Zambie : le dépotoir

 

Jon Peter*

 

Les conséquences de l'ouverture économique de la Zambie aux marchés occidentaux, imposée par les plans d’ajustement du FMI et de la Banque mondiale, sont catastrophiques. Compte rendu.


Ici, sous une vague toiture de zinc qui absorbe les rayons du soleil de midi, le marché aux puces est aussi sombre et enfumé qu'un coffee-shop. Edward Mansa y déballe avec des gestes automatiques le dernier arrivage de vêtements de seconde main. Le regard admiratif, il soulève dans la lumière incertaine un T-shirt de marque, rouge délavé : "Ceci, ce n'est pas mal." Il dit qu'il peut sans doute en obtenir un dollar. La jupe plissée toute déformée, c'est en quelque sorte une autre paire de manches, tout comme le chemisier à petits volants ou la veste de sport jaune banane qui le font frissonner de dégoût. Il aura de la chance s'il en obtient quoi que ce soit. Il les échangera sans doute avec d'autres revendeurs pour un peu de poisson desséché ou de l'huile de cuisine : il n'a pas les moyens de rien laisser de côté.
Mansa doit nourrir sa femme, sa mère et sa petite fille avec le peu qu'il gagne en vendant les habits que les Canadiens, les Européens et les Américains ne veulent plus et donnent à des institutions comme l'Armée du Salut ou Goodwill. Comme elles reçoivent plus qu'elles ne peuvent distribuer, ces organisations revendent ce qu'elles ont en trop pour quelques centimes le kilo à des grossistes qui eux-mêmes s'en débarrassent auprès de détaillants comme Mansa, en réalisant au passage un bénéfice de 300 à 400 %.
En dégageant un jersey énorme marqué du symbole de l'équipe de basket Orlando Magic, Mansa se prend à sourire : malgré ses taches rouges et ses fils arrachés, il pourra le vendre pour 3 dollars.

"Là, c'est un vrai bijou, fait-il. Les jeunes adorent les vêtements qu'ils voient porter par des athlètes et des rappeurs américains. En Zambie, tout le monde, jeunes et vieux, achète des vêtements d'occasion. Ils sont de meilleure qualité que ce que fabriquait notre propre industrie textile quand elle existait encore, et ils sont moins chers, puisqu'ils ont déjà été portés. Mais est-ce bien là la façon de développer notre économie ? Je ne le crois pas."
Naguère, ce pays d'Afrique australe avait une industrie textile prospère. Mais quand, il y a une dizaine d'années, le gouvernement a commencé à ouvrir l'économie de la Zambie au commerce extérieur en échange de prêts consentis par des bailleurs de fonds internationaux, des tonnes de vêtements d'occasion bon marché ont inondé le pays, pratiquement exemptés de tout droit de douane.
C'est ainsi que l'industrie textile a pratiquement disparu en Zambie. En huit ans, 30 000 emplois ont été perdus, remplacés par un réseau souple mais surpeuplé de vendeurs de rue ou de marché qui invitent les acheteurs à "fouiller dans le tas" ou "salaula" comme on dit dans la langue de la tribu bemba.

L'expansion du commerce mondial qui suivit la fin de la Guerre froide a transformé l'Afrique en un véritable dépotoir pour tout ce dont le monde industrialisé ne veut plus, un déluge de vêtements de seconde main, de voitures d'occasion, de vieilleries diverses : meubles, outils, armement…
Les vêtements d'occasion expédiés par les Etats-Unis en Afrique sub-saharienne représentent à peu près 60 millions de dollars de ventes par an. Les ballots de vieux vêtements qui se retrouvent sur les marchés africains sont devenus si familiers que de nouvelles expressions ont vu le jour. En partie par moquerie, et en partie à cause de la croyance commune parmi les Africains que ces habits appartenaient à des personnes qui venaient de mourir, les Ghanéens appellent ces importations "les habits du blanc passé", les Tanzaniens parlent de vêtements "rétrécis en Amérique", et en Zambie, on appelle les étals de fringues d'occasion des "boutiques plie-genoux".
"Ici, vous pouvez faire des kilomètres et ne voir personne qui soit habillé à l'africaine," nous déclare Howard Gatchell, président de la Chambre de Commerce de Ndola, seconde ville zambienne en importance.
Au cours des vingt dernières années, dans l'espoir de compenser les destructions occasionnées par des décennies de pouvoir colonial, des guerres civiles sanglantes et le socialisme d'état qui s'en est souvent suivi, à peu près 40 pays d'Afrique noire ont adopté des réformes qui les entraînent dans une économie de marché de type libéral : les programmes d'ajustement structurel, pour utiliser le jargon du développement, prescrits par des institutions de poids comme la Banque mondiale et le FMI. Mais jamais depuis son accession à l'indépendance, l'Afrique subsaharienne n'a été aussi pauvre.

