INTERVIEW
DE NICO PATRE DE BRIGADA FLORES MAGON
Interview rock’n’roll. Et pas n’importe nawak ! Nico Pâtre
du groupe français Brigada Florès Magon ! Le bassiste de
l’une des formations les plus militantes se livre. Découvrons
ensemble les grands moments et les individus qui font vivre et qui
animent la scène alternative, engagée, antifasciste et redskins européenne…
Qu'est ce qui
t'a poussé à faire du rock ?
Pour répondre
à cette question, il faut que je revienne sur mon parcours. J’ai 29
ans, cela fait une dizaine d’années que j’évolue dans la mouvance
antifasciste radicale, c’est celle-ci qui m’a amené progressivement
vers le rock’n’roll.
Lycéen au début
des années 90, la montée de l’extrême droite et notamment du FN, me
préoccupait fortement. Bien qu’issu d’une famille communiste,
j’ai d’abord été un compagnon de route des sociaux-démocrates
avant de comprendre que c’était la politique antisociale menée par
ces mêmes individus qui favorisait la montée de la peste brune. Étudiant
en Sciences Po à Toulouse, j’ai rejoint l’Aget-Unef (l'Association
Générale des Etudiants Toulousains), dont la ligne locale était bien
plus dure que celle impulsée à Paris. J’ai été élu étudiant
pendant deux ans, avant d’être exclu pour « gauchisme »
avec tout le groupe toulousain, lors d’un congrès. Parallèlement, je
militais aux JRE, « Jeunes contre le Racisme en Europe », un
groupe antiraciste révolutionnaire, plutôt trotskiste à l’échelon
national, mais tenu par des maoïstes « soft » dans notre
ville du sud. C’est là que j’ai embrassé une culture que je n’ai
plus quittée depuis, la culture punk-rock/redskin. Avec quelques
copains, outre le soutien aux sans-papiers, la rédaction et la
diffusion de nombreuses brochures sur l’extrême droite, les
projections, tables de presse et multiples manifs, nous avons entrepris
de disputer physiquement la rue, les universités et les salles de
concerts aux fachos. Le reste coule de source, et correspond à une
implication croissante dans la musique engagée, et notamment le punk
rock, vecteur de diffusion de nos idées.
Je me suis
installé à Paris en 1998, j’ai adhéré à la CNT, rencontré la
Brigada Flores Magon et créé avec Victor, le guitariste de l’époque,
un fanzine redskin nommé « Barricata ». En quelques années,
nous avons organisé des tas de concerts de soutien. Fanzine,
programmation de concerts, rencontres internationales, tables de presse
un peu partout, il ne manquait plus qu’une corde à mon arc, apprendre
à jouer d’un instrument et monter sur scène. Cela s’est fait grâce
à Fred Alpi et à Géraldine-Kochise, deux personnes qui m’ont
transmis leur passion et ont usé de leur temps pour m’enseigner les
rudiments de cet autre langage. Je leur sais gré de m’avoir donné
une soif inextinguible de jouer. Suite à des modifications de line-up,
je me suis retrouvé bassiste du groupe Alpi, puis de la Brigada.
Tu es impliqué
dans la mouvance RASH (Red & Anarchist SkinHeads). C'est quoi ça ?
Je te donne la
définition officielle, celle qu’on a rédigée il y a quelques années :
« Le RASH est un réseau international et internationaliste
de skins radicalement antifascistes, antisexistes et anticapitalistes.
Composé de militants libertaires ou communistes critiques, organisés
et non organisés, il rassemble quelques milliers d'individus à travers
le monde. Il existe sous forme de sections au Mexique, en Colombie,
au Chili, aux États-Unis, au Canada, en Indonésie, en Russie, en
Italie, en Espagne, en Allemagne, au Portugal, en France, etc. Constitué
au milieu des années 90 pour rassembler tous les "redskins"
et lutter plus efficacement contre la gangrène raciste dans la rue,
dans les stades, dans les facultés, en concert ou sur les lieux de
travail, le RASH a progressivement élargi ses champs de lutte (soutien
aux prisonniers, aux travailleurs, aux luttes de libération) et
participe aujourd'hui à la constitution d'une contre-culture
alternative, combative et solidaire. Ses principaux moyens d'expression
sont la musique et le fanzinat mais aussi la photographie et le dessin.
Par son travail, de fait, il tend à conscientiser ou à reconscientiser
une partie de la jeunesse populaire. »
Vos actions sur
Paris ?
Concrètement,
elles portent sur trois plans. 1) Tout d’abord, on rédige un fanzine,
Barricata, qui existe depuis six ans et qu’on diffuse le plus
massivement possible. Dans ce fanzine, on parle de tout ce qui nous
tient à cœur, donc de politique et de musique. Travail d’information
sur l’extrême droite, relais des mobilisations internationales, dénonciation
de l’univers carcéral, entretiens avec des groupes de musique engagés,
avec des sociologues, des écrivains, etc. C’est un journal qu’on
peut trouver sur toutes nos tables de presse. 2) Ensuite, on organise près
d’un concert par mois, et on utilise les bénéfices pour payer les
frais d’avocats et les amendes des antifascistes radicaux qui sont
condamnés ici et ailleurs. Au cours des derniers mois, on a participé
au paiement de billets d’avion d’une mission de syndicalistes
palestiniens, au financement de la location d’un bus pour des enfants
de Cisjordanie, on a distribué des fonds aux commissions Migrations et
Prisons de la CNT, bref, les causes ne manquent pas… Chaque année, en
juin, on organise un gros festival, ça donne l’occasion de nous
retrouver tous ensemble, de faire la fête et d’envisager la suite. 3)
Enfin, quand c’est nécessaire, on rappelle à l’extrême droite
qu’elle ne peut pas occuper impunément le pavé.
