Forum des peuples à Siby - Mali, 25-28 juin 2002

Une appropriation citoyenne du
développement social en Afrique

 

Arnaud Zacharie

 

Siby, petit village au centre d'une commune malienne de 18 000 habitants, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière guinéenne, abritaient du 25 au 28 juin 2002 le Forum des peuples, en parallèle avec le G7 de Kananaskis (Canada).
A Siby comme à Kananaskis, un sujet central devait être débattu : le Nouveau partenariat économique pour le développement africain, mieux connu sous son acronyme anglais, le NEPAD. Mais la nature et l'environnement des débats n'allaient pas être les mêmes.
Alors qu'à Kananaskis se rassemblaient les principaux décideurs politiques mondiaux, Siby accueillait quelque 300 représentants d'organisations paysannes, syndicales et citoyennes d'Afrique de l'Ouest (Sénégal, Mali, Niger, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Guinée, etc.). Certes, les moyens étaient limités : l'absence de route, d'électricité et d'eau courante aurait découragé plus d'un organisateur. Mais c'était là sans compter sur la débrouillardise de toute une équipe coordonnée par la coalition Jubilé 2000/CAD Mali, un groupe électrogène permettant même à quelques ordinateurs de fonctionner en plein cœur de la campagne ouest-africaine.
Trois journées d'échanges, d'analyses et de témoignages pouvaient débuter. Elles allaient chaque fois être introduites par des petits sketches imaginés et interprétés par quelques jeunes. Non sans humour, ces petites scènes dépeignaient la situation d'un peuple africain appauvri par le démantèlement des pouvoirs publics, le fardeau de la dette extérieure, la concurrence déloyale des transnationales occidentales ou la chute historique des prix des matières premières.

Dès la matinée du premier jour, les débats apportaient des éléments très précis sur l'initiative du NEPAD, son origine, son évolution, ses objectifs et ses limites. L'après-midi, quatre ateliers planchaient sur les éléments centraux de l'initiative : l'agriculture ; les infrastructures et la mobilisation des ressources ; la santé et l'éducation ; la culture et la communication. Les témoignages et les propositions furent légion. Les problèmes sont clairs et les solutions parfois évidentes, mais tous ces domaines essentiels à tout développement social butent sur le même écueil : la pénurie de moyens financiers et le pillage des ressources, qui s'enracinent depuis deux décennies.
Le second jour du Forum permettait d'avancer dans les analyses, en se penchant sur l'initiative d'allégement de dette des pays pauvres très endettés (PPTE), sur les cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP) et sur la sécurité alimentaire menacée par les règles de l'OMC. Les critiques, les analyses et les alternatives sont désormais de plus en plus connues : des allégements de dettes infimes, lents et n'ayant pour objectif que le refinancement de vieilles dettes odieuses et impayables ; des conditionnalités rebaptisées CSLP mais ressemblant dramatiquement aux plans d'ajustement structurels imposés en Afrique depuis la crise de la dette des années 1980 ; une ouverture à la société civile bien timide, avec la nouvelle mode de " société civile portable " créée de toute pièce par les gouvernements pour contourner les véritables mouvements sociaux ; les règles du commerce déloyales, permettant aux pays riches de se protéger et de subventionner leurs exportations, alors que cela est interdit aux pays africains par le FMI ; la logique de " tout à l'exportation " ayant entraîné l'abandon des cultures vivrières et l'appauvrissement des paysans, frappés de plein fouet par des cours mondiaux en déprime perpétuelle.
L'après-midi, des paysans venus des différents endroits de la région témoignaient des retombées sur leur vie quotidienne de ces éléments macroéconomiques. Comment espérer augmenter ses maigres revenus lorsque le cours du coton chute de moitié en trois ans et que l'on a été contraint de centrer sa production sur cet unique produit ? Le problème de l'accès à l'eau, l'absence de matériel moderne et de routes pour acheminer les produits, les règles phytosanitaires excessives que personne n'explique aux producteurs, les produits subventionnés du Nord qui inondent les marchés locaux à des prix dérisoires : le monde paysan est pris dans un étau qui ne cesse de se resserrer, alors que l'agriculture est un élément central du développement économique et social en Afrique.

Le troisième et dernier jour du Forum des peuples portait sur la culture et les médias, des domaines où l'Afrique est totalement marginalisée au sein de ce qu'on appelle un peu vite le " village planétaire ". Le fossé numérique, l'uniformisation culturelle, la concentration des médias et de la distribution, tout tend à faire de l'Afrique, berceau de l'Humanité, le grand oublié.
Restait à consacrer l'après-midi à l'élaboration d'une déclaration finale synthétisant les critiques et les alternatives définies durant les trois jours de travaux. Cette dernière ligne droite se faisait sur fond de déclarations en provenance de Kananaskis, diffusées via de vieux transistors branchés sur RFI (Radio France International). La dérision étant la politesse des désespérés, les participants ne pouvaient s'empêcher de rétorquer ironiquement à l'écoute des communiqués.

Après qu'Abdulaye Wade, le président sénégalais, se soit déclaré " très satisfait " de l'attention portée par le G7 au projet de NEPAD, ceci malgré que les pays riches rechignent à mettre la main au portefeuille, un participant s'interroge : " Si le G7 avait décidé de ne pas l'écouter, tu penses qu'il aurait protesté ? "
C'est ensuite au gouvernement canadien d'applaudir le courage des gouvernements africains, admettant que les problèmes des Africains ne peuvent être réglés que par les Africains eux-mêmes, grâce à la multiplication de leurs efforts. Ici aussi, la remarque fuse : " Et quand le prix du coton aura encore chuté de moitié, on devra encore doubler notre charge de travail pour espérer pouvoir nourrir une partie de notre famille ? "
Enfin, c'est au président français Jacques Chirac que revient le mot de la fin. Sous les rires des participants au Forum, il annonce pour la nième fois l'annulation de la dette africaine via l'initiative PPTE, tout en prônant l'affectation de la moitié de l'aide publique au développement mondiale au continent africain. " Dis ", me demande-t-on, " ils le savent chez vous qu'il a des réseaux en Afrique, Chirac ? "
La conclusion était fataliste : " En 1999, le G7 nous a annoncé l'annulation de 90% de notre dette. En 2000 c'était le projet du millénaire. En 2001 le fonds pour le Sida, la tuberculose et le paludisme. Aujourd'hui, c'est le NEPAD. Mais nous on attend toujours ! "

La clôture des travaux pouvait avoir lieu. La déclaration finale était adoptée à l'unanimité, une trentaine de journalistes annonçait fonder le RJMAD/DSA, le réseau des journalistes maliens pour l'annulation de la dette et le développement social en Afrique, et les participants se quittaient déterminés à développer les synergies citoyennes, sous le rythme des djembés et des danses organisées par les habitants de Siby.


RETOUR