L'ensemble de la région compte pour à peine 2% du commerce international, soit une part qui a diminué par rapport à ce qu'elle était il y a vingt ans. D'après l'Organisation Mondiale du Commerce, de nouvelles règles introduites dans le commerce mondial dans les années 1990 ont depuis fait augmenté le revenu mondial de près de 510 milliards de dollars. Mais la Banque Mondiale signale qu'en Afrique subsaharienne, le revenu par habitant a continué à diminuer pendant la même période.

Pourquoi le continent le plus pauvre continue-t-il à s'appauvrir, même au moment où d'autres pays en voie de développement semblent jouir d'une relative expansion économique ? La désintégration de l'industrie textile en Zambie apporte un début de réponse.

Depuis que les dirigeants zambiens ont adopté une politique de libre concurrence dans les années 1990, la base de production industrielle du pays a été vidée de toute substance, laissant le gouvernement submergé par des dettes qu'il ne pourrait jamais rembourser et remplaçant peu à peu le travail salarié à plein temps par un secteur de plus en plus important d'économie informelle où les salaires sont bas, où il n'y a ni sécurité d'emploi ni bien sûr sécurité sociale ou allocation de quelque nature que ce soit.
Les dirigeants de la Banque mondiale admettent que l'effondrement de l'industrie textile zambienne est une conséquence regrettable et involontaire de la politique de libre concurrence que prône leur organisation. Et depuis 1999, la Banque mondiale s'ingénie à intégrer des "stratégies de réduction de la pauvreté" à son approche traditionnelle, tant en Zambie que dans d'autres pays.
Raymond Toye, un porte-parole de la Banque Mondiale déclarait : "Le commerce international ne cesse d'évoluer. Et il y a toutes sortes de contraintes qui pèsent sur le commerce en Afrique dont nous n'avons peut-être pas toujours tenu compte. Nous voulons un commerce plus libre et plus ouvert en Zambie, mais la question qui se pose est la sui-vante : comment allons-nous nous y prendre pour en même temps intégrer la situation et l'histoire spécifiques de la Zambie - ou de l'Afrique ?"

Certes, la guerre et la corruption jouent un rôle dans l'incapacité de la Zambie, un pays de 10 millions d'habitants sans accès à la mer. Mais l'essentiel du problème se trouve dans le type d'économie de l'Afrique sub-saharienne. Comparée à celle du monde industrialisé, elle est trop fra-gile pour faire face à la concurrence étrangère sur son propre terrain, trop sous-développée pour produire des denrées appréciées par l'occident, hormis les matières premières qui avaient attiré les colonisateurs mais qui ont de moins en moins de valeur sur le marché mondial.
"Nous avons commis l'erreur de confondre libre circulation des biens et développement" nous dit Fred M'membe, rédacteur en chef de The Post, seul journal indépendant en Zambie.
"Je ne dis pas que nous devrions nous isoler du monde comme par le passé, mais nous ne cherchons pas comment développer notre pays. Nous cherchons à vendre notre pays à des étrangers pour qu'ils viennent le développer à notre place. Nous sommes toujours dans un rapport colonial où, dans notre propre pays, nous Africains, ne possédons rien, ne contrôlons rien, ne dirigeons rien. Nous serons bientôt des étrangers sur notre propre terre."

En 1964, la Zambie est sortie de 75 ans de régime colonial et commercial britannique avec moins de 110 diplômés du supérieur et une économie qui dépendait presque exclusivement des ressources minières. Le cuivre, le cobalt et le zinc représentaient plus d'un tiers du PIB et 80 % de ses revenus à l'exportation. Les mines employaient à peu près la moitié de la main d'œuvre totale du pays. Dans le même temps, il n'y avait pas de production textile importante.
Utilisant l'Etat comme moteur de l'économie, le gouvernement "humaniste" de Kenneth Kaunda, premier président de Zambie, a nationalisé les mines, développé la production industrielle et l'agriculture en les protégeant de la concurrence étrangère par des tarifs douaniers élevés. Afin d'améliorer la productivité et le niveau de qualification de la main d'œuvre, il a instauré la gratuité pour les soins de santé et l'enseignement primaire.
Le niveau d'alphabétisation s'est élevé. L'économie a prospéré. Six ans après l'indépendance, il y avait environ 85 producteurs textiles qui employaient plus de 10 000 ouvriers.

