L’andouille qui ne savait pas donner cours sans cauchemarder1

 

Séduisante ou repoussante, gouvernante ou figurante, intrigante ou conciliante, la secrétaire de direction sera celle que le lecteur croira.

— Monsieur le Directeur souhaite que tu te rendes dans son bureau le plus rapidement possible, me lance-t-elle le sourire ambigu, n’indiquant ni la menace d’une sanction ni la promesse de félicitations.

— Écoute, je ne prétends nullement « gagner » son bureau mais je ne m’y « rendrai » pas non plus : alors, demande-moi simplement de m’y « présenter ».

 

 

Le Bureau de Monsieur le Directeur est une pièce rectangulaire, immense, dont le plafond à caissons culmine à une hauteur impressionnante. Depuis la porte à double vantail court une moquette aux motifs graves et compliqués, témoin du nombre vénérable de visiteurs reçus depuis des lustres. Une spacieuse table de conférence, dont les pieds torsadés sont garnis d’entretoises, est flanquée de quelque douze chaises en chêne sculpté à dossier haut. Au-dessus, un lourd lustre allonge ses tentacules cuivrés aux pendeloques de cristal. En face, une imposante bibliothèque à glace abrite des ouvrages aux tomes richement reliés. Une multitude de guéridons et de fauteuils se partagent l’espace disponible.

Plus loin, se dresse le bureau de travail, massif, aux dimensions si généreuses qu’une multitude d’objets nécessaires ou décoratifs n’en couvrent guère la moitié de la surface. Derrière le meuble, un siège Empire est destiné au maître* de céans tandis que deux chaises de tapisserie accueillent les visiteurs, invités, annoncés ou convoqués. La suspension de bronze éclairant le bureau présente les mêmes proportions que la première, dans un style plus austère cependant. Une cheminée de marbre est surmontée d’un grand miroir bordé d’un cadre de cuivre, dans lequel se reflète un buste de porphyre travaillé selon les canons antiques. Des plantes vertes aux ramifications impressionnantes colonisent les espaces laissés vierges.

 

 

Ce décor écrasant et solennel n’entame pas le caractère démocratique et résolument moderne de son hôte. Monsieur le Directeur m’attend, sans impatience. Vêtu d’une chemise parme, il semble errer à égale distance des deux tables, de l’espace convivial à l’aire studieuse, porté au gré de sa fantaisie, une main dans la poche de son pantalon de gabardine gris perle, l’autre sur le nœud de sa cravate bariolée ; la veste de cachemire aubergine est posée sur un des sièges, comme au hasard du parcours sans entrave. Le style est celui de la dé‑con‑trac‑tion, à peine démenti par le ronronnement de l’ordinateur, le scintillement de l’écran, le témoin narquois d’un des téléphones et l’armoire entrouverte sur des dossiers suspendus.

 

 

— Écoutez-moi bien : j’ai deux nouvelles à vous annoncer.

— Eh bien… je vous écoute, Monsieur le Directeur.

Sans dissimuler une sourde jubilation, un toussotement prétend refléter un certain embarras.

— À vrai dire, il s’agit d’une bonne et d’une mauvaise nouvelle.

— Parlez, Monsieur le Directeur, vous allez finir par m’inquiéter.

— D’abord, sachez que vous avez réussi à mettre tous vos collègues d’accord.

— Ce n’est pas forcément ma première préoccupation mais vous m’en voyez ravi.

— L’autre nouvelle que j’ai le pénible devoir de vous annoncer (Il plisse le front, l’air navré), et ce sera sans doute la dernière fois que vous aurez l’occasion de m’entendre dans ces conditions, l’autre nouvelle, c’est que tous sont d’accord pour soutenir combien vous n’êtes « qu’une andouille incapable de donner cours » !

 

 

Cette phrase n’était pas entièrement prononcée que l’homme partait d’un rire nerveux, saccadé, convulsif, secoué par des trilles diaboliques retentissant à mes oreilles comme les trémolos de Méphistophélès à celles de Faust, comme la gamme hallucinante et inhumaine d’un piano mécanique privé de régulateur : j’étais en sueur, une sueur glacée, qui me coulait aux aisselles, j’avais le front moite et mes tempes battaient à se rompre. Ce déferlement de notes, dont je reconnaissais clairement le timbre maintenant en la sonnerie de mon réveil, devait m’extraire de ce qui avait dû être un simple cauchemar.

M. BACKELJAU


1 « Titre » provisoire