Cosey, Sapristi n° 39

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Préliminaire

Interview et couverture - Sapristi 1998.
Ex-libris Greyshore Island, Schlirf Book 1986.
L'enfant Bouddha de Jacques Salomé, illustrations de Cosey, Albin Michel 1993.
Ex-libris Joyeux Noël, May ! Raspoutine 1995.
Saïgon-Hanoï, dossier de presse, Dupuis 1992.
Tous les droits sont réservés.

L'interview

Extrait de l'interview de Cosey réalisée par Serge Buch pour Sapristi.
Note : certaines questions font références à d'autres plus en avant dans l'interview.

Couverture Sapristi Sapristi : Ne pensez-vous pas plutôt qu'une bonne BD c'est avant tout une bonne histoire ?
Cosey : Oui mais ce n'est pas aussi simple car qu'est-ce qui fait la différence entre une bonne et une mauvaise BD ? Eh bien, ça ne tient pas forcément à l'histoire elle-même pas plus qu'au dessin. La différence entre les deux tient à la façon dont l'histoire est racontée. Entre le résumé d'un navet et le résumé d'un chef-d'oeuvre il n'y a aucune différence. C'est la façon dont l'histoire est racontée et quand je dis la façon, ce n'est pas le style littéraire. Le style pour moi, c'est de la technique. Il y a un plan intermédiaire entre le style et le noyau, ou synopsis, ce plan intermédiaire n'est autre que la perception que l'auteur a de l'histoire et ça c'est la force de Pratt, des grands. Il y a des gens qui écrivent plus ou moins bien et c'est quand même très fort. Autre exemple : "Maus". Spiegelman n'est pas un dessinateur extrêmement doué. De plus, si vous résumez "Maus", l'extermination des Juifs, il n'a rien apporté de nouveau sur ce plan-là et pourtant il y a quelque chose d'inimitable dans son album. Ca tient à cette magie qui se trouve entre le noyau de base et le style. C'est sa vision, c'est lui, c'est la force des grands auteurs, au-delà du bien écrit et du bien dessiné.

S. : Quels sont vos coups de foudre en matière de BD ?
C. : (Brandissant "Cité de Verre", l'adaptation du roman de Paul Auster par David Mazzucchelli) En voilà un que je ne connaissais pas du tout ! Je l'ai découvert dans un fanzine et par la suite je l'ai rencontré à New York lors d'une exposition de la bande dessinée européenne sans savoir que c'était lui. J'aime beaucoup Avril, Macherot, je reste un fan de Tillieux qui est pour moi un des tous grands maîtres, mais je suis de moins en moins impressionné par les gens qui dessinent bien. Je respecte tout à fait quelqu'un comme Vance par exemple, mais ce n'est pas du tout ce que je cherche à obtenir, ça ne m'inspire pas. J'admire son travail mais ce n'est pas du tout mon but de dessiner comme ça. Je ne cherche surtout pas à démollir, à le critiquer, mais un Spiegelman ou un Mazzucchelli m'impressionnent plus.

S. : Soit dit en passant, le roman de Paul Auster est tout sauf un roman de gare !
C. : Voilà effectivement l'exception qui confirme la règle !

S. : Pourriez-vous signer une BD historique ?
C. : Pourquoi pas ! Je me fiche des genres. Donc historique, western, science-fiction, si c'est bien, pourquoi pas ? ... Lire "Les 7 vies de l'Epervier" : avec plaisir ! Mais toutes les imitations, coutures, développements, ne sont pas intéressantes. Je peux relire "La mine de l'Allemand perdu" et "Le spectre aux balles d'or" régulièrement. C'est quelque chose d'extraordinaire ! Mais pas forcément tous les Blueberry, cette espèce d'exploitation. Je n'ai rien contre l'exploitation commerciale, mais visiblement je n'arrive pas à les lire. Je tourne trois pages et puis, pffff... Donc, est-ce que j'aime le western ou pas ? Je ne vois pas l'intérêt de classer les choses du style "moi j'aime l'opéra", "moi je n'aime pas l'opéra". D'abord quel opéra ? Dans tous les genres il y a des choses magnifiques et des trucs médiocres.

