Echec du Consensus de Washington

Arnaud Zacharie

Suite aux politiques monétaristes lancées au Nord et à la crise de la dette du Tiers Monde, les années 80 vont progressivement aboutir au Consensus de Washington, qui va orienter l'ensemble des politiques économiques mondiales vers les objectifs d'austérité budgétaire et de libéralisation du commerce et des capitaux.
A l'époque, les bouleversements macroéconomiques impliqués par la hausse des taux d'intérêt internationaux ont provoqué de graves déséquilibres de la balance des paiements du Sud. La stabilité du système financier international devient ainsi tributaire d'un rééquilibre de cette balance, ce qui comporte une contradiction de poids : un excédent du Sud implique un déficit des paiements du Nord, alors que le Nord a lui-même accumulé un endettement public démesuré.
Mais cette contradiction structurelle est superbement ignorée et le Consensus de Washington est appliqué partout par le biais des plans d'ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale : les budgets sont réduits à leur plus simple expression et les frontières commerciales et financières sont largement ouvertes aux investissements internationaux.
Or, comme le note la CNUCED dans son Rapport sur le Commerce et le Développement 1999 (Aperçu général, p. 9) : "Après plus de dix ans de réformes libérales dans les pays en développement, leurs difficultés de paiement, qui avaient conduit à repenser les orientations, n'ont rien perdu de leur acuité, et leur économie est plus tributaire que jamais du financement extérieur pour parvenir à un taux de croissance permettant de s'attaquer aux problèmes profondément ancrés de la pauvreté et du sous-développement".

Ainsi, si la réduction drastique des budgets sociaux (éducation, santé, subventions, etc.) a fortement appauvri les populations du Sud, les mesures macroéconomiques de libéralisation ont également abouti à un cuisant échec, ceci aussi bien en matière commerciale que financière.

La libéralisation du commerce

La libéralisation du commerce était censée permettre une allocation optimale des ressources (en fonction des avantages comparatifs) et procurer aux pays en développement les revenus d'exportation nécessaires au désendettement et à l'importation d'équipements pour son industrialisation.
Or, les pays en développement se sont en réalité retrouvés cernés par les règles déloyales de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), tandis que le "tout à l'exportation" sans débouché supplémentaire sur le marché mondial a abouti à une détérioration constante des cours des matières premières (et donc des revenus d'exportation).

Le protectionnisme du Nord : en vertu de l'accord de l'OMC sur l'agriculture, les pays en développement ont été tenus d'abaisser leurs tarifs douaniers et de réduire les subventions versées à leur secteur agricole. Mais à l'opposé, les pays riches du Nord ont eu recours à des obstacles tarifaires et non tarifaires pour limiter l'entrée des exportations agricoles du Sud. En outre, les exemptions existantes de l'OMC permettent aux pays riches de fournir un soutien direct des revenus aux producteurs agricoles : quelque 350 milliards de dollars annuels ! Ce protectionnisme des pays riches n'est pas limité au secteur de l'agriculture et selon le PNUD, cette concurrence déloyale entraîne des pertes annuelles de 700 milliards de dollars au titre des recettes d'exportation pour les PED (Rapport sur la pauvreté 2000, PNUD, p. 51) !
La détérioration des termes de l'échange : suite à une augmentation des exportations sans demande mondiale supplémentaire, le Tiers Monde doit subir une chute quasi perpétuelle du cours des matières premières qu'il exporte. Comme le note par exemple la Banque mondiale dans son Global Development Finance 2000 (p. 174), "A la fin de l'année 1999, les prix ont diminué de 48% pour le cacao, de 36% pour le thé et de 46% pour le coton par rapport aux cours de 1997." Cela entraîne une diminution des revenus d'exportation et donc de devises nécessaires aux importations. Par conséquent, le développement économique est paralysé et la sécurité alimentaire du Sud devient incertaine (vu que les réformes d'ajustement ont impliqué une substitution des cultures d'exportation aux cultures vivrières). De nombreux pays pauvres doivent emprunter pour payer leurs importations commerciales de produits alimentaires et autres, ce qui aggrave la situation de leurs balances des paiements, augmente leur dette extérieure et les rend plus dépendants de l'aide alimentaire.

La libéralisation financière

La libéralisation financière devait quant à elle attirer les capitaux internationaux en quête de hauts rendements et permettre aux pays en développement d'investir davantage que leur épargne sans creuser le déficit des paiements. En outre, les IDE (investissements directs à l'étranger) devaient favoriser le transfert de technologies et de compétences du Nord vers le Sud.
Or, les flux de capitaux se sont révélés très concentrés et instables, ce qui aboutit à une marginalisation financière de nombreux pays et à des crises financières à répétition dans les pays "privilégiés" par ces flux.

