LA TRAGÉDIE DE LA DETTE : D'UN COLONIALISME A UN AUTRE

Damien MILLET (CADTM France)


A Gênes, lors du dernier sommet du G8, les grands argentiers du monde n'ont pas su, une fois de plus, répondre aux attentes des organisations de solidarité internationale et des populations du Sud en annulant la dette des pays du Tiers Monde. Pas même le moindre début d'allégement sérieux… La problématique de la dette revient à l'ordre du jour de la plupart des rendez-vous internationaux car il s'agit d'un élément central dans les enjeux économiques du monde actuel. En effet, ce mécanisme de la dette permet de comprendre pourquoi, selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le monde doit se résigner au " décès de plus de 30 000 enfants chaque jour, pour des raisons qui auraient pour l'essentiel pu être évitées, (…) victimes invisibles de la pauvreté " (Rapport mondial sur le développement humain 2000, PNUD).

La dette est une catastrophe pour l'Humanité, incontestablement, maintenant dans la plus extrême pauvreté des contrées entières possédant pourtant d'importantes richesses matérielles et humaines. Une tragédie sous-jacente, qui provoque en aval une multitude de drames insupportables.

Mais cette tragédie n'est pas arrivée toute seule comme peut survenir un tremblement de terre ou un cyclone dévastateur. Elle est la conséquence de choix géopolitiques bien précis et est savamment entretenue par des gens haut placés et sans scrupules. Surtout elle est un puissant mécanisme de subordination des pays du Sud, un nouveau colonialisme en somme.

Quelques chiffres

En 2000, le stock de la dette extérieure des pays du Tiers Monde (c'est-à-dire le montant des prêts contractés par leurs pouvoirs publics à l'extérieur) est estimé à 2 044 milliards US$. Si on ajoute les pays de l'ex-Bloc de l'Est et la Turquie (le tout formant ce qu'on nomme la Périphérie), on arrive à un total de 2 527 milliards US$ (Global Development Finance 2001, Banque mondiale). Mais alors que la Périphérie regroupe 85% de la population mondiale, l'en-cours de sa dette extérieure est inférieur à la moitié de la seule dette publique des Etats-Unis. D'ailleurs la dette extérieure de la Périphérie représente au plus 5% de toutes les dettes mondiales (États, entreprises, ménages).

En 2000 toujours, les pays du Tiers Monde ont remboursé 315 milliards US$ au titre du service de la dette, et ceux de l'ex-Bloc de l'Est et la Turquie à peu près 61, d'où un total de 376 milliards US$. C'est 7 fois le montant total de l'Aide Publique au Développement (53 milliards US$ en 2000 selon l'OCDE) que les États du Nord leur consacrent, d'ailleurs souvent sous forme de prêts à des taux inférieurs à ceux du marché qui alourdissent encore le fardeau de la dette.

En 1980, le stock de la dette du Tiers Monde n'était que de 530 milliards US$. Il a donc quadruplé depuis, alors que dans le même temps, le Tiers Monde a remboursé 3 450 milliards US$, soit 6 fois sa dette de 1980 !

Si on compare les montants remboursés par les pays du Tiers Monde et les sommes des dons et nouveaux prêts qu'ils ont contractés, on se rend compte que les transferts d'argent se font globalement du Sud vers le Nord. En 2000, le Sud a envoyé 96 milliards US$ vers le Nord, et 128 milliards US$ en 1999.

Il apparaît donc que la dette est un important mécanisme de transfert de richesses du Tiers Monde vers les pays riches. Mais cette phrase est trompeuse pour nous qui justement habitons les pays riches. Il faut la corriger et la nuance est de taille : la dette est un important mécanisme de transfert de richesses des peuples du Sud vers les détenteurs de capitaux du Nord.

