MORT
DU COMMANDANT CHUILLET
15 MAI 1940
Extrait du journal de route
« Avec le 110 RI 1940 1er Bataillon 2ème
Compagnie »
Dès le 26 août 1939, je fus rappelé
à la caserne Jean Bart de Dunkerke.
Ce rappel au dépôt d’infanterie
n° 11 était motivé par une tension politique extérieure qui, malgré les
concessions successives du gouvernement de l’époque, allait nous mener
inévitablement à un conflit armé.
Nous espérions toutefois, que cette préparation servirait
d’intimidation et partant forcerait l’Allemagne à borner sa supprématie aux
‘acquisitions’ qu’elle sétait déjà octroyées.
Faisant partie de la classe 33B,
appelée en octobre 1934, j’avais en octobre 1935, rendu à la vie civile.
J’avais repris ma fonction enseignante. En quittant Dunkerke pour rejoindre
l’échelon A à Hanon, près de St-Amand, j’étais assuré que ce rappel ajoutait un
caractère imprévu à cette période de grandes vacances qui s’achevait.
Toute proche, la forêt de Raisme
annonçait déjà l’automne, mais nous eûmes vite fait de la quitter pour
rejoindre, plus au sud, la région de Cambrai.
Les bus parisiens nous
descendirent à Cattenière et Carnières pour y séjourner peu de jours. La grande
promenade reprend, nous nous dirigeons vers la Marne.
Le soir nous ‘campons’ à
Chantemerle dans une cave à betteraves humide et froide. Nous quittons avec
joie ce lieu inhospitalier, en ce mois d’octobre et nous nous installons à
Montgenost, non loin du confluent de l’Aube et la Seine.
L’ordre nous est donné de gagner
Vitry le François.
Ma compagnie se voit attribuer
le campement de Bassuet. A peine le temps de nous habituer au climat de la
Marne que nous quittons cette région de vignobles pour remonter vers l’Oise.
Ce début novembre nous voit à
Thiescourt qui sera notre cantonnement d’hiver.
Sous les ordres du sergent
Richardson, j’appartiens à la section du lieutenant d’Hoop en temps que
caporal. Avec le 10ème groupe, je loge dans des fermes.
Nous nous installons peu à peu
dans cette ‘drôle de guerre’ faite d’attente et d’inaction. Nous luttons contre
le désoeuvrement en accomplissant diverses corvées utiles à nos hôtes.
Déjà l’hiver s’est écoulé ;
les pommiers sont en fleurs et le muguet se dresse au bord des bois.
Le 10 mai 1940.
A 5 heures dans le petit matin,
nous partons pour de grandes manœuvres aux environs de Thiescourt. La nuit
avait été fraîche mais il fait très beau et chaud. En cours de route, à la
ferme St-Claude, un ‘ordre de départ’ nous rejoint.
Départ pour une direction,
inconnue de nous, mais connue de nos chefs.
Les bus parisiens nous emmènent
vers le Nord. Ils traversent Iwuy. Nous franchissons la frontière belge à la
tombée de la nuit vers 21 heures, près de Valenciennes, je crois reconnaître
Mons. Nous roulons par intermittence sur les routes belges.
Nous abandonnons les bus dans le
petit matin de ce 11 mai ; ils repartirons sans doute en quête de nouveaux
chargements.
Le 11 mai 1940.
Nous poursuivons notre route à pied.
Je me souviens de Nivelles avec son panneau ‘Visitez sa Collégiale’. Nous n’en
prenons guère le temps (et encore moins au retour car Nivelles bombardée
flambait, les ruines encombraient les rues impraticables). Nous avançons en
colonne par un pour prendre position sur la Dyle entre Wavre et Gembloux. Des
colonnes d’évacués à pied, en chars, en voitures automobiles nous croisent. Ils
emportent quelques bagages rassemblés en hâte.
La même tristesse mêlée
d’inquiétude se lit sur leurs visages.
Le 12 mai 1940.
