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Lettre de Turgot au Roi, en prenant possession de la place de contrôleur général

mardi 5 décembre 2006, par Claude-Eric Desguin

Toutes les versions de cet article :

Le texte de cette admirable missive adressée par Turgot au jeune roi de France Louis XVI, où l’on trouve en germe plusieurs principes fondamentaux des finances publiques modernes, ne semble pas disponible à ce jour sur la Toile. Je comble donc cette insupportable lacune [1]. Toutefois la Bibliothèque Nationale de France propose le fac-simile de l’édition de 1844 des écrits de Turgot (identifiant N005729, pages 165 à 169). NB : le nouveau système de recherche de la BNF ne permet plus de trouver ce document, que l’on peut toutefois localiser par des recherches externes. Voir ici et ici.

Un remarquable écrit de Léon Say sur Turgot est disponible ici grâce à Jean-Marie Tremblay.


oeuvres_turgot1844 EnteteSire, en sor­tant du cabi­net de Votre Majesté, encore tout plein du trou­ble où me jette l’immen­sité du far­deau qu’elle m’impose, agité par tous les sen­ti­ments qu’excite en moi la bonté tou­chante avec laquelle elle a dai­gné me ras­su­rer, je me hâte de met­tre à ses pieds ma res­pec­tueuse reconnais­sance et le dévoue­ment absolu de ma vie entière.

Votre Majesté a bien voulu m’auto­ri­ser à remet­tre sous ses yeux l’enga­ge­ment qu’elle a pris avec elle-même, de me sou­te­nir dans l’exé­cu­tion des plans d’économie qui sont en tout temps, et aujour­d’hui plus que jamais, d’une néces­sité indis­pen­sa­ble. J’aurais dé­­siré pou­voir lui déve­lop­per les réflexions que me sug­gère la posi­tion où se trou­vent les finan­ces ; le temps ne me le per­met pas, et je me réserve de m’expli­quer plus au long quand j’aurai pu pren­­dre des connais­san­ces plus exac­tes. Je me borne en ce moment, Sire, à vous rap­pe­ler ces trois paro­les :

Point de ban­que­route ;

Point d’aug­men­ta­tion d’impôts ;

Point d’emprunts.

Point de ban­que­route, ni avouée, ni mas­quée par des réduc­tions for­cées.

Point d’aug­men­ta­tion d’impôts, la rai­son en est dans la situa­tion de vos peu­ples, et encore plus dans le cœur de Votre Majesté.

Point d’emprunts, parce que tout emprunt dimi­nue tou­jours le revenu libre ; il néces­site au bout de quel­que temps ou la ban­que­­route, ou l’aug­men­ta­tion des impo­si­tions. II ne faut en temps de paix se per­met­tre d’emprun­ter que pour liqui­der les det­tes ancien­nes, ou pour rem­bour­ser d’autres emprunts faits à un denier plus oné­­reux.

Pour rem­plir ces trois points, il n’y a qu’un moyen. C’est de ré­­duire la dépense au-des­sous de la recette, et assez au-des­sous pour pou­voir économiser cha­que année une ving­taine de mil­lions, afin de rem­bour­ser les det­tes ancien­nes. Sans cela, le pre­mier coup de canon for­ce­rait l’État à la ban­que­route.

On demande sur quoi retran­cher ; et cha­que ordon­na­teur, dans sa par­tie, sou­tien­dra que pres­que tou­tes les dépen­ses par­ti­cu­liè­res sont indis­pen­sa­bles. Ils peu­vent dire de fort bon­nes rai­sons ; mais comme il n’y en a pas pour faire ce qui est impos­si­ble, il faut que tou­tes ces rai­sons cèdent à la néces­sité abso­lue de l’économie.

Il est donc de néces­sité abso­lue que Votre Majesté exige des ordon­na­teurs de tou­tes les par­ties qu’ils se concer­tent avec le minis­tre de la finance. II est indis­pen­sa­ble qu’il puisse dis­cu­ter avec eux en pré­sence de Votre Majesté le degré de néces­sité des dépen­ses pro­po­­sées. II est sur­tout néces­saire que, lors­que vous aurez, Sire, arrêté l’état des fonds de cha­que dépar­te­ment, vous défen­diez à celui qui en est chargé, d’ordon­ner aucune dépense nou­velle sans avoir aupa­­ra­vant concerté avec la finance les moyens d’y pour­voir. Sans cela, cha­que dépar­te­ment se char­ge­rait de det­tes qui seraient tou­jours des det­tes de Votre Majesté, et l’ordon­na­teur de la finance ne pour­rait répon­dre de la balance entre la dépense et la recette.

