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Après une grossesse angoissante, une pré-éclampsie et une césarienne en urgence, voici mes premiers contacts avec le centre néo-natal où mon bébé a dû séjourner 7 longues semaines. Je vous raconte mon désespoir, puis mon combat contre le monde médical, ses protocoles et règlements, souvent aberrants.

Présentation

Notre petite Joséphine, adorable et pleine de vie, ne pesait que 1kg200 (à 7 mois ) lors de la césarienne qui l'a mise au monde. C’est un très petit poids pour son terme, mais qui signifie peut-être aussi qu’elle s’était préparée à naitre, pendant ma pré-éclampsie (le placenta, analysé plus tard, était à terme). Dès sa naissance, elle a respiré sans assistance et montré une farouche détermination à vivre.

La césarienne a été un passage moralement très dûr, mais je crois que j'en ai vite fait mon deuil. Par contre, je ne m’étais pas du tout préparée au cauchemar qu'ont été les sept longues semaines en néo-natal. Considérée comme "grande prématurée", alors qu'elle était surtout dysmature, Joséphine n'a pas pu quitter la couveuse avant d'atteindre 2kg050.

Surmédicalisation, infirmières inhumaines, séparation de toute la famille (mon mari s’est super bien occupé de notre ainé, mais je me sentais si seule dans mon combat contre les médecins), déchirement de ne pas pouvoir allaiter pendant deux semaines un bébé tout à fait capable (et désireux) de boire au sein, souffrance de se sentir complètement déresponsabilisée, dépossédée de tout droit sur son enfant, révolte de ne pouvoir prendre bébé plus de 2 fois 1 heure par jour hors de la couveuse.

Si j’avais pu, je l’aurais gardée contre moi, peau sur peau, quitte à rester deux mois immobile dans un lit. Mais cette coupure, ce sentiment de ne rien avoir à dire, d’être dépossédée de tout droit sur son enfant, de devoir user de mille ruses pour lui prodiguer mon amour, c’était trop dur, et cela laissera des traces à tout jamais dans nos coeurs à toutes les deux…

 

Quand la naissance tourne au cauchemar

Après la césarienne, je n'ai heureusement pas mis trop de temps pour être transportée auprès de Joséphine (quelques heures à peine). Quand les effets de l'anesthésie sont passés (je tremblais comme une feuille) et que j'ai pu la prendre sur moi, je l'ai immédiatement mise au sein. Malgré son petit poids (1kg200), moi, je sentais bien que c'était ce dont elle avait le plus besoin. Elle était  tout à fait capable de téter, ce qu'elle a fait avec avidité.  Mais je n'imaginais pas, loin de là, le tollé que j'allais provoquer au centre néo-natal.

Les deux infirmières : "Mais Madame, vous êtes complètement folle", "C'est très dangeureux", "Vous ne pouvez pas faire ça". L'assistante pédiatre appellée en renfort "Elle va faire une gastro entérocolite", "Elle va avaler dans les poumons", "Elle va faire une fausse déglutition" , "Elle aura un anus artificiel toute sa vie". Les deux accoucheuses appelées en renfort (ça en faisait cinq à s'exciter autour de moi) : "Allons Madame, il faut être raisonnable". Re-la pédiatre : "Vous voyez, son rythme cardiaque s'accélère" (pas étonnant avec leur raffut). Finalement, à cinq, elles m'ont littéralement arraché mon bébé du sein et ont poussé mon lit vers la sortie. Pas un au revoir à ma petite Joséphine, qui hurlait, ainsi que toutes leurs alarmes.

On me pousse dans une chambre à la maternité, 3 étages plus bas, avec une autre maman et son bébé né quelques heures plus tôt. On lui explique devant moi comment mettre le bébé au sein. Lààà, c'est bien, ouuiii, ça y est, elle boit ! Gloups, gloups. Bravo Madame !

Mon désespoir était si profond que je ne sentais plus aucune douleur, et que je ne voyais plus rien autour de moi. Seule, sur ce lit, j'étais au fond d'un gouffre noir. Je voulais hurler mais aucun son ne sortait plus de moi. Mon enfant, avec qui j'avais tissé tant de liens pendant cette grossesse difficile, voilà qu'on l'a sorti de moi, brutalement. Je lui avais promis de ne jamais l'abandonner et le voilà seul, entouré d'odeurs et de voix inconnues, de néons aveuglants, des aiguilles plantées dans ses petits membres, avec le bruit des alarmes, le contact dur d'un matelas,... Loin de sa position foetale rassurante, il est là, exposé à tous, étalé sur cette table d'observation. Et moi, je ne suis pas là auprès de lui !!!

