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Entretien avec Pierre Bourdieu
Paru dans " Flux News " n°27, déc.2001-Janv., fév.2002
Pour Pierre Bourdieu l'engagement n'est pas un mythe mais une réalité
et un combat de tous les jours. Ce chercheur en sciences sociales, ce
professeur du Collège de France, est probablement un des rares
intellectuels à encore oser dire haut et fort son mépris
pour un système entièrement à la solde d'un pouvoir
dominant. A la tête d'un réseau de chercheurs, le sociologue
veut se servir du travail scientifique comme d'une arme politique. Cet
infatigable combattant a produit, dans Contre-feux 2, un texte où
il dénonce les méfaits de la marchandisation et de la mondialisation
appliquées à la culture.
Flux News : Avec l'écroulement des twin towers et quoi qu'il
arrive par la suite, Ben Laden semble bel et bien avoir gagné la
bataille des symboles dans son combat avec l'Amérique. Après
le 11 septembre, le monde ne sera plus pareil. La sociologie de combat
doit-elle changer de stratégie ?
Pierre Bourdieu : Ce qui apparaît en conséquence de ce qui
s'est passé, c'est que les rapports de force qui gouvernent le
monde sont plus évidents que jamais, c'est-à-dire que la
puissance dominante, à différents points de vue, économiquement,
culturellement, linguistiquement, symboliquement, etc., est actuellement
dans une position de juge suprême. On parle toujours de gendarme
du monde, je pense que c'est une expression tout à fait acceptable
et de facto elle se vérifie puisque tacitement la communauté
mondiale a donné carte blanche aux États-Unis pour faire
régner un certain ordre. Donc la question se pose de savoir si
la logique qui correspond à ces rapports de force économiques,
symboliques culturels, etc., si cette logique peut se perpétuer.
Le rôle de l'ONU est tout à fait restreint, elle sert de
VIP d'accompagnement, et je pense que le problème se pose plus
que jamais d'un gouvernement mondial et d'un gouvernement de l'ordre mondial
qui ne serait
pas soumis à ce point à la force matérielle et symbolique.
Malheureusement, cet ordre mondial ne peut pas s'obtenir sans coupable.
Je crois que les rapports de force sont tellement écrasants à
l'instant actuel en faveur des dominants, que l'on ne voit pas comment
sortir d'une " reptation ". Tout pourrait-il venir de l'instauration
d'un mouvement où les dominants ne
seraient pas toujours juge et partie ? C'est la grande question : actuellement
on a la justice du plus fort. La campagne d'Afghanistan, à laquelle
on peut trouver des justifications partielles, est tout de même
une affirmation d'une justice unilatérale. Je pense que les institutions
européennes font voir leur subordination, pour ne pas dire leur
soumission totale aux forces dominantes. Malheureusement ce n'est pas
seulement dans l'ordre politico-militaire, mais c'est aussi dans l'ordre
commercial, économique, etc. . Il est de plus en plus évident
que l'ordre mondial est aux mains des forces occidentales, et, à
l'intérieur de ces forces occidentales, aux mains des États-
Unis. C'est plus qu'inquiétant.
Flux: La seule réaction visible et possible, ce sont aujourd'hui
les manifestations des anti-mondialistes à Bruxelles qui font un
peu figure d'anecdote. Après avoir vu les quelques images à
la T.V., on a l'impression de voir défiler des gens quadrillés
qui sont là plus pour le côté folklorique que pour
autre chose. Tout ça semble un peu vide de sens...
