Le roman

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Si elle n'est pas la première oeuvre publiée, l'Etranger est néanmoins la première oeuvre connue du grand public. Quatre mois à peine séparent la rédaction de l'Etranger du Mythe de Sisyphe : Les questions que soulèvent l'ouvrage de philosophie agitaient donc vraisemblablement l'auteur lors de la rédaction du roman et bien que L'Etranger aie une existence autonome, le Mythe en est aussi un commentaire, au moins en partie. L'origine du roman apparaît d'ailleurs comme disparate : Des parentés avec l’envers et l'endroit sont évidentes, comme par ailleurs une filiation avec un roman jamais publié "La mort heureuse".

Si l'on s'arrête à l'histoire, à l'anecdote, nous pourrions résumer le roman de cette façon : Le jeune Meursault est un petit employé de bureau algérois, pauvre et solitaire.

Au début du roman, on lui apprend le décès de sa mère à l'asile de vieillard. Au retour de l’enterrement, il retrouve ses habitudes et ses voisins, Céleste, Masson, le vieux Salamano, enfin Marie Cardona, une dactylo qui a travaillé avec lui autrefois. Une idylle se noue entre les deux jeunes gens. Marie devient la maîtresse de Meursault.

Un peu plus tard, Meursault fait la connaissance d'un certain Raymond Sintès qui devient son copain et qui l'emmène à la plage. Querelles avec des Arabes; bagarre. Raymond prête son revolver à Meursault qui tue l'Arabe.

Après son arrestation, Meursault va passer une année en prison en attendant son procès. Parce qu'il a fait preuve d'indifférence à l'enterrement de sa mère, qu'il est allé voir un film comique avec une femme le lendemain, qu'il ne regrette pas vraiment son crime et qu'il ne croit pas en Dieu, Meursault est condamné à la peine de mort.

Une note de Camus nous renseigne très vite sur la profondeur voulue du roman : "Un homme qui ne veut pas se justifier- L'idée que l'on se fait de lui lui est préférée. Il meurt, seul à garder conscience de sa vérité."

Dès 1935, Camus avait rêvé de réconcilier roman et philosophie :"On ne pense que par image; Si tu veux être philosophe, écrit des romans." Cependant, il révoquera toujours le titre de philosophe et se considèrera comme un artiste, reprochant volontiers aux philosophes de perdre le réel de vue et de se griser d'un gymnastique intellectuelle dangereuse pour tous.

On pourrait être tenté de voir en "L'Etranger" une illustration des idées défendues dans "Le mythe de Sisyphe". Si l'on peut les mettre en parallèle, il faut cependant reconnaître que l'on retrouve dans l'ensemble des oeuvres de l'auteur les mêmes thèmes et les mêmes préoccupations.

Par exemple, Les réflexions sur la peine capitale émailleront toute l'oeuvre de CAMUS. Ce n'est pas seulement la barbarie du procédé qui l'émeut, c'est aussi le fondement juridique d'une telle sanction : "Selon un magistrat, rapporte-t-il, l'immense majorité des meurtriers qu'il avait connus ne savaient pas le matin qu'ils allaient tuer le soir." Meursault, bien entendu, est dans ce cas. Logiquement, les thèmes de l'innocence et de la culpabilité seront aussi présents de manière récurrente et liée au thème de la culpabilité, la situation de Meursault devant les hommes, sa qualité d'étranger trouveront des échos jusque dans les dernières oeuvres de l'auteur.

L'originalité tient ici au fait que l'histoire est la vie de Meursault racontée par lui-même. Camus délègue donc à Meursault le rôle de narrateur. (Pour définir en profondeur le point de vue du narrateur, nous vous renvoyons au point Dramaturgie)

Or, Meursault est un héros ambigu : Jusqu'à quel point est-il vraiment coupable ? Peut-on considérer sa condamnation comme une erreur judiciaire ? Il est vrai que Meursault a fait montre d'insensibilité à la mort de sa mère, qu'il a tiré sur un homme et qu'en tout état de cause il a encore tiré quatre fois alors que son adversaire était hors d'état de nuire.