A deux heures, les deux accoucheuses reviennent près de ma voisine. Je ne dors pas, on ne me jette pas un regard. Je demande à remonter près de mon bébé. Entre elles : "Pfff, elle ne va quand même pas se lever, avec sa césarienne !", "Tu te souviens de cette césar qui s'était levée le lendemain, pour qu'on fasse son lit ?", "Ah oui, celle-là, c'était un cas". Je ne les écoute plus, je me suis tirée de toutes mes forces. Je suis assise sur mon lit. Je mets mes jambes sur le sol. Une accoucheuse me voit. "Mais vous êtes complètement folle, recouchez-vous immédiatement !". Pas facile, j'ai trop mal, mais je me recouche, sous les sermons (je reste polie). Je ne suis pas encore capable de me lever seule. J'essaie de les amadouer. A 5 heures, elles ont compris. Elles reviennent me chercher et je peux enfin aller voir Joséphine, dans le calme, sous l'oeil furibond des infirmières du centre, mais je ne les vois même pas...

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Ma bataille pour allaiter mon bébé

S'il y a bien une chose que je voulais plus que tout au monde, c'est donner mon lait à mon petit bébé, dans sa couveuse. Tant pis s'il le recevait par "gavage", avec une sonde dans l'oesophage, passant par son nez, sa ration dispensée au pousse-sereingue automatique, calculée selon des pseudo-tables très savantes... Au moins, ce serait MON lait, pas du lait "chimique" ! Eh bien, l'allaitement dans ce centre néonatal fut un combat de chaque heure.

Leur pseudo-méthode kangourou est la suivante. La mère, qui vient d'avoir une césarienne ou, "au mieux", une bonne épisio, est assise sur une chaise bien dure et bien droite. Le bébé (qui reçoit le lait par gavage, via une sonde nasale) est mis deux fois par jour sur sa mère, pendant une heure chrono (de toutes façons, on ne tiendrait pas plus, tant c'est inconfortable). Intimité zéro : on est en face de la vitre des visiteurs, au milieu des alarmes et des infirmières qui viennent voir "si tout va bien". On place le bébé entre les deux seins de sa mère, peau sur peau, et on vient le remettre en place dès qu'il penche vers un sein. Joséphine avait tellement envie de téter qu'elle sucait mon lait à travers mon soutien et ma compresse, que j'avais été obligée de remettre ! Bien entendu, selon les infirmières et médecins, "elle était INCAPABLE de téter".

J'ai prié que l'on la laisse au moins un peu sucer le sein, que j'aurais complètement "vidé" préalablement au tire-lait, rien n'y a fait. Un jour, j'ai craqué, je l'ai laissé téter un tout petit rien, deux gorgées à peine. Que ça nous a fait du bien ! Mais comme elle était "ballonnée", on l'a remise sous perfusion pendant 48 heures et j'ai été privée de "kangourou" pendant deux jours. "Si on ne peut pas vous faire confiance...".

Dès le début, ce fut un combat pour qu'en aucun cas on ne lui donne de "lait chimique". On m'a "envoyée tirer mon lait" sur un ton qui montrait bien que j'étais juste bonne à ça. J'ai assumé toute seule, les pannes chez moi, les mises à jeun de bébé (souvent liées d'ailleurs). Heureusement que j'avais l'expérience de mon premier bébé et du tire-lait. Malgré cela, ce n'est pas du tout évident de démarrer une lactation au tire-lait.

On a jeté plusieurs fois mon lait sous mes yeux :
- "Oh, elle a un résidu (= elle a mal digéré le lait précédent que l'on aspire par sa sonde nasale), on ne peut pas lui donner tout ça"
- "Oh, je n'avais pas vu que l'on avait déjà réchauffé son lait, j'en ai fait une autre seringue"
- "Oh, le colostrum est devenu comme du beurre, je ne peux pas lui donner ça",...

Enfin, après 15 jours de tâtonnements avec leurs gavages (soit trop, soit trop peu, tout échec se soldant par une remise au jeune et sous perfusion de glucose), j'ai eu le droit de mettre Joséphine au sein pour la première fois.
J'étais remplie de peur et de joie à la fois. Arrivait enfin ce moment pour lequel j'avais tant lutté. Assise au milieu des couveuses et des alarmes, sur ma chaise bien dure, face à la vitre où déambulaient les visiteurs, me voici avec bébé. Une infirmière s'apprête à me la plaquer violamment sur le sein. Je la repousse. Pas question de gâcher ce moment ! En râlant, elle s'éloigne en disant : "pas plus de dix minutes, sinon elle va s'épuiser !".