Pour saisir la réalité de ces chiffres, il est important de les mettre en relief avec d'autres montants. Le PNUD estime qu' " à l'échelle planétaire, il manque aux pays en développement quelque 80 milliards de dollars par an pour assurer à tous les services de base ", c'est-à-dire l'accès à l'eau potable, à une alimentation décente, à l'éducation primaire et aux vaccinations de base, ainsi qu'à des soins gynécologiques pour les femmes. L'argent envoyé au Nord a donc manqué cruellement. Voilà pourquoi on peut lire, toujours dans le rapport du PNUD cité ci-dessus : " Quelque 90 millions d'enfants ne vont pas à l'école primaire. Environ 790 millions de personnes souffrent de la faim et souffrent de précarité alimentaire, et environ 1,2 milliard d'individus vivent avec moins d'un dollar par jour " ou encore " Dans les pays en développement, plus d'un milliard de personnes n'ont pas accès à l'eau potable et près de 2,4 milliards d'individus sont privés d'une infrastructure sanitaire correcte ". Bienvenue au cœur de la tragédie de la dette…

Cette tragédie s'est jouée en 5 actes, comme toujours. Nous allons les détailler maintenant.

Acte 1 : les années 60-70

Après la Seconde guerre mondiale, les États-Unis ont instauré le plan Marshall pour la reconstruction de l'Europe. Ils ont investi massivement dans l'économie européenne pour l'aider à se remettre debout et les pays européens sont redevenus très vite des partenaires commerciaux privilégiés. De plus en plus de dollars (la monnaie de référence) circulent à travers le monde, et les autorités américaines tentent de freiner les demandes de conversion de dollars en or, pour ne pas assécher leurs coffres-forts. Elles encouragent alors les investissements des entreprises américaines à l'étranger, pour éviter le retour des dollars en excès et une flambée de l'inflation chez eux (Un monde sans loi, Jean de Maillard, Stock, 1998). Voilà pourquoi dans les années 60, les banques occidentales regorgent de dollars (les eurodollars) pour lesquels elles sont en recherche de débouchés et d'investissements. Elles les prêtent alors aux pays du Sud, qui cherchent à financer leur développement, notamment les États africains nouvellement indépendants et les pays d'Amérique latine.

A partir de 1973, le choc pétrolier apporte des revenus confortables aux émirs du pétrole qui les placent à leur tour dans les banques occidentales : ce sont les pétrodollars. Là aussi les banques les proposent aux pays du Sud, à des taux faibles pour les inciter à emprunter. Tous ces prêts provenant de banques privées constituent la partie privée de la dette publique.

S'ajoutent à cela les États du Nord où à partir de ce choc pétrolier, la crise s'est installée. Les marchandises produites au Nord ont du mal à trouver preneur à cause de la récession et du début du chômage massif. Ces pays riches décident alors de distribuer du pouvoir d'achat au Sud, afin de les inciter à acheter les marchandises du Nord. D'où des prêts d'Etat à Etat, souvent sous forme de crédits d'exportations. En gros, je te prête 10 millions US$ à bas taux, à condition que tu achètes 10 millions US$ de marchandises chez moi… C'est la partie bilatérale de la dette publique.

Le troisième acteur de cette histoire de l'endettement est la Banque mondiale. Institution née en 1944 alors que les États-Unis étaient en position de force sur la scène internationale, elle est profondément antidémocratique puisque le système adopté pour les États-membres est " 1 dollar, 1 voix ". Les États-Unis possèdent environ 18% des droits de vote (ce qui leur fournit une minorité de blocage), alors que toute l'Afrique subsaharienne n'en détient que 1,2%. A partir de 1968, son président est Robert Mc Namara, ancien président de Ford et ministre de la Défense américain qui a géré l'escalade de la guerre au Vietnam. Par l'intermédiaire de la Banque mondiale, Mc Namara va agir pour contrecarrer l'influence soviétique et les différentes tentatives nationalistes. Son combat va se placer sur le plan financier. De 1968 à 1973, la Banque mondiale va accorder davantage de prêts que pendant toute la période 1945-1968.

Ces prêts ont plusieurs buts parfaitement clairs. Tout d'abord soutenir les alliés stratégiques des États-Unis (Mobutu au Zaïre, Suharto en Indonésie, la dictature brésilienne puis plus tard les dictatures argentine et chilienne…) pour renforcer la zone d'influence américaine. Ils servent également à stopper le développement de certaines politiques visant à l'obtention d'une indépendance économique (Nasser en Egypte avec la nationalisation du canal de Suez, N'Krumah au Ghana, les révolutions cubaine et algérienne etc.).