La concentration des flux de capitaux internationaux : comme le note la CNUCED (op. cit., p. 12), alors que les quatre cinquièmes des IDE mondiaux sont destinés aux pays riches, "les apports de capitaux [destinés aux pays en développement] se sont concentrés sur un petit groupe d'une vingtaine de marchés émergents, qui ont reçu plus de 90% du total dans les années 90, contre 50% environ avant le déclenchement de la crise de la dette". En clair, une part importante des pays en développement (et principalement les 48 PMA qui se contentent de 1% des IDE destinés aux PED) est privée de cet apport de capitaux et ne dispose donc pas des fonds nécessaires à son développement. Et les perspectives en la matière ne sont pas optimistes, comme le note par exemple le Rapport 2000 de l'OCDE sur les statistiques de la dette extérieure (p. 9) : "De nombreux pays en développement, parmi lesquels la majorité des pays à faible revenu, ne parviennent toujours pas à attirer les capitaux privés. Leur dépendance à l'égard de l'APD se trouvera encore aggravée, du fait qu'ils n'intéressent pas les investisseurs privés".
L'instabilité des flux de capitaux : suite à la "financiarisation" de l'économie mondiale, une part sans cesse croissante des apports de capitaux correspond à des fusions-acquisitions et à des opérations spéculatives (et donc pas à des investissements réels). Cela a aboutit au cours des années 90 à des crises financières à répétition, les flux de capitaux "moutonniers" passant d'Amérique latine en Asie, puis rebondissant de Russie en Amérique latine, aggravant au passage la pauvreté et les inégalités. Ainsi, selon la CNUCED (op. cit., p. 10-11), "La majorité des pays qui ont connu une croissance plus rapide ont vu leur balance commerciale se détériorer, le déficit étant financé par des apports de capitaux privés. Toutefois, ces apports n'ont pas été soutenus, ce qui a provoqué des crises monétaires, une contraction économique et une restriction massive des importations. (…) La libéralisation des flux de capitaux, souvent motivée par la nécessité de financer les déficits extérieurs croissants, a en fait aggravé les choses".

En résumé, le Consensus de Washington se révèle un cuisant échec et sa logique empêche tout espoir de développement pour le Sud.
Suite au protectionnisme des pays riches et à la chute des cours des matières premières, les revenus d'exportation escomptés ont été maigres et la libéralisation du commerce aboutit à un accroissement constant du déficit commercial (les seuls pays faisant exception étant ceux appliquant un contrôle des mouvements de capitaux, comme le Chili et la Chine).
Ce déficit n'a été temporairement bouché par les flux de capitaux privés que dans une vingtaine de pays (les pays dits "émergents"). Mais ces flux étant majoritairement spéculatifs, leur reflux massif a laissé apparaître un important déficit des paiements, ce qui a débouché sur des crises financières dévastatrices et de sévères récessions régionales.
Le cuisant échec du Consensus de Washington est résumé ainsi par la CNUCED (op. cit., p. 15) : "Les mesures qui sont prises pour réduire le déficit des paiements par un accroissement des exportations vers les pays développés se heurtent au marasme des marchés, à une évolution défavorable des termes de l'échange et au protectionnisme. Il en résulte que le maintien de la croissance repose de plus en plus sur la capacité d'attirer des capitaux spéculatifs est ainsi devenue le pilier instable de la croissance économique et du développement dans de nombreux pays."

Les institutions financières internationales en crise de légitimité

Cette réalité a dénaturé totalement le rôle des institutions financières internationales : alors que le FMI a pour fonction officielle de garantir la stabilité du système financier international et que la Banque mondiale est censée financer des projets de développement, ces deux institutions ont quasiment fusionné pour se limiter au rôle de pompier (en dégageant des lignes de crédit pour boucher le déficit créé par la fuite des capitaux) et de gendarme (en conditionnant ces "aides" à des réformes de libéralisation sans cesse plus poussées) du système mondial.
Cette réalité explique les résultats de l'étude réalisée par l'économiste Walden Bello (Focus on Global South), selon laquelle 80% des prêts de la Banque mondiale sont destinés à la vingtaine de pays ayant accès aux marchés financiers. Les quelque 130 autres pays du Tiers Monde se contentent des prêts restants, pas toujours efficaces, puisque le taux d'échec des projets de la Banque mondiale dans les pays pauvres est évaluée à 70% par la Banque elle-même.
Elle explique également les résultats de l'étude de l'économiste de la Banque mondiale William Easterly, qui montre que les pays n'ayant pas suivi les programmes d'ajustement ont obtenu de meilleurs résultats en matière de lutte contre la pauvreté que ceux ayant appliqué les réformes du FMI et de la Banque mondiale. Il compare par exemple la Chine et l'Inde avec la Zambie et les Philippines. Il explique que les réformes d'ajustement économique ne profitent pas aux pauvres, alors que ces derniers sont les principales victimes de la rigueur des programmes d'austérité.

Dépendants de capitaux privés instables ou absents, condamnés à des prêts multilatéraux conditionnés à des réformes qui aggravent les déséquilibres et l'endettement, les pays du Tiers Monde doivent en outre faire face à une chute constante de l'APD (Aide Publique au Développement). Ainsi, alors qu'en 1992 au Sommet de Rio les pays riches s'étaient engagés à tripler leur APD pour atteindre 0,7% de leur PIB, les flux d'APD n'ont cessé de chuter depuis lors, alors que le service de la dette n'a cessé de croître. Ainsi, la comparaison entre le montant de l'APD et celui des remboursements de la dette montre que les pays en développement rembourse près de sept fois plus pour leur dette qu'ils ne reçoivent d'APD !

Le constat est dramatiquement clair : le développement économique et social des pays en développement ne pourra se faire sans la constitution d'un fonds de développement conséquent et sans des réformes profondes dans l'architecture commerciale, financière et institutionnelle internationale.

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