RECIT de
M. CARAYON, sergent au 7ème
Régiment des Tirailleurs Marocains.
Dans
la matinée du vendredi 10 mai 1940, l’alerte est donnée : les frontières
belges, hollandaises et luxembourgeoises ont été violées.
Le Régiment
du 7ème Tirailleurs Marocains entre de ce fait en Belgique vers 22
heures.
Première étape :
Nuit du vendredi 10 au samedi 11 mai, destination La Bouverie. 30 km sac au
dos, l’arme posée horizontalement sur le sac, comme on aime à le faire dans le
régiment de tirailleurs. Tout le long de la route, c’est un fait avéré,
l’accueil de la population est chaleureux. Mieux que par des camions nous
sommes portés par les cris de « Vive la France ! »
Deuxième
étape : Nuit du
samedi 11 au dimanche 12 mai. Destination Thieu, 30 km ; même allure, même
accueil, traversée du faubourg de Mons dans la nuit.
A Thieu, vers
midi, l’ordre est donné par les supérieurs de partir par camion vers 15
heures ; ordre qui sera annulé dans la soirée.
Troisième
étape : Journée du
dimanche 12 mai. Destination Luttre, 35 km ; départ très tôt le matin,
arrivée à 11 heures à côté de l’église où l’on célébrait la communion
solennelle, tout le régiment reste cantonné à cet endroit.
La messe sera
perturbée par le fracas des bombardements de plus en plus rapprochés et le
prêtre fera de gros efforts pour garder son sang froid !
Les parents des
petits communiants belges, touchés par notre présence auprès de leurs enfants
invitent au repas qui va suivre les quelques soldats français rencontrés dans
l’église. Il n’est pas 13 heures, lorsque, contre toute attente le clairon
sonne le rappel au cantonnement où nous apprenons qu’il faut repartir
immédiatement.
Quatrième
étape : Nuit du lundi
13 au mardi 14 mai. 35 km direction le Canal Albert que les Belges et les
Hollandais au Nord sont sensés tenir.
Rémy et Georges
n’avaient pas dormi depuis longtemps, ils avaient appris lors des manœuvres au
Maroc à dormir en marchant. Cette marche au butoir est une descente aux
enfers : tous les 10 ou 15 pas, c’est un nouveau plongeon dans le trou
noir du sommeil profond. – J’ai même vu et entendu – des gars ronfler en
marchant. Les Marocains, eux ne sentent plus ni la fatigue ni le poids du
barda ; ils avancent le plus souvent en ressassant des chants de marche du
pays…
Les rappelés
sont à rude épreuve car la plupart d’entre eux n’ont pas l’endurance requise.
La section
muletière a pour mission de récupérer les traînards bien involontaires. Après
les pieds gelés de l’hiver, ils ont maintenant les pieds meurtris au-delà du
supportable. Ceux du Maroc n’ont pas oublié la cadence folle de marches forcées
en plein soleil.
Le régiment a
parcouru en trois jours et une nuit 130 km dont 70 dans les dernières 24
heures. Fiers de marcher à l’avant garde, flattés par les marques de sympathie
de la population, les Marocains, sont sûrs de vaincre grâce aux chars qui
avancent à leurs côtés.
La 15ème
Division Mécanisée de Juin circule sur les grands axes routiers tandis que
l’infanterie progresse sur les petits chemins de campagne.
A Pont-à-Celles,
les soldats apprennent que les Allemands ont forcé le Canal Albert et ont
dépassé Tirlemont qui a été très fortement bombardée.
Les réfugiés
encombrent de plus en plus les routes, mêlés aux premiers soldats belges en
déroute. Double surprise : d’abord la découverte de l’Armée belge à vélo,
puis le fait qu’elle va en sens inverse de notre route, tournant le dos aux
Allemands, un signe de débâcle pas encore imaginable pour nous. Le Fort
d’Eben-Emael tenu par les Hollandais, position clé du Canal Albert, au Nord,
s’est rendu le 11 mai à 11 heures 30. Les Allemands se sont emparés de deux
ponts sur le Canal, ce qui leur permet de contourner les positions belges entre
Anvers et Liège. Dans la nuit du 11 au 12 mai, les Belges ont reçu l’ordre de
se replier sur les défenses de la Dyle, abandonnant la ligne du Canal Albert…
Les Pays-Bas auront résisté 5 jours avant de capituler ; le Canal Albert a
été enfoncé au bout de deux jours alors que le commandement français escomptait
au moins cinq jours de résistance.