C'est alors que la catastrophe est survenue : le cours du cuivre s'est effondré en même temps que celui du pétrole augmentait. En 1973, Kaunda a fait appel à des prêts internationaux.
“Nous avions refusé tout emprunt, mais là, nous n'avions plus le choix", disait Kaunda dans une interview, Je me suis tourné vers la Banque mondiale et le FMI et leur ai dit : "Nous voici dans une situation difficile. Pouvons-nous emprunter ?" Et ils ont répondu : "Nous pensons que le cours du cuivre va bientôt remonter. Alors, bien sûr, empruntez donc."
C'est ce qu'il a fait, mais le cours du cuivre a continué à plonger.

En 1991, las de l'inflation phénoménale et du rationnement alimentaire et pétrolier provoqués en grande partie par la politique du gouvernement Kaunda, les électeurs ont élu Frederick Chiluba, un leader syndicaliste dont le "Mouvement pour la démocratie multipartite" promettait des réformes politiques et macroéconomiques. Ce qui s'en est suivi fut la transition spectaculaire du pays, parallèlement au continent - et peut-être à la planète - d'une économie dirigiste au néolibéralisme. Pratiquement du jour au lendemain, le gouvernement Chiluba a supprimé les subventions aux agriculteurs, réduit les taxes à l'importation, relâché le contrôle de l'Etat sur la politique monétaire et mis en place des droits d'accès à payer par les utilisateurs, tant dans l'enseignement que pour les soins de santé.
En 2000, la Zambie avait vendu plus de 300 entreprises nationales à des investisseurs privés, dont pratiquement tout le secteur minier. La restructuration a certes réduit l'inflation, stabilisé les dépenses et augmenté les réserves en liquide. Mais l'analphabétisme et le taux d'abandon scolaire ont augmenté. La dette de la Zambie se monte à 6,6 milliards de dollars et le montant consacré au service annuel de la dette est trois fois supérieur au budget de l'enseignement primaire.

Depuis 1990, d'après les chiffres officiels, le secteur de la production industrielle a perdu environ 325 000 emplois sur 800 000. Quand il a été élu en 1991, Chiluba a hérité d'une économie qui comptait plus de 140 entreprises textiles. A la fin de son deuxième mandat, le secteur était réduit à moins de huit entreprises. D'après l'Association zambienne des Producteurs, le secteur a perdu 30 000 de ses 34 000 emplois !
"Le salaire n'était pas lourd", nous dit Millie Mansa, la mère d'Edward. Veuve de 56 ans, elle a travaillé dans différentes usines textiles à Ndola et Lusaka avant de perdre son emploi il y a cinq ans. "Mais même après la mort de mon mari, je pouvais toujours acheter de quoi manger. Nous n'étions pas riches, mais nous n'en souffrions pas."
Maintenant, elle dit que ça lui fait de la peine de voir son fils partir tous les matins vendre ces fringues d'occasion parfois pour quelques centimes sur la journée. "La Zambie a trop sacrifié à la mondialisation", constate-t-elle.
Les vêtements d'occasion ont commencé à arriver dès que le gouvernement a supprimé les taxes à l'importation en 1992. S'il n'y a pas de droit à payer sur les habits de se-conde main - les douaniers estiment qu'ils n'ont pas de valeur - les grossistes se sont dit qu'ils disposaient d'un magnifique nouveau marché, leurs dépenses n'excédant guère le coût du transport.

