Argentine : le peuple se soulève

 

Denise Comanne

 

Les révoltes des 19 et 20 décembre 2001, où des dizaines de milliers de citoyens sont descendus dans la rue, ont renversé le gouvernement, mais le prix de cette victoire est lourd : 31 morts, 354 blessés et 2 500 arrestations.

Le peuple est devenu à nouveau le sujet social, l'acteur d'un possible changement

Ce ne sont pas tant les salarié(e)s, victimes de réductions de salaires ou de dégradations de leurs conditions de travail, qui se dressent contre le gouvernement corrompu et le renversent en quelques heures, mais le "peuple" dans son ensemble. Cette force sociale regroupe les chômeurs et chômeuses, les jeunes, les personnes âgées, les mères de famille et leurs enfants… soit tous ceux et celles qui sont progressivement privés des biens indispensables à leur existence. Comme l'explique un dirigeant du mouvement : "L'homme adulte protagoniste des luttes syndicales disparaît face aux femmes et aux jeunes qui sont aux premiers rangs de la révolte" (Raoul Zibechi, "Le retour de l'Argentine plébéienne", Brecha, 28.12.2001).

Ce ne sont pas les organisations politiques et syndicales traditionnelles qui orientent et conduisent la révolte. Le modèle est recherché par les manifestants - faute de mieux - chez les Mères de la Place de Mai, les mères des enfants assassinés et disparus lors de la dictature, qui résistent obstinément depuis sa chute en 1983 et deviennent ainsi une référence pour toutes les victimes des autres plan d'ajustement imposés par le FMI et la Banque mondiale. "Où est-elle? On ne la voit pas cette fameuse CGT (La CGT est la Centrale Générale des Travailleurs, d'obédience péroniste). Mères de la Place de Mai, le peuple vous embrasse" (slogan et chanson dans la rue). "Les plus jeunes s'organisent; une jeunesse extrêmement combative qui ne sent pas représentée par les partis traditionnels du système ni par la bureaucratie syndicale ou par les institutions de jeunesse de l'Eglise" (Nestor Kohan, enseignant à l'Université populaire Mères de la Place de Mai, 22.12.2001). "Seule la Centrale des Travailleurs Argentins (CTA) ne semble pas rejetée par les manifestants, mais si ceux-ci obéissaient auparavant à des consignes de grève et manifestaient sous les bannières syndicales et politiques, cette fois ils l'ont fait en simples citoyens. Les quelques dirigeants politiques qui ont tenté de rejoindre la foule ont été rejetés et des centaines de manifestants ont tenté de prendre le Congrès d'assaut" (Carlos Gabetta, Le Monde diplomatique, janvier 2002).
Ce mutisme des principales organisations de la classe ouvrière est préoccupant, parce que la petite bourgeoisie, partie prenante du mouvement d'ensemble contre le néolibéralisme, est révoltée mais n'a pas de "boussole de classe" pour se guider vers une issue progressiste.
Le fait est maintenant acquis auprès d'une frange croissante des sans emploi que la distribution des richesses produites par le travail humain et la nature ne doit plus passer par le salaire (devenu illusoire pour des millions de pauvres). Ainsi, des initiatives alternatives de contrôle sur la production et la distribution des fruits du travail se multiplient : "Nous vivons un sentiment de plénitude, de récupération de notre dignité" confie un manifestant ayant participé au partage et à l'échange de marchandises "déprivatisées", revenues à leur fonction de valeur d'usage (Raul Zibechi, Brecha, 21.12.2001). N'en déplaise aux puissants médias à la botte du pouvoir qui ne veulent y voir que le saccage de quelques "ennemis de la République". Si c'est en toute "légalité" que 150 milliards de dollars (26 au cours de l'année 2001) ont été détournés par les capitalistes argentins, c'est en toute "légalité" que les manifestants récupèrent les marchandises des supermarchés dont l'entrée est interdite à un nombre croissant de démunis.

"Queremos comer ! " (Nous voulons manger !)

"Chaque jour, plus de 2 000 Argentins passent sous le seuil de pauvreté (Le Monde, 22.12.2001). C'est le droit de vivre qui est revendiqué dans la rue. La révolte des 19 et 20 décembre est une étape d'un long processus de mobilisations parties des provinces les plus reculées et convergeant vers Buenos Aires. Cela a commencé avec les émeutes de Santiago del Estero en 1993, dans la province de Neuquen en 1996, dans la province de Buenos Aires en 1997. Dès mars 2001, avec la multiplication de barrages routiers, les "piquetes", les manifestants ont atteint la capitale. "Les routes sont les veines du capitalisme et nous les coupons" explique un "piquetero". Ceux qui n'osaient pas encore s'associer à ces actions directes et s'affronter à la police ont appuyé symboliquement l'initiative en réclamant des "salaires de citoyenneté" pour les chômeurs : 3 millions de signatures ont été recueillies en trois jours !
Pour la première fois, la cessation de paiement de la dette s'est concrétisée sous la pression du mouvement populaire (scénario différent de 1982 ou de 1987). Toutes les précautions prises par les financiers pour éviter la "contamination économique" de la crise nationale sont sérieusement menacées par le danger plus important d'une "contamination politique" qu'introduit le peuple argentin en remettant en cause la dette et en scandant dans les rues "assez d'austérité !". L'Argentine a déjà connu des crises, mais cette fois-ci, le choc ne sera pas un léger frémissement qui anticipe la reprise, parce qu'il existe une nouvelle réalité de misère, de sous-emploi, de démantèlement industriel et de désintégration régionale que le pays n'a jamais connue auparavant. L'Argentine traverse une crise révolutionnaire qui allie l'effondrement inédit de l'économie, l'épuisement du régime politique et l'irruption historique des masses. Les conditions objectives sont réunies pour une issue progressiste : le tout est de savoir si le peuple argentin pourra se saisir de l'opportunité. Cet exemple pour d'autres peuples et d'autres gouvernements pourrait faire avancer la constitution d'un front des pays endettés.


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