S. : Et faire un album en noir et blanc, ça ne vous a jamais tenté ?
C. : Si ça me tente mais j'aime beaucoup la couleur, donc je suis un peu partagé.

S. : Votre coloriage de "Celui qui mène les fleuves à la mer" est d'avantage dans la lignée de vos albums de chez Aire Libre que des Jonathan précédents, plus vif...
C. : En fait, je suis un coloriste, mais comme on ne peut pas gagner sa vie en faisant des couleurs je fais aussi du scénario et du dessin ! Mais la couleur est un domaine dans lequel je suis vraiment à l'aise et j'ai l'impression d'avoir mon mot à dire sans trop d'efforts, sans trop me torturer, parce que je sais ce qu'il faut faire. Parfois je n'y arrive pas, mais je le sais très bien. Alors que pour le dessin, le scénario, je souffre ! J'ai commencé par faire les couleurs chez Derib, c'était pour moi une façon de gagner un peu d'argent. J'ai débuté dans le métier par une formation de graphiste dans une agence de pub. C'est au cours de cette formation que j'ai rencontré Derib qui était le seul professionnel en Suisse. J'avais lu son interview dans un journal et je l'ai contacté. J'avais 17 ans il devait en avoir 23. Il débutait dans Spirou et on s'est lié d'amitié. On s'est vu régulièrement pendant que je suivais ma formation. Lorsque je suis arrivé au bout, il m'a proposé de venir travailler chez lui. C'est ainsi que j'ai commencé par faire ses couleurs.

Ex-libris Schlirf Book S. : Alors pourquoi avoir confié le coloriage de "Neal & Sylvester" à Fraymond ?
C. : Il y a des éléments dans lesquels on est à l'aise et il est très difficile d'en sortir. C'est le cas pour moi de ma gamme de couleurs. Je trouve que c'est intéressant d'avoir un coloriste extérieur parce qu'il va amener une autre dimension à votre travail sans pour autant le trahir, comme ce serait le cas avec un assistant au dessin. Mais je me remets toujours avec plaisirs à mes propres couleurs.

S. : Ce n'était pas une question de temps ou de délais ?
C. : Aussi. Oui les deux, tout à fait.

S. : Et le fait d'avoir choisi Fraymond c'était parce qu'il travaillait avec Hermann ?
C. : J'avais remarqué son travail chez Hermann. Et puis il y a eu Paûle Ceppi qui a fait les deux Jonathan américains (Paûle est l'épouse de Daniel).

S. : Lorsque l'on maîtrise si bien ce domaine, on doit avoir un regard très critique sur leur travail ?
C. : Oui, oui, je suis assez chiant ! Pauvre Paûle, elle a souffert ! On ne la reprendra plus à ce piège ! Heureusement, Paûle et Daniel ne semble pas m'en avoir tenu rigueur !

L'enfant Bouddha S. : La couleur directe ne vous a jamais tenté ?
C. : Pour des illustrations oui. Pour "L'enfant Bouddha" parce qu'il y a une seule image par page. Pour la BD avec plusieurs images sur la même page je trouve que c'est une contrainte technique, ça demande un tel soin, une telle propreté. Je trouve ça horriblement stressant !

S. : Pourtant Hermann n'envisage plus son travail autrement qu'en couleur directe !
C. : Oui, mais je ne suis pas toujours convaincu. Un bel exemple de cette technique, c'est Loustal, que j'admire et que j'aime énormément. Loustal Travaille en couleur directe mais il a un style qui le lui permet. Moi, je corrige, je gomme, je fais des erreurs dans mon dessin, c'est besogneux. Une fois que j'ai fait le trait noir, ou même le crayon, je me suis tellement battu avec le papier que ça n'est pas possible de poser proprement une couleur ! Alors que si je fais une illustration, chaque illustration est réalisée sur une feuille séparée. Je fais un crayonné sur un papier et quand il est OK à mes yeux je vais le reporter sur une table lumineuse. Mais faire ça sur une page où il y a 7 ou 8 images, dans mon cas c'est trop dur ! Et puis, une des caractéristiques de la bande dessinée, c'est ce trait noir qui est pur, qui n'est pas tramé qui fait que c'est très lisible. La couleur directe permet des tas de nuances mais c'est un peu moins lisible sans ce trait noir pur. J'aime ce look typiquement BD !