La Banque mondiale incite les pays du Sud à emprunter dans l'espoir affiché de financer la modernisation de leur appareil d'exportation et les connecter au marché mondial. Finalement, si on est sage, on a des sous ! C'est la partie multilatérale de la dette.

La priorité de ces prêts multilatéraux va aux mégaprojets énergétiques ou d'infrastructures (routes, voies ferrées, lignes haute tension, barrages…), dans le but d'extraire les richesses naturelles du Sud et de les transporter vers le marché mondial. C'est le cas du barrage d'Inga au Zaïre, qui a permis de tirer une ligne haute tension de 1500 km vers le Katanga, province riche en minerais de toute sorte en vue de leur extraction, mais sans prendre la peine d'installer des transformateurs pour fournir de l'électricité aux villages que survole cette ligne…

Pendant ces années, l'endettement est encore supportable pour les pays du Sud car ces prêts leur permettent de produire davantage, donc d'exporter plus et de récupérer des devises pour les remboursements et de nouveaux investissements.

Ces trois intervenants (banques privées, États du Nord, Banque mondiale) sont à l'origine d'une augmentation exponentielle de la dette (elle est multipliée par 12 entre 1968 et 1980), précédant un tournant tragique.

Acte 2 : la crise de la dette

A la fin de l'année 1979, pour sortir de la crise inflationniste, les États-Unis amorcent un virage ultralibéral, qui sera poursuivi après l'élection de Ronald Reagan à la présidence. Depuis quelques mois déjà, le Royaume Uni fait de même avec le gouvernement de Margaret Thatcher. Paul Volker, le directeur de la Réserve Fédérale américaine, décide une forte augmentation des taux d'intérêt américains dans le but d'attirer les capitaux et ainsi de relancer la machine économique américaine. Les investisseurs de toute la planète sont donc fortement incités à placer leur argent aux États-Unis. Mais quel rapport avec la dette ?

C'est que jusque là les taux d'intérêt des emprunts accordés aux États du Sud étaient certes faibles, mais variables et liés aux taux américains. De l'ordre de 4-5% dans les années 70, ils passent à 16-18% au moins, voire davantage au plus fort de la crise, car la prime de risque devient énorme (Le bateau ivre de la mondialisation, Eric Toussaint et Arnaud Zacharie, éd. CADTM/Syllepse). Par conséquent, du jour au lendemain, le Sud doit rembourser 3 fois plus. En plein milieu du jeu, les règles ont été changées de façon délibérée : le piège s'est refermé.

Comme de plus cela coïncide avec une période où les prix des matières premières chutent fortement, les pays du Sud doivent rembourser davantage avec un revenu nettement inférieur. Ils tentent alors d'exporter encore plus pour récupérer davantage de devises, ce qui fait encore baisser les cours, vu l'absence de demande supplémentaire au Nord. Le Sud se retrouve pris dans l'étau de la dette sans bien sûr pouvoir faire face à ses échéances. C'est la crise de la dette.

En août 1982, le Mexique est le premier à annoncer qu'il n'est plus en mesure de rembourser. C'est la fin de l'acte 2, court mais brutal.

Acte 3 : les Plans d'Ajustement Structurel

Dès qu'un pays est contraint de stopper ses remboursements, le Fonds Monétaire International (FMI) arrive en pompier financier. Mais un drôle de pompier, qui avec sa sœur la Banque mondiale a cautionné l'apparition de l'incendie. Ou l'histoire du pompier pyromane…

Plus personne d'autre ne veut prêter à ces pays qui ne peuvent plus rembourser. Le FMI est leur seul recours. Il accepte de prêter l'argent nécessaire, mais à condition que le pays concerné accepte de mener une politique décidée par ses experts : ce sont les fameuses conditionnalités du FMI. En un mot, la politique économique de l'Etat endetté passe sous contrôle du FMI et de ses experts ultralibéraux. Là se situe l'apparition d'une nouvelle colonisation : une colonisation économique. Même plus besoin d'entretenir une administration et une armée sur place, le mécanisme de la dette se charge tout seul de gérer la dépendance.

