity, Mededelingen van het rijkmuseum voor volkenkunde, N°. 15, LEIDEN, 1962. PURIN (1990 : 501)

 

[79] N.d.T Voir annexe V p.175

[80] N.d.T. Au chapitre VIII, l'auteur nous explique que le quipu servait à compiler des données essentielles tels que les récoltes agricoles, la capacité de stockage, ainsi que le calcul des effectifs à visée militaire.

[81] N.d.T. Traduction personnelle.

[82] N.d.T. DAVIES (1997) fait allusion aux phases de Moche décrites au chapitre deux. Au nombre de cinq, la division des phases a été faite sur base des vestiges, ceux de la phase I correspondent approximativement au début de l'ère chrétienne. Les grandes pyramides du Cerro Blanco dans la vallée de Moche, qui représentent les phases I à IV, semblent avoir été dévastées par une inondation peu avant 600 ap. J.-C. On pense aujourd'hui que lors de ces phases, la civilisation mochica s'est étendue jusqu'à la vallée de Lambayeque, et même plus loin. Les traces de la phase V sont visibles dans la vallée de Lambayeque sur le site de Pampa Grande qui subsista jusqu'en 700 ap. J.-C. La céramique de cette phase présente certaines caractéristiques de la culture huari qui suivit le déclin de Moche. À d'autres égards, le style de la phase V de Moche diffère fortement des phases précédentes. Les récipients à anse en étrier de la phase II ne diffère que très peu de la phase I, entre la phase II et III il existe plus de variations, car si le bec est large et court comme dans les deux premières phases, l'évasement de la partie supérieure est plus prononcé. Dans la phase IV, dont les exemples de récipients à anse en étrier sont nombreux, le bec s'aggrandit.

[83] N.d.T. CABELLO DE VALBOA M., Miscelánea Antartica[ 1586 ], U.N.M. San Marcos, Lima, 1951.

 

[84] N.d.T. Le berceau de la culture Tiahuanaco se situe aux confins méridionaux du lac Titicaca et a comme centre la ville de Tiahuanaco. Huari, ville située dans la région d'Ayacucho, dans les Andes péruviennes centrales, va jouer un rôle essentiel dans la diffusion postérieure de cette culture. Des échanges économiques et culturels se sont développés entre Huari et Nazca d'une part, et Huari et Tiahuanaco d'autre part. Le produit de ces échanges fait l'objet d'une diffusion effectuée au départ de Huari par le biais de conquêtes militaires menées par la cité de Huari dans les régions qui l'entourent, ainsi que par l'intermédiaire d'une centralisation administrative établie par Huari.[…]En effet, Huari a repris à Tiahuanaco ses dieux, ses représentations mythiques, ses formes d'organisation sociale et une maîtrise particulière de milieux écologiques extrêmes, en particulier celui de la puna, ou étage écologique et économique le plus élevé des Andes…MALENGREAU (1990 : 63).

[85] Plus au sud, sur l'altiplano, il y a des populations de langues majoritairement aymara venues du sud et établies autour du lac Titicaca sur les débris de l'ancien royaume plus étendu de Tiahuanaco ; elles se sont constituées en royaumes indépendants, chaque population disposant d'un appareil d'état centralisé et séparé. Les royaumes Colla, Lupaca et Pacajes sont les plus connus, car les plus mentionnés par les chroniqueurs espagnols du XVIe siècle.[…] Les archéologues reconnaissent aux royaumes aymara une certaine unité dans l'art : un trait caractéristique de l'architecture aymara est constitué des chullpa ou tours servant de sépultures de nobles… (op.cit. : 75)

[86]N.d.T. La ville de Pikillaqta est située à 25 km du Cuzco, à 3 200 m d'altitude. PURIN (1990 : 199)

[87]N.d.T. Céramique classique "Inca impériale"[...]De facture assez grossière, aux formes très simples (gobelets à parois droites, assiettes et jarres à large goulot parfois orné d'une face exclusivement géométrique, en noir, rouge et blanc sur fond beige.LAVALLÉE et LUBRERAS (1985 : 336)

[88] N.d.T. Voir chapitre VIII, section : La côte péruvienne.

[89] N.d.T. 9 mètres de haut et 4 mètres d'épaisseur à la base. PURIN (1990 : 28)

[90] N.d.T. Certaines citadelles étaient pourvues d'une enceinte double, voire triple. GRAULICH (1998 : 108)

[91] N.d.T. Carol j.Mackey a écrit en collaboration avec Donnan, Christopher B : Ancient burial Paterns of the Moche Valley, Peru. Austin : University of Texas, 1978 http://members.tripod.com/moche/Moche_Bib.html

 [92] N.d.T. La région dite quechua - ou région tempérée - se situe entre 2 300 et 3 500 m, sans distinction des versants. Le climat tempéré, favorable au développement des activités humaines, connaît quelques moments de froidure durant les mois d'inactivité agricole. Les sols sont très fertiles. PURIN (1990 : 15)

[93] N.d.T. Brique d'argile non cuite, obtenue par simple séchage au soleil. LE NOUVEAU PETIT ROBERT (1999 : 31)

[94] N.d.T. Ulana Klimyshyn, Université de Californie, Santa Barbara, a écrit le chapitre 6 Elite compounds in Chanchan de l'ouvrage de Moseley et Day Chanchan Andean desert city MOSELEY/DAY (1982 : 112)

[95] N.d.T. Enduit terreux qu'on applique sur la pâte céramique pour en masquer la couleur naturelle. LE NOUVEAU PETIT ROBERT (1999 : 765)

[96] N.d.T. DONNAN C.B., Moche art and iconography, UCLA, LOS ANGELES, 1976. PURIN (1990 : 492)

 

[97] N.d.T. SHIMADA I., EPSTAIN s, CRAIG A, Batan Grande : a prehistoric metallurgical center in Peru in Science, N°. 216, pp. 952-959, 1982. PURIN (1990 : 499)

 

[98]N.d.T. Sicán fait référence à la culture, tandis que Sipán fait référence au Seigneur.