P.B. : C'est compliqué! Il y a toutes sortes de choses, il y a
la confédération européenne des syndicats qui est
une étrange institution, pas très dynamique ni très
inspirée, mais il y a aussi, dans ce mouvement que l'on appelle
anti-mondialisation, des forces plus ou moins conscientes, plus ou moins
compétentes et rigoureuses. Un des grands problèmes est
de savoir
comment ces forces pourraient arriver à s'organiser et à
se " conscientiser " afin de développer un vrai programme
alternatif. C'est pourquoi j'ai parlé d'un mouvement social européen;
il faut bien commencer par quelque chose. Si on parvenait à faire
un vrai mouvement social européen, capable de regrouper les instances
syndicales comme la fédération européenne des syndicats
et, à travers cette rénovation des forces critiques, les
gouvernements et les instances communautaires, peut-être que l'on
pourrait changer quelque chose à l'équilibre mondial qui
actuellement est terriblement déséquilibré. Au fond,
je décris l'espace mondial comme un champ, un champ de forces,
et dans un champ il y a toujours plusieurs pôles. Actuellement,
comme dans le champ religieux au Moyen âge où le dominant
est écrasant au point que les hérésies, les résistances,
les révoltes sont, à la limite, intérieures aux dominants
eux-mêmes alors que, du côté des dominé, le
déséquilibre est tel que l'on ne voit pas comment pourrait
surgir une force de résistance. Il y a, bien sûr, des tas
de mouvements parfois très importants mais complètement
inaperçus, en Amérique latine, en Asie du sud, en Corée
, en Afrique, mais tous ces mouvements sont dispersés, je ne vois
pas comment ils pourraient se rassembler et même se rendre visibles.
Ce que vous dites à propos des mouvements à Bruxelles tient
en grande partie au fait que ces mouvements
passent inaperçus parce que les médias n'en parlent pas
ou très peu.
Flux : Ils en parlent mais à leur manière, l'image est
traitée comme si c'était des Robins des bois...
P.B. : Exactement! Un commentateur politique français a été
jusqu'à comparer José Bové à Ben Laden. Ces
gens des médias sont terribles. Un des grands obstacles à
la constitution de forces de résistance est le fait que les dominants
contrôlent les médias comme jamais dans l'histoire. J'ai
beaucoup insisté là-dessus dans Contre-feux 2. On avait
autrefois dans la plupart des régimes politiques une opposition
entre les détenteurs de la force physique, la force du chevalier,
de l'ardeur, de l'épée, et la force symbolique du sacerdote,
du détenteur d'un pouvoir symbolique de type religieux alors que
de nos jours le nouvel ordre dominant réunit à la fois la
force économique et la force symbolique , une force quasi absolue.
De nos jours, tous les grands journaux français sont complètement
contrôlés, très directement ; des journaux apparemment
autonomes comme Le Monde sont des sociétés d'actionnaires
dominées par les grandes puissances d'argent. Donc
l'autonomie relative des médias qui rendrait possible une certaine
représentation fictive, et du même coup un certain soutien
aux forces de résistance, tout ça disparaît. C'est
vrai que la description porte à un extrême pessimisme.
Flux: : L'intrusion au pouvoir de Berlusconi en Italie me semble être
une espèce de poison dans l'Europe. L'Europe semble devenir à
travers l'Italie, qui est la première touchée, le laboratoire
d'un système de contrôle d'un nouvel ordre ...
P.B. : Il y a bientôt dix ans, je passais pour fou quand je disais
que les combinaisons à la Berlusconi, - et Tapie n'en est pas loin
-, ce sont des combinaisons fascistoïdes de pouvoirs qui cumulent
l'argent, l'économie et des formes modernes de domination dans
lequel certain usage des médias est associé à un
détournement des sports dans le sens de la domestication.
L'affaire de Serbie a été une forme très moderne
de fascisme dans lequel des dirigeants fascistoïdes s'appuyaient
sur les moyens de communication les plus modernes. Haider ou Berlusconi
sont la forme visible et caricaturale de ce qui se passe partout. Busch,
dans sa politique répressive, n'est pas loin d'un pouvoir fasciste.
On nous évoque les trois quarts du temps la démocratie américaine.
En fait, c'est un régime extraordinairement autoritaire qui use
de toutes les ressources d'oppression, l'armée, la prison et les
médias qui sont la forme la plus perverse de l'opium du peuple.
Flux: Y a-t-il aujourd'hui des raisons de rester optimistes, y a-t-il
des exemples à suivre qui vous donne chaud au c¦ur dans
cette lutte permanente ? À qui pensez-vous principalement, du côté
occidental ?