Le régiment
cette fois reçoit l’ordre de gagner à toute allure la trouée de Gembloux et d’y
organiser une ligne d’arrêt sur la voie ferrée Bruxelles – Namur avant
l’arrivée des colonnes motorisées ennemies.
Les routes sont
de plus en plus encombrées par les colonnes de réfugiés qui ne cessent de
grossir dans un désordre indescriptible mitraillage des Stukas en piqué et
leurs chapelets de bombes ; les soldats belges sont de plus en plus
nombreux dans ce flot descendant …
L’allure de
marche forcée durant la nuit a été terrible !
Mardi 14 mai :
A 5
heures du matin le 7ème RTM est parvenu au Nord de Gembloux tandis
que les Allemands sont déjà en face !
A 5
heures 30, les chefs de bataillons poussent une reconnaissance jusque la voie ferrée.
Le régiment a pour mission de tenir sans esprit de recul, la position d’Ernage,
en liaison au Nord avec le 110ème Régiment d’Infanterie et au Sud
avec le 2ème Régiment de Tirailleurs Marocains.
La
position de résistance autour du village d’Ernage se rattache par deux ailes à
la vie ferrée Bruxelles-Namur. Ces lignes d’arrêt s’accrochent aux lisières Est
des villages de Cortil et Noirmont. Le Général Mellier, chef de la division
marocaine arrive aux Communes à 9
heures. Le 3ème bataillon du Commandant Lathan est placé en réserve
du corps d’armée au village des Communes (Gentinnes). La situation est devenue
subitement critique : les résistances belges du Canal Albert, de la Dyle
et de Namur se sont effondrées… Les Allemands bénéficient d’un total effet de
surprise et ils en profiteront…
A
Cortil-Noirmont, le P.C. du Colonel Vendeur, comandant le 7ème RTM,
a été fiévreusement installé dans les caves de l’école du village.
Quant à
la portée de l’événement, plus tard, des années plus tard, j’aurai le sentiment
d’avoir assisté cette nuit là, du 13 au 14 mai 1940 en Belgique, au
Sud-Brabant, sur la ligne de Gembloux, au grand chambardement qui va
déstabiliser notre pays pour longtemps. J’ai découvert ici pour la première
fois, comme je le ferai plus tard ailleurs, qu’il existe des lieux mal
inspirés, où l’histoire se change en destin.
Depuis
le matin, les lignes téléphoniques reliant le P.C. du Colonel et les bataillons
ont pour la plupart été montées. A noter l’anachronisme de ce moyen de
transmission, laborieusement mis en place, et que la première bombe d’avion
pourra hacher en menus morceaux.
L’adjudant
Barbeaux, chef des observateurs, réclame une liaison téléphonique immédiate
avec le P.C., ce qui est aussitôt réalisé avec l’aide de trois hommes ; on
me dit que le fonctionnement de cette ligne est d’une extrême importance.
Mardi 14
mai, 11 heures 30.
L’adjudant
demande de lui passer le colonel Vendeur et je l’entend dire ‘dix, vingt,
trente, il y en a au moins cinquante et ils se dirigent vers Ernage,
grouille-toi, il me faut le colonel.