[99] Mollusque bivalve, dépourvu de byssus, possédant un large pied un peu court, à la coquille irrégulièrement arrondie, assez aplatie, garnie d'épines et de lames foliacées, et souvent parée de vives couleurs.[…] Syn. Huître épineuse. GRAND LAROUSSE UNIVERSEL (1991)

[100] N.d.T. KOLATA A., The South Andes in Ancient South Americans, pp. 241-285, W.H. Freeman Company, SAN FRANSISCO, 1983. PURIN (1990 : 494)

 

[101] N.d.T. Les audiences sont des petites pièces en U, surélevées de 10 à 20 cm, pourvues de niches et parfois décorées de frises, des pièces dans lesquelles un personnage important recevait une autre qui restait à l'extérieur[...]les entrepôts étaient contrôlés par les audiences, qui veillaient à l'entreposage et à la redistribution. GRAULICH (1998 : 108)

[102] N.d.T. GRAULICH (1998 : 110)

[103] N.d.T. Les panacas, lignages nobles du Cuzco, ont des sanctuaires érigés en l'honneur de leurs ancêtres et situés sur des lignes imaginaires partant du centre du Cuzco, et plus précisément de Coricancha ou Temple du Soleil, et irradiant dans tous les sens dans la campagne et vers l'horizon. Ces lignes sont appelées ceques et sont chacune associée à une panaca. Chaque panaca est responsable non seulement de ses sanctuaires, mais également de l'entretien des canaux d'irrigation qui dérivaient de leur ceque. MALENGREAU (1990 : 100)

[104] N.d.T. L'héritier principal reçoit la fonction royale, tandis que les héritiers secondaires reçoivent les possessions personnelles. Ce système oblige le nouveau roi à se « faire une situation », c'est-à-dire à acquérir de nouvelles possessions, de nouveaux palais, de nouveaux corvéables. Il était contraint à la conquête. GRAULICH (1998 : 107)

[105] N.d.T. Archéologue américain qui selon METRAUX (1962 : 31-189) a écrit la meilleure étude d'ensemble sur les Incas, l'article Inca culture paru dans le Handbook of South American Indians, Smithonian Institution, Bureau of American ethnology, Washington, vol. 2, 1946.

[106] N.d.T. Chimor est l'ancien nom de la vallée de Moche. Lavallée, D et Lumbreras, L (1985 : 275)

[107] N.d.T. Selon GRAULICH (1998 : 101) Chot serait probablement Chotuna.

[108] N.d.T. Trente jours de pluies s'ensuivirent. GRAULICH (1998 : 101)

 

[109] N.d.T. …ces parures sont de longs cylindres terminés à l'avant par un disque. Sur les cylindres sont gravées des scènes miniatures qui peuvent égaler, à plus grande échelle, les vases chimus et les frises architecturales…PURIN (1990 : 309)

 

[110] N.d.T. Voir annexe IV, p. 158

[111] GRAULICH (1998 : 105)

[112] N.d.T. Au chapitre 8 intitulé Un royaume sans fin consacré aux Incas, l'auteur explique que d'après certains chroniqueurs, les Incas plaçaient un gouverneur choisi dans l'élite pour chaque province, ils envoyaient des colons, avec des orfèvres et des artisans s'installer dans ces provinces. Le souverain inca, ou en réalité l'État inca, devenait, en théorie, propriétaire de toutes les terres des provinces conquises ainsi que des mines et des cheptels de lamas. La cohésion impériale fut imposée pour la religion et la langue, le Quechua devint la lingua franca. Le peuple recevait certaines terres à cultiver, si des hommes étaient absents pour des raisons militaires, d'autres labouraient leurs terres. Outre l'effectif militaire, les Incas avaient besoin de beaucoup de main-d'oeuvre pour la construction de temples et de palais à Cuzco et ailleurs ainsi que de routes, pour des projets d'irrigation et d'exploitation minière mais aussi pour le transport de biens et de matériel sur de longues distances. Les Incas semblent avoir été contre la création d'une classe marchande et d'un réseau commercial qui aurait permis le libre-échange de biens provenant de différentes régions.

[113] N.d.T. Voir chapitre suivant, sous-titre : La côte péruvienne.

[114] N.d.T. Une des méthodes les plus efficaces auxquelles recoururent les Incas pour cimenter leur Empire fut celle des déplacements de populations, qui furent nombreux et vastes. Si les habitants d'une région, récemment soumise, manifestaient un esprit de rébellion et inspiraient des inquiétudes, l'Inca y établissait des colons choisis parmi les peuples d'une loyauté prouvée.[…] Les colons, mitima, restaient fidèles à leur costume national, à leur langue et dépendaient du gouvernement de la province. METRAUX (1962 : 107)