C’est le jour de Pentecôte, nous
arrivons et prenons position immédiatement à Villeroux en rase campagne, bien
en avant d’un pont, près d’une gare.
Hélas les blés verdoyant que
nous foulons ne peuvent dissimuler notre position d’autant plus que l’aviation
allemande qui nous survole, surveille et contrôle nos moindres mouvements. Les
‘trous d’homme’ que nous creusons signalent si bien notre ligne que nous n’y
demeurons que quelques heures. Notre section prend de
Les habitants de ce petit
village qui auraient dû être en fête, car c’est le jour des communions,
préparent en hâte leur évacuation et quittent les lieux dans l’après-midi. Une
immense détresse se lit dans leur regard mais aussi une affectueuse pitié pour
ceux qui restent, nous, qui les croisons.
Mon groupe, le 10ème,
occupe la position au bord de la carrière sise à plusieurs dizaines de mètres
de la route de Chastre à Cortil-Noirmont. Pour y accéder, un chemin de terre
longe une propriété isolée, celle de Monsieur Maillard.
1- 1) PC du Cdt Chuillet
2- 2) Décanteurs et haie
3- 3) Propriété de Mr Maillard
4- 4) Passage à niveau où les Panzers ont
franchi le chemin de fer
* Il s’agit en fait des
décanteurs, sorte de grands trous où au temps de la sucrerie de Chastre,
étaient amenées les eaux de lavage des betteraves. Ces trous ont été comblés
lors du remembrement des terres agricoles.
A notre gauche, le 9ème
groupe. Je repère à l’extrême gauche la position d’un canon antichar de 25 mm.
En fin de journée nous installons une barrière antichar Cointet, bien au-delà
de la carrière, parallèlement à la voie ferrée. Derrière nous, de l’autre côté
de la rue, à quelques centaines de mètres, près d’un tumulus, une autre pièce antichar
de 25 mm est installée non loin du PC de la compagnie.
Ce dernier réside dans une
propriété assez imposante. Il y a là le Commandant Chuillet, le Capitaine Tison
et le caporal de bureau Chavigny.
Maintes fois, un petit avion
d’observation allemand que nous appelons ‘le mouchard, le coucou ou la
pétrolette’ nous survole, surveillant nos travaux.
J’apprends que notre 1er
bataillon Commandant Chuillet est épaulé à droite par une division marocaine et
que sur notre gauche, par delà le 3ème bataillon du 110 (Cdt Pennel)
le 43 régiment d’infanterie prend position. Le 2ème bataillon du 110
RI (Cdt Suhard) doit se trouver à l’arrière de notre position, derrière
Chastre, un peu en avant de Villeroux. Nous passons la nuit, anxieux, dans la
carrière, sans pouvoir dormir.
Le 13 mai 1940.
Sous les ordres du lieutenant
D’Hoop, nous organisons notre position. Un homme de mon groupe s ‘éloigne
et coupe un des peupliers qui bordent une propriété toute proche pour édifier
un abri sommaire. Je le réprimande. Comme c’est dommage.
Nous n’avons à manger que le
soir : des pommes de terre en robe des champs et un seau de café au rhum
qu’une corvée est allée chercher. Nous percevons aussi 6 grenades. Le
pilonnage, les bombardements et les tirs d’artillerie s’intensifient en se
rapprochant. Tous les hommes sont inquiets. Le lieutenant D’Hoop nous
recommande la prudence, pas de bruit, pas de lumière. La nuit s’écoule sans
qu’aucun de nous n’ait pu prendre un seul instant de repos.
Le 14 mai 1940.
Le matin nous surprend toujours
en position d’attente. L’ordre nous est donné d’armer nos fusils. Nous
percevons les vivres pour la journée du lendemain.
Avec joie, nous lisons les
dernières lettres que l’on vient de nous remettre. La journée se passe à aménager
notre banquette de tir au bord de la carrière ou nos trous d’hommes.