Votre Majesté sait qu’un des plus grands obs­ta­cles à l’économie, est la mul­ti­tude des deman­des dont elle est conti­nuel­le­ment assaillie, et que la trop grande faci­lité de ses pré­dé­ces­seurs à les accueillir, a mal­heu­reu­se­ment auto­ri­sées.

Il faut, Sire, vous armer contre votre bonté de votre bonté même ; consi­dé­rer d’où vous vient cet argent que vous pou­vez dis­tri­buer à vos cour­ti­sans, et com­pa­rer la misère de ceux aux­quels on est quel­que­fois obligé de l’arra­cher par les exé­cu­tions les plus rigou­reu­ses, à la situa­tion des per­son­nes qui ont le plus de titres pour obte­nir vos libé­ra­li­tés.

Il y a des grâ­ces aux­quel­les on a cru pou­voir se prê­ter plus aisé­­ment, parce qu’elles ne por­tent pas immé­dia­te­ment sur le Trésor royal. De ce genre sont les inté­rêts, les crou­pes, les pri­vi­lè­ges ; elles sont de tou­tes les plus dan­ge­reu­ses et les plus abu­si­ves. Tout pro­fit sur les impo­si­tions qui n’est pas abso­lu­ment néces­saire pour leur per­­cep­tion, est une dette consa­crée au sou­la­ge­ment des contri­bua­bles, ou aux besoins de l’État.

D’ailleurs, ces par­ti­ci­pa­tions aux pro­fits des trai­tants sont une source de cor­rup­tion pour la noblesse, et de vexa­tion pour le peu­ple, en don­nant à tous les abus des pro­tec­teurs puis­sants et cachés.

On peut espé­rer de par­ve­nir, par l’amé­lio­ra­tion de la culture, par la sup­pres­sion des abus dans la per­cep­tion, et par une répar­ti­tion plus équitable des impo­si­tions, à sou­la­ger sen­si­ble­ment le peu­ple, sans dimi­nuer beau­coup les reve­nus publics ; mais si l’économie n’a pré­cédé, aucune réforme n’est pos­si­ble, parce qu’il n’en est aucune qui n’entraîne le ris­que de quel­que inter­rup­tion dans la mar­che des recou­vre­ments, et parce qu’on doit s’atten­dre aux embar­ras mul­ti­­pliés que feront naî­tre les manœu­vres et les cris des hom­mes de toute espèce inté­res­sés à sou­te­nir les abus ; car il n’en est point dont quel­qu’un ne vive.

Tant que la finance sera conti­nuel­le­ment aux expé­dients pour as­­su­rer les ser­vi­ces, Votre Majesté sera tou­jours dans la dépen­dance des finan­ciers, et ceux-ci seront tou­jours les maî­tres de faire man­­quer, par des manœu­vres de place, les opé­ra­tions les plus impor­­tan­tes. Il n’y aura aucune amé­lio­ra­tion pos­si­ble, ni dans les impo­­si­tions, pour sou­la­ger les contri­bua­bles, ni dans aucuns arran­ge­ments rela­tifs au gou­ver­ne­ment inté­rieur et à la légis­la­tion. L’auto­rité ne sera jamais tran­quille, parce qu’elle ne sera jamais ché­rie ; et que les méconten­te­ments et les inquié­tu­des des peu­ples sont tou­jours le moyen dont les intri­gants et les malin­ten­tion­nés se ser­vent pour exci­ter des trou­bles. C’est donc sur­tout de l’économie que dépend la pros­pé­rité de votre règne, le calme dans l’inté­rieur, la consi­dé­­ra­tion au dehors, le bon­heur de la nation et le vôtre.

Je dois obser­ver à Votre Majesté que j’entre en place dans une conjonc­ture fâcheuse, par les inquié­tu­des répan­dues sur les sub­sis­tan­ces : inquié­tu­des for­ti­fiées par la fer­men­ta­tion des esprits depuis quel­ques années, par la varia­tion des prin­ci­pes des admi­nis­tra­teurs, par quel­ques opé­ra­tions impru­den­tes, et sur­tout par une récolte qui paraît avoir été médio­cre. Sur cette matière, comme sur beau­coup d’autres, je ne demande point à Votre Majesté d’adop­ter mes prin­ci­pes, sans les avoir exa­mi­nés et dis­cu­tés, soit par elle-même, soit par des per­son­nes de confiance en sa pré­sence ; mais quand elle en aura reconnu la jus­tice et la néces­sité, je la sup­plie d’en main­te­nir l’exé­cu­tion avec fer­meté, sans se lais­ser effrayer par des cla­meurs qu’il est abso­lu­ment impos­si­ble d’éviter en cette matière, quel­que sys­tème qu’on suive, quel­que conduite qu’on tienne.