P.B. : Il y a beaucoup de gens, mais ils sont dispersés. On ne
peut pas donner de noms précis, même si parmi les intellectuels
il en reste quelques-uns. Il y a des mouvements sociaux très importants
dans tous les pays, y compris en Belgique, tous ces gens qui mènent
une politique underground très dynamique. Il y en a encore dans
les mouvements
artistiques aussi. Je pense à tous ces nouveaux mouvements sociaux
qui passent inaperçus parce que les médias ne veulent pas
les voir ou ne les voient pas parce qu'ils ne sont pas conformes aux représentations
ordinaires du syndicalisme, qui font des manifs, etc. Il y a actuellement
en France dans les services publics d'énormes forces de résistance
: les sages-femmes,
les infirmières, les médecins, les internes; on les décrit
comme des corporatistes attachés à défendre des acquis,
alors que ce sont des gens qui en défendant leur acquis défendent
les intérêts de l'universel. Les prises de position récentes
de médecins, de chefs de cliniques, de directeurs d'hôpitaux,
etc., gens en principe tout à fait conservateurs, ont conduit à
des démarches absolument extraordinaires ; ils ont fait des revendication
techniques fondées sur la condition qui est faite de plus en plus
aux hôpitaux pour soigner les malades; ils ont fait des revendications
d'une universalité absolue, alors que ces gens-là ne sont
pas du tout relayés et, quand ils le sont, c'est toujours sous
une forme dépréciative pour ne pas
dire caricaturale ou destructrice. Parmi les facteurs de pessimisme, il
y a quand même le rôle terrible des intellectuels dans leur
grande majorité. Je trouve que c'est une faillite. C'est vrai que
j'ai souvent accueilli avec ironie leurs actions subversives lorsque la
subversion était à la mode mais je n'aurais jamais cru que
l'on arriverait à une telle déconfiture. L'univers médiatico-journalistique
des intellectuels médiatiques ou des journalistes intellectuels,
tout cet univers-là est globalement parvenu à un état
de soumission qui est pathétique et très souvent dans la
bonne foi : c'est un effet d'ignorance. Lorsqu'ils étaient révolutionnaires,
ces gens étaient pareils, c'est-à-dire qu'ils ne connaissaient
rien à la réalité sociale. Ils suivent en fait le
plus offrant. Alors, évidemment, très souvent il y a des
intrusions directes du capital économique dans les journaux, dans
l'édition, dans tous ce qui est intellectuel comme le théâtre,
la peinture, les musées. Il y a des choses absolument extraordinaires
comme de voir Pinault créer un musée. Les intellectuels
n'étant pas pour la plupart dotés d'instruments d'analyse
qui leur permettraient de comprendre ce qui se passe, ils tombent dans
tous les panneaux en toute bonne foi et en grande partie par ignorance.
Flux: Vous dites que les artistes aujourd'hui doivent êtres
indépendants et qu'ils doivent assumer eux-mêmes leurs moyens
de production et de diffusion, un peu comme les artistes du Quattrocento
en Italie. Ils n'ont donc plus seulement la mission d'inventer des ¦uvres
mais aussi celle de trouver les moyens efficaces pour les rendre visibles
?
P.B. : Le problème se pose un peu dans tous les domaines : l'édition,
le cinéma, les arts plastiques. Il faut que les artistes s'occupent
de leurs moyens de diffusion, qu'ils ne se contentent pas de faire des
¦uvres. Un des grands obstacles est que ceux qui s'occupent de
ça, ce sont les commerciaux, les cyniques, les vendus. Et les purs
dans le sens technique du terme sont indifférents à ces
choses-là et même hostiles. Mais je pense que les temps ont
changé et que là aussi il faudrait une sorte d'aggiornamento.