S. : Faites-vous également de la peinture ?
C. : Non. Je crois que je serais un mauvais peintre. Ce qui m'intéresse c'est la bande dessinée, c'est à dire raconter par l'image et non pas illustrer une histoire par des images. C'est pour ça, encore une fois, qu'un bon peintre serait très mauvais en BD. Mais il y a des exceptions à toutes les règles...

S. : Faites-vous encore des travaux publicitaires ?
C. : Oui, bien sûr. Rien récemment si ce n'est que j'ai participé à un collectif pour le rapport annuel de Pétrofina. J'ai fait trois illustrations en couleur directe aux cotés de Dany, Derib, Giraud, Will.

S. : Par contre, votre album "Zélie Nord-Sud", c'était une commande et on a l'impression que vous n'êtes pas trop à l'aise dans ce cadre sans neige et sans montagnes !
C. : C'était une commande oui, mais j'étais à l'aise en Afrique. Dans le fond, la grosse difficulté de "Zélie" c'était le sujet de la coopération parce que les coopérants ont un peu une image proche des boy-scouts et là, je n'ai pas réussi à éviter le problème, je n'ai pas trouvé de solution.

S. : A nos yeux, c'est votre album le moins réussi, peut-être parce qu'il y avait des passages obligés, une ligne directrice, et qu'il fallait absolument évoquer tel ou tel aspect de la coopération ?
C. : Je ne peux pas me plaindre, J'étais relativement libre. Je m'attendais à pire au départ, j'étais prêt à bien pire ! Je n'ai donc pas à me plaindre de ça. Je dirais simplement à propos du sujet de la coopération, qu'on ne fait pas de la bonne littérature avec des bons sentiments. Le coopérant se trouve un peu dans le cliché du brave boy-scout qui vient aider la vieille dame à traverser la route. Je n'ai pas réussi à dépasser ce problème malgré une bonne entente avec Dino Beti, l'initiateur de cet album ainsi qu'avec tous les coopérants.

S. : Et le fait que l'histoire ne se déroule pas dans des paysages que vous affectionnez et que vous avez d'ailleurs retrouvé ensuite avec "Joyeux Noël, May !"...
C. : Non, ce n'est pas ça le problème. Le problème était la coopération, donc le coeur du sujet évidement. Mais l'Afrique, non, pourquoi pas ? Je n'y aurais jamais mis les pieds parce que je n'avais pas d'attirance particulière au départ, mais par la force des choses j'ai découvert le Burkina Faso et le Mali et je serais prêt à retourner en Afrique avec plaisir.

S. : Sans avoir forcément l'idée d'en faire un album ?
C. : Si, parce que j'ai plutôt tendance à voyager avec une petite idée derrière la tête. Donc en repérages.

Ex-libris Raspoutine S. : Dans le dossier de presse préfigurant l'album "Joyeux Noël, May !", vous déclarez que vous vous êtes heurté au problème des rennes pour la scène du traîneau du père Noël parce qu'on n'en trouve pas sur le continent nord-américain ...
C. : Il n'y a pas de rennes, non. Je me suis effectivement heurté à cette idée et c'est ce qui m'a donné l'idée du zoo. J'avais envie d'une scène de danger mais je ne voulais pas non plus tomber dans les clichés. Et il y avait ce problème des rennes. J'étais en train de chercher parmi tous les animaux à cornes d'Amérique du Nord lequel ressemblait le plus au renne. Et puis il y avait cette autre idée de faire une scène avec des loups mais je n'avais pas envie de faire dans le cliché loup = danger, suivi d'une action héroïque. Alors les loups, les rennes : un zoo et mes deux problèmes étaient résolus en une fois ! Et ça fonctionne !

S. : Et le personnage de l'indien ?
C. : Il est graphiquement inspiré par "Vol au dessus d'un nid de coucou". Il se peut qu'une fois peut-être, je ferais une histoire avec des Peaux-Rouges d'aujourd'hui.

S. : Comme Derib avec "Red Road" ?!
C. : Oui, dans cette lignée ! Mais ce n'est pas évident parce que ce sont des gens difficiles à contacter. Ils ne sont pas du tout ouverts à nous, on comprend très bien pourquoi ! Donc, j'aimerais connaître le phénomène. Alors voilà, un petit essai modeste !