Les mesures préconisées sont inscrites dans un Plan d'Ajustement Structurel (PAS), qui correspond toujours au même schéma : production agricole toute entière tournée vers l'exportation (café, coton, cacao, arachide, thé etc.) pour faire rentrer des devises, donc réduction des cultures vivrières et déforestation pour gagner de nouvelles surfaces ; austérité budgétaire et réduction des dépenses, en général baisse drastique des budgets sociaux " non-productifs " (santé, éducation, subventions aux produits de base) ; licenciements dans les services publics ; fiscalité souvent réduite à une TVA à taux unique et élevé frappant surtout les plus démunis ; privatisations massives ; ouverture totale aux capitaux étrangers… La potion est très amère.

Par exemple, au Mali, Alpha Oumar Konaré est élu Président en 1992, après la dictature du général Moussa Traoré. Sa politique est docile à l'égard du FMI et son but est le rétablissement des grands équilibres macro-économiques. Il s'applique à promouvoir les activités marchandes privées et à assainir le secteur public, comme on dit au FMI. Les effectifs de la fonction publique passent alors de 45000 en 1991 à 37700 en 1998, soit une baisse de 17%, et les salaires publics subissent une baisse en valeur réelle comprise entre 11% et 18%. La pression fiscale est passée de 8,5% en 1988 à 14% en 1998, tandis que les dépenses courantes sont passées de 15% du PIB à 10,8%. Et le gouvernement est tout fier d'en déduire que sur le plan des grands équilibres, " la politique d'ajustement a permis une amélioration notable " ! Sur les 90 entreprises publiques en 1985 au Mali, il en reste 36 en 1998, 26 ayant été liquidées et 28 privatisées. Si bien qu'en 1988, 75% des recettes fiscales du gouvernement passaient dans la masse salariale de ses fonctionnaires, contre 27% en 1998. C'est ce que le gouvernement qualifie d' " assainissement notable des dépenses ".

Et ça continue : en 2000, audits de la Caisse de Retraite du Mali (CRM) et de l'Institut National pour la Prévoyance Sociale (INPS) et adoption d'un plan d'assainissement de leurs finances ; vente de 60% du capital d'Electricité du Mali (EDM) ; vente de l'Hôtel de l'Amitié ; privatisation à 35% de la Société Nationale des Tabacs et Allumettes du Mali (SONATAM), avec privatisation totale en vue ; liquidation de la Société Malienne de Matériel de Travaux Publics (SLMTP), de l'Office des Relais Touristiques (ORT) et de la Société Nationale de Recherche et d'Exploitation Minière (SONAREM).

Puis ce sera le tour des privatisations du management d'Aéroports du Mali (ADM), de l'Usine Malienne des Produits Pharmaceutiques (UMPP) et de 50% de la Société des Télécommunications du Mali (SOTELMA). Pourtant le niveau de vie des populations ne décolle pas pour autant. Quelques chiffres suffisent : en 1999, le taux brut de scolarisation primaire est de 56% ; le nombre moyen d'élèves par enseignant dans le primaire est 79 ; 27% des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition ; 59% de la population a accès à un centre de santé à moins de 15km ; 17 % des logements sont équipés de l'eau courante et 12% de l'électricité.

Autre exemple : en juillet 1999, le FMI a accordé un crédit à Madagascar. En échange, le gouvernement procède à d'importantes réformes structurelles, comme la privatisation de la seconde banque publique du pays (une banque agricole), ainsi qu'à la libéralisation des secteurs des télécoms, de la pêche et des ressources minières. La compagnie pétrolière publique (Solima) fut privatisée avec retard, en juin 2000 seulement. Mais, comme le pays appliquait gentiment la politique qu'on entendait lui imposer, il méritait une nouvelle bouffée d'oxygène financière. Dès juillet 2000, la première tranche d'un nouveau crédit d'ajustement structurel de la Banque mondiale fut débloquée. Pour 2001, sont encore prévues les privatisations d'Air Madagascar (compagnie aérienne), de Telma (Télécoms), de Sirama (sucre), de Hasyma (coton), de Secren (chantier naval) et de Somacodis (distribution de détail). C'est donnant-donnant…

En outre, le FMI a l'habileté de faire reposer la responsabilité de ces décisions sur les gouvernements en place au Sud. Tous les ans, chaque Etat doit établir des rapports analysant la situation économique et traçant des perspectives pour l'avenir. Dans un sens ultralibéral, bien évidemment. Les prêts et rééchelonnements divers ne sont accordés qu'à condition que ces rapports aillent dans le " bon " sens, complétés par des visites de gentlemen de la Banque Mondiale ou du FMI pour s'en assurer directement. Les États riches créanciers, regroupés au sein du Club de Paris, accordent quelques allégements uniquement à cette condition.

