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Lundi 25 février 2008. Je reçois un message de Bernard Cousin, avec le témoignage ci-dessous, qu'il avait envoyé à Libération. En avril, Anne, journaliste à l'Express, le rencontre et me fait parvenir de bonnes copies des papiers mentionnés dans le texte, et dont je reproduis quelques morceaux.
Le témoignage de Bernard Cousin se retrouvera certainement dans son livre, «Pourquoi j'ai écrit "sous les pavés, la plage" ?», qui sort ce 22 mai 2008 aux Éditions Rive droite.
Si vous copiez tout ou partie des pages de ce site, soyez gentil de citer la source : http://users.skynet.be/ddz/mai68.
Je vais partir du solide : le bouquin de Laurent Joffrin « Mai 68 Histoire des Evénements », page 115. Je cite : place Edmond-Rostand, les pavés descellés découvrent un joli sable doré. Killian Fritsch, étudiant à l'âme poétique, inscrit sur un grand mur blanc : « sous les pavés, la plage ». Il y a une note qui renvoie à Jacques Baynac. Tout cela est grossièrement exact, mais la vérité pointue me parait plus utile pour l'avenir qu'un quelconque jugement sur la forme dite poétique.
Avant que la maladie d'Alzeimer ou une autre apparentée ne dévore mes restes de matières grises, j'affirme que premièrement Fritsch n'était pas étudiant, il était né le 28 février 1940 à Saint Nazaire, poisson et breton. Il avait fondé avec deux copains une société de pub : « Internote Service ».
Deuxièmement il ne se prénommait pas Killian mais Bernard, Bernard Fritsch.
Troisièmement il avait un sens de la poésie très relatif, mais cela est affaire de goût.
Voici les faits : en 1968 je travaille à « Internote Service », Fritsch est donc mon patron, nous décidons de réaliser en commun un graffiti qui aurait l'accord des deux, Fritsch que je vais appeler Killian car c'était le prénom celte qu'il s'était choisi, pro-situationniste, parisien et moi qui ai gardé mon prénom de Bernard donné par mes parents en 1943, catholique, bourgeois et provincial. C'est là une des magies de 68 que d'avoir fait rencontrer et se parler des gens aussi différents.
Nous avons commencé le travail sur le graffiti un
soir, fin
mai, et non le 10 comme le pense L. Joffrin, au café
« La chope » place de la contrescarpe actuellement
café « Delmas ». J'ai gardé le papier sur lequel nous
notions nos propositions. Killian a ouvert le feu en écrivant sur le
papier « les vieux ne font que justifier leurs investissements
de sacrifices n'aspirons pas à être compris des sacrifiés »
voila ce que j'appelle avoir le sens poétique. Je lui en fit la
reflexion, il ratura et remplaça « compris des
sacrifiés » par « compris des
auto-sacrifiés ». À relire le compte rendu de ce brain
storming je réalise pourquoi il voulait ma participation, je n'avais
pas des idées bien correctes pour l'époque, mais j'avais ce qui lui
manquait : le swing.
Sur le même papier au milieu de pas mal de conneries il y a tout à coup, de ma main : « il y a de l'herbe sous les pavés », on approchait, mais Killian n'aimait pas l'herbe, il trouvait cela « naturiste », le mot écologie n'existait pas, et les verts non plus. En plus l'herbe : « ils vont comprendre le hash ». On cherchait quelque chose à rechercher sous les pavés pour inciter le chaland à les retirer, c'est venu assez naturellement car pour noyer le grenades des CRS on ouvrait les vannes des trottoirs et l'eau coulait sur le lit de sable qui servait d'assise aux pavés parisiens. Pour évoquer un avenir paradisiaque commun aux deux compères, si différents de philosophie, nous n'avons trouvé que notre joie d'enfant à la plage.
Je rentrai chez moi ce soir là avec mon herbe sous
les pavés à
remplacer par la plage. Lors de la réunion du lendemain la phrase est
devenue celle que nous connaissons, j'ai gardé le papier, il est
meilleur que la veille, c'est écrit au feutre rouge et il y a une
vigule au stylo à bille bleu. Ce soir là, partant de la place de la
contrescarpe nous sommes descendu à l'école des beaux-arts faire des
affiches.
Laurent Joffrin dit que le graffiti a été écrit pour la première fois place Edmond-Rostand c'est vrai si on exepte une petite répétition générale place du Panthéon, il en a fait un autre au coin du boulevard Saint Germain et de la rue de l'ancienne comédie. C'est celui qui a tenu le plus longtemps car il était écrit sur le rideau de fer d'une boutique (reproduit page 143 de « Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations ») et les équipes de nettoyage ne le voyaient pas le jour, rideau relevé.
Killian a bombé dans Paris ce graffiti une centaine de fois. Je ne l'ai donc écrit au départ qu'une fois et sur un papier.
La fin de l'histoire est assez dramatique, Killian n'a pas supporté l'espèce de désillusion morne qui a saisi ceux qui ont trop cru en 68. Tandis qu'en 69 on fondait, à la Bastille, avec quelques échappés de 68, le premier club de moto à disposer d'un atelier de mécanique (je raconte cela dans « La Harley Rose d'Olivier Mosset » ) Killian s'enfoncait dans la prise de divers toxiques. Je lui gardais une 500 Terrot RGST avec un moteur d'avance, mais il n'a jamais passé son permis moto, un soir de déprime il s'est jeté sous le métro « Gaité ».
Passant à la Fiac il y a quelques années pour rencontrer Olivier Mosset, ancien complice, je vis sur un beau mur blanc l'écriture de Killian, un artiste avait reproduit le graffiti, un beau « sous les pavés, la plage » en néon comme à Times Square, voyant ma « propriété intellectuelle » ainsi traitée, je me suis permis de sortir mon feutre et de signer le mur. Un certain remue-ménage s'ensuivit.
Ce que je ne raconte pas dans « La Harley Rose » c'est que j'ai fini par rencontrer l'artiste José Davila, il est mexicain, il a trouvé la phrase dans un bouquin allemand et recopié avec beaucoup de soins le graphisme. La signification qu'il en donne est trés décevante : les étudiants arrachent les pavés et aprés ils iront en vacances. Il a reproduit un graffiti au néon mais l'oeuvre c'est le fait de le reproduire en néon, le sens du texte n'est pas son problême. Ah bon .. Je crois que si la phrase a eu un tel succés ce n'est pas uniquement par son swing, c'est que grâce à sa forme, le fond est remonté tout doucement à la surface, comme aurait dit André Malraux.
Le pavé représente nos constructions, les routes, le plan de roulement et ce qu'on édifie autour, si on l'arrache c'est qu'on ne comprend plus son agencement et son utilité on ne comprend plus le plan, peut-être est-il incompréhensible, je ne juge pas, je constate. La plage c'est beaucoup plus ancien c'est sous et c'est avant le pavé. Il est bien possible qu'avant de monter sur la dune explorer le vaste monde nous ayons vécu quelques millions d'années en mammifères semi-aquatiques. Le bonheur total de l'enfant pataugeant au bord de l'eau, notre évocation le soir ou nous avons crée le graffiti, pourrait bien être notre paradis perdu, cela expliquerait beaucoup de choses du corps de l'homme et de son comportement.
C'est à vous, les jeunes d'explorer maintenant. Je vous laisse un petit graffiti : « caillou mouillé, caillou bijou », vous comprendrez plus tard.
Bernard Cousin