La valeur exemplaire du roman vient de ce que Meursault n'est pas tant victime d'une malheureuse coïncidence que d'un enchaînement logique des faits et de la marche normale de la justice des hommes. Il le admet d'ailleurs lui-même en reconnaissant que la plaidoirie de l'avocat général présentait les faits d'une manière logique : "Ce qu'il disait était plausible." Cependant, dans Le mythe de Sisyphe, Camus écrit : "Ai-je besoin de développer l'idée qu’un exemple n'est pas forcément un exemple à suivre ?

Les ambiguïtés de Meursault ne sont pas des marques d'insuffisances de l'auteur : elles donnent le ton de l'oeuvre et vouloir à tout prix les résoudre serait en un sens trahir l'intention de Camus, et jouer le rôle de l'aumônier. Nous ne pouvons que reconnaître une prise de conscience chez Meursault, découvrir en même temps que lui son attachement aux êtres et aux choses; nous pouvons dire "Il est ainsi."

Quant à apprécier son niveau d'intelligence et de culpabilité, c'est l'affaire de la société - donc de chacun d'entre nous. Héros ? Martyr ? Disons en tout cas de Meursault qu'il est une victime, victime d'une société qui a besoin de tout savoir, de tout expliquer, et qui préfère à l'homme l'idée qu'elle s'en fait. Pour avoir été lui-même, simplement, et avoir refusé de livrer son mystère; Meursault ne peut attendre d'elle aucune indulgence.

Le style de l'écriture frappe par sa simplicité, par son naturel. Il peut sembler, quand on lit "L'Etranger" que l'art du roman est à la portée de tous; mais il faut comprendre que le refus de l'ornement ne vient pas forcément d'une insuffisance, et qu’il n'est pas de chemin plus difficile, en art que la conquête de la simplicité.

R. Quilliot (La pléiade p 1917) écrit à ce propos : Le problème essentiel reste celui du style .Or, c'est le style qui fait l'originalité profonde du livre, un style fort bien analysé par SARTRE à l'époque de sa parution, avec ses mots-tampons, ses isolants qui retardent le récit et aggravent le sentiment d'absurdité. Conjonctions, passés composés, répétitions, tout cela visiblement concerté comme l'écrivait CAMUS en 1942. (...) Il me semblait que le style de l'étranger portait la marque du récit de type populaire qui ne joue guère que sur deux temps : l'imparfait et le passé simple, qui juxtapose les phrases et ne les coordonne que par des "et" et des "alors". En un sens, la langue de l'Etranger serait à la fois littéraire - en tant que reconstruction - et profondément populaire.

Populaire parce que c'est Meursault qui parle, dans une retranscription fidèle d'une façon de parler des Français d'Algérie, et la façon dont il traduit ses impressions et les événements dont il a été le témoin leur donne un sens à l'intérieur de la fiction. Reconstruction parce qu'en évoquant par de petites phrases courtes, que ne relie le plus souvent aucun rapport de cause à conséquence les faits les plus anodins et les plus importants, Meursault paraît dénoncer comme de simples préjugés les points de vues que nous en avons ordinairement. Son style exprime que pour lui, il n'existe pas de petits problèmes ; son observation des détails ou sa manière de peser en toute chose le pour et le contre révèle un esprit scrupuleux et observateur. Camus ne prend pas Meursault comme intermédiaire pour écrire un reportage : il s'oblige, à travers lui, à une difficile ascèse pour redécouvrir un monde nivelé par l'oeil neuf d'un personnage indifférent aux valeurs humanistes traditionnelles.

CAMUS avouait volontiers, en particulier au sujet de l'Etranger, ses prétentions au classicisme. Etre classique, c'était pour lui dire le moins et suggérer le plus. A cet égard, l'Etranger est d'un classicisme militant et Camus ne se contente pas de suggérer un univers de tendresse et d'accord avec le monde : il dénonce ceux qui ont besoin de l'emphase du verbe pour avoir la chance de saisir l'ombre d'une idée ou d'un sentiment.

 

 

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