Stupeur !
la magnéto de mon téléphone de campagne tourne dans le vide … un, deux essais,
j’ai compris, ma ligne ne fonctionne pas, elle est déjà coupée avant même
d’avoir servi, qui peut dire si elle était bien montée ? Y a t’il une
coupure ? Comment savoir sous le déluge de bombes qui nous force à baisser
la tête. J’ai dû blêmir de dépit, de rage et d’impuissance. Bon Dieu ! ils
sont entre cinquante et soixante, ces chars, dans le défilé d’Ernage. Le 1er
bataillon ne peut pas les voir ; il faut l’artillerie avant qu’ils ne
débouchent sur lui, hurle l ‘adjudant Barbeaux tout en écrivant les
renseignements précis et les éléments de tir destinés à l’artillerie. Je pars
le premier, cela va de soi ; sortir du trou est déjà une gageure, un pari
contre l’impossible. Le combat qui s’engage entre les stukas et moi, c’est
enfin mon combat personnel contre Hitler. L’important est de ne pas réfléchir
sur les difficultés de la mission, de se demander si réussir ne relève pas de
l’exploit impossible.
14 mai,
11 heures 35. Les vagues d’avions bombardiers se succèdent et
font tomber une pluie de bombes incendiaires sur la campagne entre Cortil et
Ernage. Seul problème pour moi : garder la main crispée sur un petit bout
de papier à faire parvenir intact, à quelque quinze cents mètres de là à un
colonel qui attend des autres autant qu’il ne donne de lui-même pour diriger la
bataille.
Dès le
troisième bond, j’ai l’impression d’être la cible unique de toute l’aviation
allemande, sans que cela ne En rouge, le trajet parcouru par le
Sgt Carayon.
Brusquement
le combat se complique, ce n’est plus un duel ; deux stukas ont la
fâcheuse idée de combiner leurs assauts. Le jeu devient inégal. Tout a été vu
et revu à l’exercice, sauf se battre contre plusieurs avions à la fois et sous
des tirs réels.
Un
instant de flottement m’a conduit à chercher refuge sous une rangée d’arbres en
bordure d’un fossé. L’abri n’est pas idéal, il faut s’en éloigner. Par un
roulé-boulé dans les labourés où se perd la couleur kaki de l’uniforme, la
ligne de crête est atteinte ; ensuite c’est la descente vers le village…
Nouveau choc. Le village est en flamme, c’est un spectacle de désolation,
ruines, maisons écrasées
sous les
bombes incendiaires. Au détour du chemin longeant le cimetière, c’est la chute
brutale ; un chapelet de bombes vient d’abattre des pans entiers de son
mur de clôture, et surpris par l’obstacle infranchissable je vais m’étaler sur
la pierre plate d’un petit tombeau, miraculeusement intacte au milieu des
décombres. Soudain, levant les yeux, mon regard rencontre un petit Christ, là
sur sa croix, le visage incliné plein de tristesse devant la folie des hommes.
Un genou encore à terre, je ne puis me relever sans lui avoir adressé une
courte prière, implorant Dieu de nous aider, de sauver la France.
Soudain
j’étais plus assuré, plus fort, je n’étais plus seul et plus jamais je ne le
serai.
Toi, tu
as la BARAKA ! J’allais croire à un miracle, en entendant au moment de me
relever, une voix au-dessus de ma tête. Un des monteurs de l’équipe était là
près de moi. Il m’avait suivi sur ordre de Barbeaux et me rattrapait à la halte
forcée du cimetière. C’était bien dans le style de l’adjudant, sous-officier de
métier, deux précautions valaient mieux
qu’une.
Toujours
sous les tirs des stukas, une course effrénée me conduit sur la petite place du
village où tout est en flammes. En face dans le dépôt de matériel, je distingue
une forme humaine écrasée par une poutre ; en m’approchant, je reconnais
le corps calciné du sergent fourrier Salinas. Par d’ultimes bonds, l’école est
enfin atteinte. MISSION ACCOMPLIE.
Rue de l’Eglise à Cortil, après
bombardement.
La
précision des coordonnées de Barbeaux était remarquable. Les tirs des 75 du 64ème
RAA ne l’étaient pas moins. Pendant un temps les chars se sont arrêtés. Plusieurs
sont détruits, d’autres mis hors de combat par les canons de 25 ;
l’Adjudant Pietri se distingue par ses résultats au but.