Parmi ces rapports figure la Lettre d'Intention. Elle présente le programme du gouvernement pour les trois ans à venir. En fait, les Institutions Financières Internationales font signer par les autorités en place la liste de leurs propres revendications, pour mieux expliquer le cas échéant qu'elles n'ont fait qu'entériner les choix des autochtones… Le mécanisme de la dette est un mécanisme de subordination très subtil et très impressionnant.

Acte 4 : le rôle des dirigeants des pays du Sud

Pour parvenir à leurs fins, les États riches ont dû établir des accords avec les élites du Sud à l'encontre de l'intérêt général dans ces pays. Le moyen était donc de favoriser l'intérêt particulier, dans le but d'éviter toute rébellion. Les pays pauvres ne sont pas parvenus à s'entendre pour refuser en bloc de rembourser cette dette devenue illégitime. Le Nord craignait par dessus tout un éventuel cartel des pays endettés qui aurait pu peser dans les négociations, comme l'OPEP en ce qui concerne le pétrole. A chaque fois, le FMI a imposé des négociations au cas par cas, pour garder à coup sûr le contrôle des initiatives.

Ainsi, les élites du Sud, qui recevaient les nouveaux prêts, ont reçu une carte blanche implicite pour prélever leur propre pourcentage. C'était le prix à payer pour garantir la pérennité du système.

L'exemple de la dictature argentine est éclairant à ce sujet (La Bourse ou la Vie - La finance contre les peuples, Eric Toussaint, ed. Syllepse). Le général Videla a tenu les rênes du pouvoir de 1976 à 1981, suivi du général Viola jusqu'en 1983. Son gouvernement a obligé les entreprises publiques à s'endetter, avec le soutien du FMI et de la Réserve fédérale américaine. Par exemple, la compagnie pétrolière YPF, qui possédait des ressources suffisantes pour soutenir son propre développement, a pourtant vu sa dette passer de 372 millions US$ au moment du coup d'Etat militaire à 6 000 millions US $ à la fin de la dictature 7 ans plus tard. Une partie de ces sommes (au moins les deux tiers), prêtée en majorité par les banques privées du Nord, n'est même pas parvenue en Argentine : elle a été immédiatement placée dans ces mêmes banques, et les commissions de rémunération ont été versées sur des comptes ouverts à titre personnel par les membres de la junte militaire au pouvoir. Avantages, si on peut dire : les banques n'ont même pas eu à débourser cet argent en totalité et le pouvoir s'enrichit. Contreparties : les entreprises s'endettent et les peuples remboursent. C'est ainsi que les entreprises publiques seront déclarées non rentables (à cause de cet endettement forcé), puis seront privatisées plus tard sur le conseil du FMI (YPF est vendue à la multinationale espagnole Repsol en 1999). Les États-Unis sont alors trop heureux de voir revenir dans leur giron un pays qui avait tenté une expérience nationaliste et un décollage économique dans le cadre du régime péroniste. Autre exemple : l'entreprise aérienne Aerolineas Argentinas. Elle a été privatisée, au profit de l'espagnole Iberia. Les Boeing 707 qu'elle possédait ont été vendus pour 1,54$ chacun exactement, et Aerolinas Argentinas a dû ensuite payer un leasing pour les utiliser… Les régimes qui ont succédé à la dictature (Alfonsin, Menem) ont amnistié les tortionnaires et assumé la dette contractée par la dictature, y compris la dette des entreprises privées qui est venue grossir la dette publique argentine, et ce de manière parfaitement illégale. Et le peuple argentin rembourse toujours, actuellement au bord du gouffre économique après trois ans de récession.