Jim Ibrahim, directeur de Central African Traders nous explique : "Nous nous sommes mis à importer des camions entiers de vêtements de seconde main des Etats-Unis, du Canada et d'Europe." Il travaille avec un cousin canadien et expédie un plein camion de fringues d'occasion vers la Zambie, le Congo et la Tanzanie au moins une fois par semaine.
"Nous payons 35 000 dollars par conteneur. Quand nous avons commencé, il y a six ans, nous réalisions autour de 6000 dollars de profit par envoi. Maintenant, la concurrence est rude et cela ne nous fait plus que 2000 dollars par conteneur."
Les producteurs textiles locaux n'ont pas pu résister à l'arrivée massive de vêtements occidentaux. Même d'occasion, ces vêtements sont pour la plupart fabriqués avec un équipement plus sophistiqué et du coton à bon marché subventionné par les états occidentaux.
Selon Mark O'Donnel, président de l'association des producteurs zambiens : "C'était classe. C'était bon marché. C'était mieux fait. Notre industrie n'avait aucune chance. Nous aurions préféré que les changements soient étalés pour permettre à notre industrie textile de rattraper le reste du monde en termes de technique et ainsi de se montrer compétitive."
Ramesh Patel, directeur de SWAPP Ltd Clothing à Ndola, le cœur de la région des mines de cuivre en pleine déconfiture : "Ce n'est pas seulement le textile. Nous avions des usines partout. Aujourd'hui Ndola est une ville fantôme. Nous, nous avons eu de la chance, nous sommes parmi les quelques entreprises qui ont survécu, mais ça n'a rien à voir avec le passé. Nous fournissions jusqu'à 3,5 mille tonnes d'habits aux détaillants sur une année. Maintenant, nous en sommes à moins de 500 tonnes. Il y a huit ans, nous avions 250 employés, aujourd'hui il en reste 25."

Millie Mansa est une des employées qui a perdu sa place à SWAPP. Comme elle ne pouvait plus subvenir à ses besoins, elle a emménagé chez son fils et sa petite famille.
Comme 8 Zambiens sur 10, la famille survit avec moins d'un dollar par jour. Environ toutes les six semaines, Edward Mansa et son associé John Sakala achètent une balle de vêtements d'occasion pour 180 dollars. Si le contenu est de bonne qualité, ils en retireront à peu près 240 dollars, partageront les bénéfices en deux et réinvestiront dans une nouvelle balle.
"L'important, c'est d'avoir un bon lot. Certains grossistes vous laissent inspecter la marchandise, d'autres pas. Nous avons établi que s'assurer d'abord de la qualité est l'aspect le plus important de notre commerce."

Millie Mansa n'a pas d'illusion romantique sur le passé socialiste du pays. Mais le contraste qu'elle perçoit entre le passé et le présent se retrouve partout sur le continent chez ceux qui ont l'âge de se souvenir.
"Au temps de Kaunda, il n'y avait rien sur les rayons, mais chacun avait un peu d'argent en poche, dit-elle, assise en tailleur dans la pénombre de la cabane familiale dans la banlieue de Lusaka. Maintenant les rayons sont pleins de produits que nous n'avions jamais vus en Zambie. Mais personne n'a d'argent pour se les payer !"

Beaucoup d'économistes progressistes et d'experts en développement voient dans l'effondrement du secteur textile en Zambie la preuve de l'échec du Consensus de Washington, la politique imposée par les Etats Unis qui consiste à utiliser les exportations pour pousser à la croissance économique dans les pays en développement. Le développement mène à l'extension du commerce, pas l'inverse.
"La Zambie a probablement l'économie la plus libéralisée du monde, dit Lebogang Mtlana, le représentant adjoint du Projet de Développement des Nations Unies. Mais 30 ans après notre libération, nous n'avons pas suffisamment d'industries pour pénétrer d'autres marchés, et nous sommes mal équipés pour faire face à la concurrence internationale. Peut-être que l'Etat aurait dû davantage se préoccuper de la population et développer d'autres secteurs que l'industrie minière plutôt que d'investir tant de ressources et d'énergie dans l'encouragement du libre échange."
Le président Levy Mwanawasa, qui a succédé à Chiluba, s'est engagé à revoir la position de la Zambie qui se prête à tous les abus internationaux en matière de commerce. Son parti (le même Mouvement pour la démocratie multipartite qui avait embrassé une politique de libre échange il y a dix ans) introduit des lois qui suppriment les droits à payer par les consommateurs, limitent les coûts des soins médicaux, rétablissent des subventions à l'agriculture et protègent des secteurs industriels qui pourraient se développer.
Le nom que Mwanawasa a trouvé pour le programme économique de son gouvernement ? Le New Deal.


* Journaliste au Washington Post.

2002 Washington Post Company - Traduction par Christine Pagnoulle (pour le CADTM).

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