La 1ère DIM (division
d’infanterie motorisée), notre division, comprend les 1er ; 43ème
et 110ème régiments d’infanterie, le 15ème régiment
d’artillerie et le 7 RGDI (groupe de reconnaissance division d’infanterie),
venant des garnisons de Cambrai, Lille, Dunkerke, Calais et Douai. Elle compte
de nombreux soldats du Nord et du Pas de Calais.
Avec à sa gauche, la 43ème
DINA (division d’infanterie nord-africaine) elle forme le 3ème CA
(corps d’armée).
A notre droite, la 1ère
DIM (division marocaine) avec les 1, 2 & 7ème RTM (régiment de
tirailleurs marocains). Avec la 15 DIM, elle forme le 4ème corps
d’armée. J’appartiens aun 1er bataillon du Cdt Chuillet qui assure la jonction avec la division
marocaine qui doit se trouver dans le village et au delà. Au nord de notre
position le 3ème bataillon du Cdt Pennel, le 2ème
bataillon du Cdt Suhard, lui est posté en réserve sur la côte derrière Chastre
et en avant de Villeroux.
Le OC du Colonel Derache,
commandant du 110 RI est derrière Villeroux.
Dans cette journée du 14 mai,
les bombardements proches des stukas et des tirs d’artillerie qui nous
harcèlent nous font pressentir l’imminence de l’attaque.
Déjà le 3ème
bataillon a repoussé une incursion des avant-gardes ennemies par delà la voie
ferrée qui va de Chastre à Gembloux. Et voici que la nuit est illuminée par les
lueurs d’incendie nous amène un calme relatif. J’apprends que la ville de
Gembloux à notre droite a été bombardée. Je ne situe pas exactement cette
ville, ayant été amené dans cette région qui m’était complètement inconnue. Je
ne puis m’empêcher de scruter dans la nuit, l’horizon devant moi.
Je pense à mes parents,
j’imagine leur inquiétude à mon sujet. Que me réserve ce jour qui pointe
au-dessus de la berme ?
Le 15 mai 1940.
Très tôt le matin les
grondements se poursuivent, s’amplifient, plus particulièrement sur la droite,
en avant de nos positions qui sont pilonnées par l’aviation. Le bombardement
dure près d’une heure et toujours au-dessus de nous ces mouchards
d’observation, les ‘pétrolettes’ tournent toujours de plus en plus bas. Soudain
il semble que l’un d’eux soit abattu , car j’aperçois un parachute qui descend.
Le parachutiste sera tué avant qu’il ne touche le sol. Les autres mouchards
reprennent leur ronde énervante au-dessus de nos positions. Dans la matinée,
les bombardements de stukas redoublent sur nous et sur notre gauche en
direction de Chastre. Les mitrailleuses crépitent. L’aviation ennemie ne nous
laisse aucun répit. Nous sommes anxieux, les yeux fixés sur cette ligne
lointaine, par delà les champs saccagés d’où l’on verrait poindre l’ennemi.
Vers 17 heures, alors que le
soleil décline, venant de notre gauche, nous voyons surgir un groupe de tanks.
Face à nous, quatre tanks s’approchent, ils ont traversé la voie ferrée et
obliquent vers leur gauche, venant de la direction de Chastre-Villeroux. En
tant que caporal-chef de groupe, je donne l’ordre au tireur Choteau de pointer
le fusil mitrailleur. Les soldats allemands s’abritent derrière ces chars dont
les mitrailleuses crépitent et nous arrosent de balles. Choteau tire à courte
distance : 50 mètres … 40 mètres. Ducroq à son côté engage les chargeurs.
Je tire à droite du FM. Je sens un souffle brûlant passer à côté de ma joue.
Mon voltigeur André Leclercq qui ne me quitte jamais d’une semelle, s’affaisse
sur mon épaule, une balle vient de l’atteindre. Boulet, le pourvoyeur s’efforce
en hâte de remplacer les balles normales par des balles perforantes dans les
chargeurs. Notre contingent était presque épuisé et les tanks étaient encore
trop loin, hors de portée pour que je puisse espérer les atteindre de mes
grenades.