Pour les élites du Sud, le mécanisme de la dette n'a donc pas que des mauvais côtés. Voilà pourquoi à la fin du mois d'avril 2001, plusieurs pays africains se sont prononcés en faveur d'une aide accrue des pays développés de préférence à l'annulation totale de leur dette. Le ministre des Finances de Tanzanie, Basil Mramba, a déclaré : " En tant que pays pauvre je serais très heureux de voir annuler ma dette à 100%, mais si l'annulation à 100% signifie la faillite de ces institutions (la Banque mondiale et le Fonds monétaire international), ce serait tuer la poule aux œufs d'or. " Mais poule aux œufs d'or pour qui ? Par ailleurs, " il faut être pragmatique et réaliste ", a affirmé Ali Badjo Gamatie, le ministre des Finances du Niger, alors que " les esprits ne sont pas encore près à accepter un allègement de la dette à 100% ", selon Emile Doumba, ministre des finances du Gabon (Dépêche AFP du 28 avril 2001).

Acte 5 : la coupe déborde

Dans les années 90, dans leur très grande majorité, les pays en développement sont tombés sous la coupe du FMI. Mais rien n'est réglé pour autant, bien au contraire. La dette continue sa course folle, on l'a vu, et les crises financières se multiplient. L'ouverture totale du Tiers Monde aux capitaux étrangers et les mesures libérales imposées par le FMI ont attiré des capitaux fortement volatils, prêts à déguerpir dès les premiers signes de fragilité économique. Ce fut le cas en Amérique du Sud en 1994, puis en Asie du Sud-Est en 1997, en Russie en 1998, et de nouveau en Amérique latine en 1999. Actuellement la Turquie et l'Argentine traversent des crises économiques sans précédent. Mais toujours et partout, les mêmes recettes sont imposées : de nouveaux prêts en échange d'une libéralisation accentuée de l'économie. D'ailleurs ces nouveaux prêts alourdissent la dette, mais ne sont pas destinés à restaurer un peu de bien-être pour les populations du Sud. Ils sont juste là pour permettre à l'Etat en crise de rembourser ses créanciers du Nord, souvent responsables d'investissements risqués et hasardeux…

Mais à chaque fois, la priorité est donnée à la poursuite du remboursement de la dette. Ainsi, depuis la crise de 1994, les revenus des exportations de pétrole du Mexique transitent par un compte situé au États Unis, et un magistrat américain a l'autorisation de bloquer les flux de ce compte vers le Mexique s'il ne rembourse pas sa dette. Les États ainsi dominés par le FMI perdent totalement leur souveraineté : c'est effectivement une colonisation économique.

La dégringolade du prix des matières premières se poursuit inexorablement. Ce que l'on observe ressemble bien plus à du pillage des ressources du Sud qu'à des échanges commerciaux équitables.

Produit
Unité
1980
1990
2000
Café
cents / kg
481,4
197,2
190,9
Thé
cents / kg
230,5
205,8
186,4
Huile d'arachide
$ / tonne
1192,7
963,7
709,6
Huile de palme
$ / tonne
810,7
289,9
308,2
Soja
$ / tonne
411,4
246,8
210,6
Riz
$ / tonne
570,5
270,9
201,2
Sucre
cents / kg
87,7
27,7
17,9
Coton
cents / kg
286,4
181,9
129,5
Cuivre
$ / tonne
3031
2661
1803
Or
$ / once
844,3
383,5
277,4
Plomb
cents / kg
125,8
81,1
45,1
Nickel
$ / tonne
9054
8864
8588
Etain
cents / kg
2329,8
608,5
540,4
GDF 2001 - World Bank.

Au milieu des années 90, les dirigeants des pays les plus riches sont particulièrement inquiets pour le système financier international. En 1996, le sommet du G7 de Lyon décide donc de lancer une initiative pour alléger quelque peu la dette des pays pauvres. Mais là aussi, les intentions sont bien précises.

C'est l'initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), qui consiste à accorder des remises de dette à des pays très pauvres et très endettés ayant appliqué pendant deux périodes de 3 ans des politiques d'ajustement ultralibérales. A l'issue, si le pays concerné est toujours en situation d'endettement insoutenable, il peut bénéficier d'un allégement visant à rendre sa dette soutenable.