Toutes
les unités du régiment réussissent à s’accrocher au terrain au cours de
l’après-midi, malgré l’attaque sur Ernage et les harcèlements d’artillerie et
d’aviation. A tous les échelons, chacun d’entre-nous, gradé ou non, est
confronté à des situations ou des responsabilités auxquelles on s’efforce de faire face sans désarroi
apparent. Difficile donc de connaître toutes les actions individuelles vécues
ici ou là !
Quant à
moi, cette mission achevée, je reprends ma place dans le Régiment et poursuis
le combat.
Dès
4h30, Ernage est attaqué à sa lisière Nord par de nouvelles unités de
l’Infanterie allemande amenée par camions.
6h00.
Violents tirs d’artillerie et bombardement aérien d’Ernage durant une
demi-heure. L’artillerie française stoppe l’avance allemande par des tirs
d’arrêt.
8h30.
Nouvelles attaque accompagnée de chars lourds avec maîtrise absolue de l’espace
aérien agissant sur les défenseurs français ; l’ennemi, cependant, aura de
lourdes pertes, il ne parviendra pas à franchir la voie ferrée
(Bruxelles-Namur).
13h00.
Le 3ème Bataillon du Cdt Latham, installé aux Communes (Gentinnes),
se dirige sur Cortil-Noirmont dans le but de dégager Ernage ; il débouche
sur la dénivellation entre St-Géry et Cortil, sous l’attaque d’une cinquantaine
d’avions.
14h00.
Tout à coup, surprise : un chasseur anglais fuse à deux reprises sur
l’essaim de bombardiers allemands et en descend deux ; ce sera le seul
avion allié aperçu au cours des affrontements des premiers jours.
17h00.
Le flanc gauche du 7ème RTM est gravement menacé et le Colonel
Vendeur est dans l’obligation d’évacuer Cortil-Noirmont, en cause les
incessants bombardements ; il installe son PC 1 km à l’arrière.
Par la
suite, après une accalmie, face à une nouvelle poussée allemande, les
combattants français reçoivent l’ordre de résister.
23h40.
L’ordre de repli général donné à 15h00 par le 4ème Corps d’Armée
parvient au Colonel, seulement vers 23h10. Le régiment doit occuper une
nouvelle position à Tilly, environ 10 km en arrière. Cet ordre de repli
n’atteindra jamais le 2ème Bataillon du Cdt Mangin.
Jeudi 16
mai 1940.
Les
Allemands finissent par occuper St-Géry, tandis que se déclenche une
contre-attaque de la 11ème Cie avec des éléments du 1er
Bataillon et du 1er RTM, à l’ouest du village afin de desserrer
l’étreinte ennemie.
Les
tirailleurs s’élancent sur les blindés baïonnette au canon en poussant leur cri
de guerre. La charge est brutale et splendide. Les chars s’arrêtent et ouvrent
le feu sur cette vague de trois à quatre cents poitrines opposées aux engins
cuirassés. Au centre, les tirailleurs tombent, mais les ailes poursuivent leur
avance, si bien que les chars ennemis, dépassés, doivent se replier.
Le 16
mai au soir, le décrochage de la Division marocaine est possible.
LA
MISSION D’ARRET ET DE RETARDEMENT EST INTEGRALEMENT REMPLIE ! Mais à quel
prix !
Au soir
de Cortil-Noirmont, j’ai tout de même à l’esprit ce modèle d’objection de
conscience entendu à la citadelle de Bayonne : la guerre, c’est deux
hommes qui ne se connaissent pas et qui se battent, pendant que deux autres qui
se connaissent et l’on déclenchée, se mettent à l’abri.
Vendredi
17 mai 1940.
Le 7ème
RTM a pour mission d’occuper une nouvelle position défensive sur le canal de
Charleroi, au nord de Seneffe. Marche étape de 35 km. Désormais, jour après
jour, l’initiative appartient totalement à l’adversaire.
Le repli de la Division marocaine a eu pour
cause principale l’effondrement du front des Ardennes à Sedan, depuis plusieurs jours. Le 16 mai les
Panzers sont aux portes d’Arras et Abbeville ; ils voient déjà la mer
alors que nous sommes encore dans Cortil-Noirmont, au beau milieu de la
Belgique.