Voilà les points que Votre Majesté a bien voulu me per­met­tre de lui rap­pe­ler. Elle n’oubliera pas qu’en rece­vant la place de contrô­­leur-géné­ral, j’ai senti tout le prix de la confiance dont elle m’honore ; j’ai senti qu’elle me confiait le bon­heur de ses peu­ples, et, s’il m’est per­mis de le dire, le soin de faire aimer sa per­sonne et son auto­rité. Mais en même temps j’ai senti tout le dan­ger auquel je m’expo­sais. J’ai prévu que je serais seul à com­bat­tre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus ; contre la foule des pré­ju­gés qui s’oppo­sent à toute réforme, et qui sont un moyen si puis­sant dans les mains des gens inté­res­sés à éterniser le désor­dre. J’aurai à lut­ter même contre la bonté natu­relle, contre la géné­ro­sité de Votre Majesté et des per­son­nes qui lui sont les plus chè­res. Je serai craint, haï même de la plus grande par­tie de la cour, de tout ce qui sol­li­cite des grâ­ces. On m’impu­tera tous les refus ; on me pein­dra comme un homme dur, parce que j’aurai repré­senté à Votre Majesté qu’elle ne doit pas enri­chir même ceux qu’elle aime, aux dépens de la sub­sis­tance de son peu­ple. Ce peu­ple auquel je me serai sacri­fié est si aisé à trom­per, que peut-être j’encour­rai sa haine par les mesu­res mêmes que je pren­drai pour le défen­dre contre la vexa­tion. Je serai calom­nié, et peut-être avec assez de vrai­sem­blance pour m’ôter la confiance de Votre Majesté. Je ne regret­te­rai point de per­dre une place à laquelle je ne m’étais jamais attendu. Je suis prêt à la remet­tre à Votre Majesté dès que je ne pour­rai plus espé­rer de lui être utile ; mais son estime, la répu­ta­tion d’inté­grité, la bien­­veillance publi­que qui ont déter­miné son choix en ma faveur, me sont plus chè­res que la vie, et je cours le ris­que de les per­dre, même en ne méri­tant à mes yeux aucun repro­che.

Votre Majesté se sou­vien­dra que c’est sur la foi de ses pro­mes­ses que je me charge d’un far­deau peut-être au-des­sus de mes for­ces, que c’est à elle per­son­nel­le­ment, à l’homme hon­nête, à l’homme juste et bon, plu­tôt qu’au roi, que je m’aban­donne.

J’ose lui répé­ter ici ce qu’elle a bien voulu enten­dre et approu­ver. La bonté atten­dris­sante avec laquelle elle a dai­gné pres­ser mes mains dans les sien­nes, comme pour accep­ter mon dévoue­ment, ne s’effa­cera jamais de mon sou­ve­nir. Elle sou­tien­dra mon cou­rage. Elle a pour jamais lié mon bon­heur per­son­nel avec les inté­rêts, la gloire et le bon­heur de Notre Majesté.

C’est avec ces sen­ti­ments que je suis, Sire, etc.

Anne Robert Jacques Turgot Compiègne, 24 août 1774

P.-S.

La tombe de Turgot se trouve dans la cha­pelle (clas­sée monu­ment his­to­ri­que) de l’ancien hos­pice des Incurables devenu Hôpital Laënnec. En 2000 la ville de Paris et l’AP-HP a vendu l’ensem­ble du site. Or les acqué­reurs trans­for­ment les bâti­ments his­to­ri­ques hos­pi­ta­liers en bureaux et envi­sa­gent de fer­mer tota­le­ment le site et même l’accès des jar­dins et de la cha­pelle au public.

Les Turgot sont les bien­fai­teurs de l’hos­pice des Incurables depuis sa fon­da­tion en 1632 par le Cardinal de La Rochefoucauld. Ces bâti­ments publics ont été finan­cés par des dons pri­vés à des fins huma­ni­tai­res et socia­les. C’est pour­quoi la Société des Amis de Turgot (ani­mée notam­ment par des des­cen­dants d’Anne Robert Jacques Turgot) estime qu’au moins les jar­dins et la cha­pelle doi­vent res­ter acces­si­bles au public, consi­dé­rant la tombe de Turgot d’un inté­rêt natio­nal voire uni­ver­sel.

La Société des Amis de Turgot s’est rap­pro­chée de l’asso­cia­tion de rive­rains Cherche-Midi-Qualité de Vie et des asso­cia­tions de méde­cins pour la défense du patri­moine hos­pi­ta­lier, et lance une péti­tion pour obte­nir l’accès et la visi­bi­lité des lieux.

Vous pou­vez consul­ter le site à http://laen­nec.blogs.com

Documents joints

Notes

[1] En grais­sant quel­ques pas­sa­ges remar­qua­bles.

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