Premier bémol : il faut être très pauvre et très endetté pour pouvoir prétendre à de tels allégements. Ainsi le Nigéria est très endetté, mais comme il s'agit d'un pays producteur de pétrole, il n'est pas jugé assez pauvre. D'autre part, Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète, n'est pas jugé assez endetté pour être éligible. Il en ressort une liste de 41 pays dits PPTE, sur les quelque 180 pays en développement… Et les pays où vivent la plupart des pauvres de la planète ne sont pas concernés : l'Inde, la Chine, le Brésil, l'Indonésie, le Mexique, les Philippines, le Pakistan, etc… ne sont pas classés comme PPTE.

Second bémol : les conditions pour estimer si la dette est insoutenable sont draconiennes, et trop peu de pays bénéficient d'un allégement véritable.

Voilà pourquoi en 1999, à Cologne, sous la pression d'une pétition gigantesque de 17 millions de signatures, le sommet du G7 assouplit quelque peu ces critères. Par exemple, pour être déclaré éligible pour cette initiative dite PPTE renforcée, la valeur de la dette doit être supérieure à 150% des revenus d'exportation du pays, au lieu du 250% dans l'initiative initiale. L'allégement vise alors à ramener cette valeur à 150% des revenus d'exportation. On ne cherche pas à libérer les pays du Tiers Monde du fardeau de la dette, on cherche juste à leur permettre de continuer à rembourser.

En juillet 2001, seuls 23 pays sont concernés, avec des allégements d'ailleurs très partiels : 1,6% seulement de la dette totale du Tiers Monde est susceptible d'être allégée dans les prochaines années !

Les pourcentages d'annulation mirobolants entendus dans les média sont hélas trompeurs, car ils portent sur une faible part de la dette, celle existant avant le tout premier rééchelonnement (souvent au début des années 80), le reste n'étant pas allégé ! Mais l'astuce est efficace : trop nombreux sont ceux qui s'y méprennent. De plus, l'allégement est étalé sur plusieurs dizaines d'années, donc le montant à prendre en compte pour les statistiques est bien moindre. Ensuite, les pays doivent faire preuve de la plus grande docilité politique et économique pour être sélectionnés. C'est ainsi que le premier pays sélectionné est l'Ouganda, allié des États-Unis dans la Région des Grands Lacs.

Bien sûr, l'accès à l'allégement est conditionné à la mise en place de deux phases de réformes d'ajustement structurel d'une durée comprise entre 3 et 6 ans. Depuis les PAS de sinistre mémoire, un zeste de social a été ajouté pour sauver les apparences et un nouveau nom a été attribué (" Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté ") mais la logique est toujours la même. A tel point que certains pays éligibles, comme le Laos, ont refusé l'allégement proposé…

A cet égard, il est tentant de présenter le point de vue de Jean-Michel Severino, nouveau directeur général de l'Agence Française de Développement (AFD) et ancien vice-président de la Banque mondiale chargé de l'Asie orientale et du Pacifique, pour qui " on ne pourra faire un véritable bilan [de l'initiative PPTE] que d'ici dix ou quinze ans, quand l'ensemble des annulations de dette qu'elle permet auront eu lieu ". Avant d'ajouter : " cette initiative risque de mettre les pays en développement sous tutelle pour une longue durée : tous les ans, pendant quinze ans, les pays bénéficiaires vont devoir discuter leurs budgets à Washington et auprès des principaux bailleurs bilatéraux. Est-on prêt à assumer cette réalité politique ? Enfin, on peut se demander si les bailleurs sont à la hauteur de la situation : savent-ils suivre des programmes globaux de soutien institutionnel pendant longtemps ? Toute la qualité de programmes associés à l'initiative dépend de la capacité de gestion des administrations des pays du Sud ; sommes-nous prêts et capables de les aider en ce domaine ? Aujourd'hui, la réponse est non. " (Cité par Jeune Afrique Economie, n° 329)

Pour une annulation totale de la dette extérieure publique du Tiers Monde

A la lecture de cet historique de la dette, il semble acquis que l'endettement du Tiers-Monde et l'ajustement structurel sur lequel il débouche sont le frein essentiel au développement des pays de la Périphérie et constituent un des mécanismes fondamentaux par lesquels s'exercent les diktats du G8, des firmes transnationales et du trio Banque Mondiale / FMI / OMC. Voilà l'angle d'attaque du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM), dont l'antenne française a vu le jour au début de l'année 2001.