S. : Pouvons-nous à présent évoquer la génèse de "Saïgon-Hanoï" ?
C. : C'est parti d'une envie de parler un peu du Viêt-nam qu'on voyait au cinéma et pas du tout en bande dessinée. Je suis donc parti là-bas en décembre 88-janvier 89. J'ai rapporté plein d'images, de sensations, de rencontres, notamment avec des vétérans américains qui venaient en pélerinage et j'ai trouvé que c'était très fort, très riche, tellement fort que j'ai passé six mois à essayer d'écrire le scénario pendant lesquels j'ai en même temps écumé la bibliothèque universitaire de Lausanne où j'ai lu, ou disons parcouru, tout ce qu'on trouve sur le Viêt-nam, et il y en a ! J'étais incapable de sortir quoique ce soit, et un jour que j'allais faire des courses, au cours d'un trajet d'un quart d'heure de la maison jusqu'au magasin, je me suis raconté le scénario d'"Orchidéa". Comme ça, je ne sais pas pourquoi ça m'est venu, je ne sais pourquoi j'ai pensé à un vieil original qui disparaît de sa maison de vieux, de son asile. Je me suis raconté ça, je me suis vraiment bien amusé. Alors j'ai fait "Orchidéa". Il m'a quand même fallu quelques semaines pour développer et changer ce qui n'allait pas. Apès avoir dessiné "Orchidéa", plus d'un an avait passé et le Viêt-nam avait eu le temps de décanter.

Dossier de presse S. : Parce que la forme du récit est quand même peu commune dans sa narration et le projet ne devait pas s'imposer avec évidence au départ...
C. : Bien sûr. Qand je l'ai proposé à Philippe Vandooren il m'a dit : "OK parce que c'est toi. Ce qui ne veut pas dire parce que tu es mon copain mais parce que je te fais confiance, je sais que tu es un professionnel et que tu vas quand même assurer. Mais ce serait quelqu'un d'autre dont je connais mal le travail ce serait non ! Ce n'est pas un scénario, c'est impubliable ton truc !". Et il a reçu le prix du meilleur scénario ! Et là, j'étais vraiment content parce que c'était effectivement une gageure. Mais c'est la seule façon que j'ai trouvée pour parler du Viêt-nam. C'est un sujet tellement douloureux... Là, de nouveau, j'aurais pu faire des scènes sanglantes à souhait mais je ne voyais pas ce que ça apportait. C'est quand même ma perception du Viêt-nam. Je n'y suis pas allé pendant la guerre mais après. J'ai rencontré par hasard deux fois le même groupe de vétérans, une fois à Saïgon et une fois au bord de la mer de Chine près de Da-Nang, et j'ai pu discuter avec eux, surtout l'un d'eux qui avait plus envie de parler que les autres et c'était vraiment quelque chose d'impressionnant parce que aucun d'entre eux n'était de ces gens particulièrement sensibles ou fins, mais c'étaient des gars qui se rendaient compte à quel point ils étaient traumatisés, brisés par les événements qu'ils ont vécu. Et c'est donc la seule façon que j'ai trouvé pour parler de ça. Il y a des choses qui sont nourries directement de lui, ce qu'il a raconté. Par exemple son ami qui est mort, Dean Linden, on ne le voit qu'en photo : il gardait toujours sur lui les lettres plusieurs jours avant de les ouvrir. Un détail qui n'est pas inventé. C'est vrai ! Ou encore la scène de retrouvailles avec ses parents à l'aéroport, lors du retour au pays. Ils tombent dans les bras les uns les autres et s'étreignent. Et puis il remarque une jolie fille derrière ses parents qui est là à les regarder et il leur demande : "Qui est-ce ?". C'est sa propre soeur qu'il n'a pas reconnue. Ce sont des gens qui sont profondément marqués, c'est vraiment très très impressionnant. Donc voilà, on est restés en contact, je lui ai envoyé mon album.


Sapristi

Sapristi SARL
BP 173
F-76206 Dieppe

Sapristi n° 39, Cosey
Trimestriel de BD - 72 pages - Printemps-été 98 - 45 FF - 300 FB - 12 FS

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