Et bien voilà, pour sa première têtée, ma petite Joséphine a... dormi de tout son saoul. Ce n'étit pas son moment, voilà tout. Je n'étais pas déçue, car c'était à elle seule de décider. Elle s'est bien rattrappée par la suite, rassurez-vous.

Petit à petit, j'ai eu le droit de la nourrir une fois, puis deux, puis quatre fois par jour, les tétées étant en principe espacées de 6 heures (côté organisation, j'avais loué une chambre à côté de l'hôpital). Les "règles du jeu" : pesée avant et après la tétée, complément par gavage si bébé n'a pas bu "sa quantité" (encore heureux que l'on n'aspire pas le "trop bu"), tétées minutées, à heure fixe, une narine du bébé bouchée par le tuyau du gavage (pas génial quand on donne le sein de l'autre côté).

Avant la tétée, on aspire le contenu de l'estomac du bébé, pour voir s'il a bien digéré, et on lui remet le "résidu" ensuite avec la seringue, via sa sonde nasale. Très utile... pour un bébé allaité. Dommage qu'il n'aient pas encore inventé les débimètres à sein.

Petite anecdote au passage, concernant ces fameuses quantités, déterminées par des tables très savantes, en fonction du poids du bébé. Quand elle était au sein, Joséphine buvait deux à trois fois plus que la quantité "prescrite", qu'elle recevait par gavage. Croyez-vous que l'on s'est posé la question de savoir si elle n'était pas sous-nourrie??? Mais non, elle a continué à recevoir ses 35 ml lors des gavages, quitte à boire à s'en faire éclater le lendemain matin. Réponse de l'infirmière : "Mais Madame, si elle grossit, c'est qu'elle a assez". D'ailleurs, quand mon colostrum s'est transformé en lait, nettement moins "concentré", on n'a absolument rien changé dans l'évolution des quantités données par gavage.

Après six semaines, Joséphine a commencé à prendre de moins en moins de poids. On la pesait tous les jours et un beau matin, elle avait perdu 10 grammes. Commentaire de l'infirmière : "Mais c'est normal, elle se fatigue trop, avec toutes ces tétées".
NB : bien sûr, en pleurant de faim, elle ne se fatigue pas
NB : encore une fois, la Nature est bien mal faite, puisque les bébés se dépensent plus à boire que les calories ingurgitées.

Je vous passe aussi ma bagarre pour ne pas que l'on lui donne de sucette dans sa couveuse. La "sucette" n'étant rien d'autre... qu'une tétine de biberon bouchée, montée sur un linge ! Bonjour la confusion sein-tétine. J'ai carrément collé un papier "pas de tétine SVP" sur la couveuse !


Sur quatre mamans avec qui j'ai sympathisé au centre, deux ont arrêté d'allaiter avant la sortie et deux n'ont tenu que quinze jours après (en ayant loué une balance). C'est vraiment triste. Et encore, il y a pire... Dans l'hôpital universitaire où étaient envoyés les grands prématurés ou les bébés à problème (on y a échappé), le lait maternel est mis sous culture pendant trois jours, pendant lesquels on donne au bébé du lait artificiel !!!
Deux échantillons sur trois (sur les mamans que j'ai connues) ont été refusés (trop de germes). Dans ce cas, la mère "peut tirer et JETER son lait, si elle veut entretenir sa lactation". Elle peut nourrir son bébé au sein (le nombre de fois autorisé), mais elle ne peut pas donner le lait exprimé au tire-lait pour son bébé.
NB : il me semble que le lait maternel est bourré de "bons" germes qui colonisent le système digestif pour empêcher la prolifération des mauvais germes... Ils n'ont pas lu Marie Thirion, ceux-là...

Petit "happy end" de notre histoire : Dès que j'ai pu reprendre Joséphine, j'ai banni toutes leurs règles, la portant le jour, dormant avec elle la nuit et la laissant parfois trois heures d'affilée au sein. Après quatre mois, nous avons à peu près racommodé les bobos du centre néo-natal, mais la souffrance de ces moments reste toujours aussi vive, longtemps après. L'allaitement m'a réellement sauvée de la déprime, mais combien de femmes doivent vivre avec ce second échec ?

 

© Sylvie Francotte