Le CADTM est né en Belgique au début des années 90 et s'est progressivement développé en un réseau international (Mali, Togo, Bénin, Equateur, Venezuela, Suisse, France etc…). Il est en contact étroit avec des partenaires du Sud (RAID en Tunisie, CONGAD au Sénégal, CNONG et FODEX au Congo-Kinshasa, AIDC en Afrique du Sud, etc.). et le CADTM travaille systématiquement avec ATTAC, la RCADE espagnole, la coalition internationale Jubilé Sud, l'organisation paysanne Via Campesina, Focus on the Global South et d'autres réseaux qui poursuivent des objectifs convergents.

Le CADTM revendique l'annulation totale de la dette extérieure publique du Tiers-Monde, que nous dénonçons comme illégitime car remboursée plusieurs fois et largement contractée par des régimes non-démocratiques en complicité avec les créanciers, et l'abandon des politiques d'ajustement structurel imposées aux pays de la Périphérie. Dans cette perspective, afin de montrer que cette annulation est tout à fait possible sans mettre en cause le système financier international, il est important de rappeler que la dette de la Périphérie représente au plus 5% du montant total des dettes mondiales.

D'autre part, on peut illustrer le profond déséquilibre entre les situations au Nord et au Sud par un petit exemple : au Sénégal, le salaire moyen d'un maçon est de 15FF par jour ; un manque à gagner de 1500FF pour un occidental est certes peu réjouissant mais souvent supportable ; en revanche, pour un maçon sénégalais, rembourser 1500FF, c'est perdre l'équivalent de 100 jours de travail… Par conséquent, il est tout à fait possible d'annuler la dette du Tiers Monde sans risque.

L'annulation de la dette extérieure publique, évidemment nécessaire, devra se prolonger par l'élaboration d'alternatives adaptées à chaque région (incluant le droit des pays de la périphérie au protectionnisme), soutenues par la constitution d'un fonds de développement démocratiquement contrôlé par les populations locales et alimenté par différentes mesures : expropriation des biens mal acquis par les élites des pays en développement et rétrocession aux peuples du Tiers-Monde (par exemple, la fortune de feu Mobutu est estimée à plus de 8 milliards US$, soit 2/3 de la dette de l'ex-Zaïre…), taxe de type Tobin sur les transactions financières, augmentation de l'Aide Publique au Développement au taux de 0,7% du PIB comme les pays riches s'y étaient engagés à Rio en 1992 (au lieu de 0,22% comme c'est le cas actuellement en moyenne), impôt mondial exceptionnel sur les grosses fortunes etc… Parallèlement, une nouvelle architecture financière internationale est indispensable, ainsi qu'un contrôle des marchés financiers et la suppression des paradis fiscaux. Mais cela exige un changement de logique.

D'ailleurs, si l'on songe à l'esclavage ou aux ravages humains, sociaux et écologiques que les politiques décidées au Nord ont provoqués de tous temps au Sud, on peut tout à fait légitimement se prononcer en faveur de la création d'un transfert planifié de richesses des pays du Nord vers les pays du Sud, au titre de réparation d'une dette historique et écologique, dont cette fois-ci le Sud serait le créancier...

Nous ne pouvons pas supporter qu'en Afrique, comme l'a dit Kofi Annan (secrétaire général de l'ONU), 38% des budgets soient destinés au remboursement de la dette, les amputant gravement (Afrique : abolir la dette pour libérer le développement, Eric Toussaint et Arnaud Zacharie, éd. CADTM/ Syllepse).

A l'opposé de ce que laissent penser les politiques uniformes décidées par le FMI, le Tiers Monde est un ensemble hétérogène où se côtoient des richesses naturelles et culturelles variées et des niveaux de développement très différents : on ne peut confondre les " dragons asiatiques ", les pays les moins avancés d'Afrique ou les géants comme le Brésil ou l'Inde.

Refuser d'annuler la dette extérieure publique et imposer des politiques d'ajustement équivaut à un refus d'aide à ces peuples en danger. Pour notre part, nous voulons affirmer notre soutien chaleureux à tous les peuples du Sud. Notre combat puise sa force dans notre exigence de justice et d'équité pour les relations entre les différentes populations de notre village planétaire.

Damien MILLET (CADTM France) pour le site de l'Ornitho : www.ornitho.org


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