Cette scène
musicale engagée : Elle évolue ? Elle s'amplifie ?
La scène
musicale engagée a toujours existé. Après l’âge d’or des années
83-92 (Crass et Conflict en Angleterre, Banda Bassotti en Italie,
Kortatu au Pays Basque, Slime en Allemagne, les Bérus en France), il y
a eu une sorte de traversée du désert jusqu’en 1997. Seuls quelques
groupes anarchopunks maintenaient le flambeau de la révolte. Puis, nous
avons assisté à l’essor fulgurant du ska, et nombreux sont les
groupes devenus des pointures (Los Tres Puntos, Ya Basta) qui nous
filent régulièrement des coups de main en jouant en soutien. Côté
punk rock, tu retrouves deux tendances : le « punk à
roulettes », souvent très bien joué, idéologiquement creux, et
largement majoritaire ; et la scène engagée, numériquement moins
importante. Mon sentiment est que dans nos concerts, le public se
renouvelle tout en se densifiant. On a un public moins looké, plus
mixte. « Punk is dead » chantait CRASS dans les 80’s en dénonçant
la marchandisation de ce style musical, et de fait, la problématique
reste toujours la même en fonction du prisme que tu adoptes :
il s’agit soit d’un produit de consommation, soit d’une
contre-culture.
Bon… à part
la basse dans Brigada Florès Magon… tes passions, ta vie, tes coups
de cœur ?
J’ai déjà
beaucoup parlé de ce qui constitue une grande part de ma vie
d’aujourd’hui, à savoir la musique et le militantisme. Pour faire
« bouillir la marmite », je suis prof de français et
d’histoire dans un lycée professionnel de Seine-Saint-Denis. C’est
un boulot que j’ai choisi et que j’aime, qui me permet d’aider des
mômes issus de quartiers de relégation sociale. J’essaie de les
sortir de leur bahut-caserne le plus souvent possible et de leur
transmettre ma passion de la vie et ma révolte contre un système qui
reproduit les inégalités. J’aime lire, tant du polar, du classique,
de la BD, que de l’histoire. Mes auteurs préférés restent définitivement
Genet et Camus. Mon dernier coup de cœur est sans conteste « la
fabrique de la violence » du Scandinave Jan Guillou. Et au
firmament, je placerai « Sans Patrie ni frontières » de Jan
Valtin, un livre qui relate l’histoire d’un kominternien des années 1920
et 1930, qui avale tant de couleuvres… J’aime faire du sport,
boxer, faire le con avec « ma famille-mon crew ».
J’aime enfin et par-dessus tout voyager à travers le monde, partir le
plus souvent et le plus loin possible, parfois seul, souvent avec ma
copine, à la découverte d’autrui et à la redécouverte de moi-même.
Être un des
membres du groupe phare de la scène antifasciste européenne… Pas
trop lourd à porter ?
Le groupe
phare, comme tu y vas ! On a déjà la grosse tête, alors n’en
rajoute pas ! Il y a beaucoup d’excellents groupes antifascistes
en Europe : Stage Bottles et Los Fastidios, les Oppressed,
Opcio-K-95, et là, je ne parle que des groupes de street-punk…
C’est vrai qu’on nous définit souvent comme un groupe antifasciste,
anarchiste, autonome, qu’on nous propose régulièrement de jouer lors
de manifs qui barrent la route à des défilés néo-nazis… Tant
mieux, j’en suis très fier et je souhaite que cela ne s’arrête
jamais ! Après nous viendront d’autres qui, mettant en accord le
verbe et l’action, continueront à clamer que le fascisme, c’est la
gangrène, qu’on l’élimine ou qu’on en crève !
Brigada Florès
Magon revendique ses racines prolétaires / ouvrières ?
Makhno disait
simplement : « Avec les oppresseurs, jamais. Avec les opprimés,
toujours ! ». Ce n’est pas faire preuve de manichéisme que
de constater que rien n’a vraiment changé, les barricades ont encore
deux côtés, celui des possédants qui ont intérêt à ce que rien ne
bouge, et celui des « sans », qui se font hélas de moins en
moins entendre. Dans nos sociétés, les riches sont de plus en plus
riches, et la classe laborieuse, celle qui rassemble ouvriers et employés,
perd sa conscience de classe. Nous savons et n’oublions pas d’où
nous venons : mes grands-parents étaient des prolos italiens venus
tenter leur chance dans les usines de France, mais nous savons surtout où
nous voulons aller : vers un Autre futur, égalitaire et
libertaire, dégagé des scories capitalistes et autoritaires.
Ton engagement
politique ? Ta sensibilité ?
Je suis profondément
antiautoritaire, et absolument amoureux de la liberté, pas celle du
capital bien entendu (« le renard libre dans le poulailler libre »),
mais celle qui consiste à profiter pleinement de chaque jour passé sur
cette Terre pour cultiver son jardin. Je milite à la CNT, une petite
organisation anarcho-syndicaliste, qui, si elle ne se fourvoie pas dans
l’imitation de la CFDT passée de l’autogestion à la collaboration
avec le MEDEF, pourrait jouer un rôle important lors de prochains
mouvements sociaux, en tirant la barque très à gauche, notamment.
Le site de
Brigada Florès Magon : http://www.brigada.propagande.org/