Dans un bruit infernal nous
continuons de tirer tant au FM qu’avec nos fusils, impuissants devant ces chars
qui avancent sur nous. Les voici à moins de 40 mètres. Soudain ils obliquent
vers notre droite. C’est alors que le caporal-chef Payelle du 11ème
groupe me transmet l’ordre de repli qui lui était parvenu émanant du Capitaine
Tilmant. Sous le feu des tanks, nous décrochons, emmenant notre FM. J’emporte
mon sac de grenades, mais j’abandonne ma musette personnelle. Nous évacuons la
carrière en toute hâte et logeons le chemin attenant à la propriété de Mr
Maillard, nous abritant ( !) contre la haie. C’est en abordant ce sentier
que j’aperçois le corps du Commandant Chuillet. Nous n’avons pu rien faire ni
pour notre camarade André Lecrecq, ni pour notre commandant que je revois
encore quelques instants avant le repli, debout, hurlant des ordres, montrant de
sa canne jaune à section carrée le point d’arrivée probable de l’ennemi. Ancien
de la guerre 1914-1918, il a trouvé la mort, frappé en pleine tête. Son corps
allongé près de la haie fut recouvert de terre et ne fut retrouvé que plusieurs
années plus tard. Nous atteignons la rue. Contre la clôture de la maison, des
soldats blessés sont allongés. Nous traversons la rue en rampant sous les fils
de clôture, gagnons les prairies moitié courant, moitié couchés, toujours sous
le tir des tanks. Le canon de 25 mm s’est tu (auprès de lui gît le sergent
Durieux du 43 RI).
Pendant que notre 3ème
bayaillon s’accroche à Chastre, résistant sur sa gauche mais dont l ‘aile
droite est dégarnie nous avons subi la poussée de l’aile droite motorisée
adverse. Au PC du régiment, le capitaine Petit et le lieutenant Riolot ont été
tué, notre capitaine Tison fait prisonnier.
Toujours courant nous obliquons
à gauche et descendons vers une voie ferrée ; nous nous anbritons quelques
minutes dans un hangar rempli de paille avant de gagner un bois assez éloigné.
C’est là que je retrouve des camarades : le caporal Leclercq, Magloire, le
sergent Robert Vandenbossche légèrement blessé à l’épaule, Gaston Payelle et
René Pollefort originaire de Zuydcote. Je porte toujours mon sac de grenades et
que récupère quelques chargeurs ayant épuisé toutes mes munitions vainement
contre les tanks. Nous décidâmes, mes camarades et moi de rester groupés, prêts
à nous défendre, en nous repliant dans le but de retrouver le 110 RI.
Vers 20 heures, nous nous arrêtons
aux environs de Villers-la-Ville dans une ferme que ses habitants se préparent
à évacuer. Nous dormons dans la grange du fermier qui nous promet de nous
éveiller tôt le matin, à l’heure de son départ.
Abrutis de fatigue, nous nous
effondrons tout vêtus sur la paille. Soudain croyant déjà être au petit jour,
nous reprenons la route. Nous avons dormi une heure à peine, nous n’avions plus
notion du temps ni de l’heure, encore moins du lieu où nous nous trouvons et
encore moins de la direction à prendre. Il est 21 heures, en évitant les
grandes voies, nous marchons rapidement dans la nuit. Nous rencontrons des
soldats belges, les uns nous indiquent une direction à prendre, d’autres, une
autre. Nous repartons vers Seneffe où serait notre division. Seneffe est
atteint mais nous la quittons vite sous un bombardement intense et à travers
champs nous prenons la direction de Mons vers Familleureux.
Ici s’arrête le récit du caporal
Dartois en ce qui concerne Chastre ; il participera à la bataille de Lille
où encerclé par les Allemands à l’issue de très durs combats, il sera fait
prisonnier et envoyé en Allemagne.