Malheureusement tous ces gens se méfient de la sociologie alors
que c'est la seule discipline qui pourrait leur fournir des armes. Actuellement,
en matière de cinéma, ça commence, les réalisateurs
s'occupent de trouver des moyens commerciaux, etc. Je pense aux structures
de type coopératives ; tout ce qu'a fait le mouvement ouvrier au
19e siècle devrait être revisité ; il y a eu des inventions
extraordinaires et le mouvement social a eu à l'origine à
se construire dans des conditions tout à fait authentiques contre
les forces économiques et sociales. Sans armes juridiques, économiques,
ces gens ont fait des inventions formidables, des coopératives,
des caisses de soutien, etc. Il y a un peu de ça aux États-Unis
dans la lutte contre l'oppression centraliste, les artistes se sont unis
dans un espèce de groupe solidaire de défense. Je trouve
qu'ils faut aller plus loin, il faudrait qu'ils fassent des stratégies
de boycott de certaines expositions, des stratégies de création
de lieux d'exposition qui pourrait être ennoblis par la présence
des plus célèbres. C'est la même chose en
télévision. Malheureusement, la conscience des réalités
est peut-être au plus bas chez les producteurs culturels. C'est
bizarre, ces professions dans lesquelles les meilleurs sont portés
par une sorte d'idéalisme inspiré, qui les détourne
de la considération des réalités économiques
et sociales. Or, aujourd'hui les inspirés devraient êtres
aussi paradoxalement des
entrepreneurs, pour lutter contre l'emprise de l'entreprise sur les entreprises
culturelles. Par exemple, l'affaire de Pinault qui crée son musée.
J'ai vu des gens qui se prétendaient de gauche, des administrateurs
culturels, se précipiter pour accepter ce musée qui est
une sorte de vitrine pour grands patrons. C'est tout a fait étonnant
qu'il n'y ait pas eu de conscience commune là-dessus. Il y a eu
une ou deux lettres dans Le Monde et aussitôt tout cela a été
évacué comme combat d'arrière-garde, marxiste, archaïque,
etc. Et de même lors du passage du journal Le Monde en société
par actions : on pensait que ça allait susciter des réactions
critiques, pas du tout, ça a été le silence absolu.
Flux.: Le débat critique a pratiquement disparu de la scène
publique aujourd'hui et bizarrement, à l'heure où les intellectuels
démissionnent en masse, on retrouve une conscience collective chez
les petites gens. S'il reste une utopie qui puisse servir de levier, c'est
peut-être celle-là ?
P.B. : Oui effectivement, mais comment trouver les techniques de mobilisation
? J'ai consacré beaucoup d'efforts au mouvement social, à
un mouvement comme Sud. Il y a des mouvements dans l'éducation
nationale, il y a le mouvement des sages-femmes, des infirmières.
Par exemple, toutes les féministes françaises ou francophones
sont tombées à bras raccourcis sur La domination masculine
alors que des mouvements de revendication comme celui des sages- femmes
se réclamaient de cette même Domination masculine, c'est
tout à fait étonnant. Les intellectuels sont tellement coupés
des réalités sociales que non seulement ils ne contribuent
pas mais ils combattent ceux qui contribuent. C'est vraiment le monde
renversé. On ne sait plus tellement à quel saint se vouer.
Il y a une sorte de redondance, on dit la même chose sur tous les
terrains.
Flux: ...Sur le rôle de l'artiste aujourd'hui?
P.B. : Je pense que les artistes ont un rôle, comme les écrivains,
les chercheurs. Ils ont même un rôle considérable à
jouer. Ils pourraient contribuer à défendre les acquis de
la recherche artistique en les faisant avancer, ce serait déjà
une action progressiste. Même s'ils ne sont pas "engagés
", ce serait déjà énorme. Mais ils peuvent aussi,
tout en mobilisant
les ressources les plus avancées dans leur domaine, en matière
de forme par exemple, contribuer aux luttes sociales comme faire éclater
l'absurdité de ce qui se passe dans le secteur de la culture, de
la science, etc. . Ça supposerait une sorte de mobilisation de
tous les producteurs culturels.
Nous n'avons pas parlé de la science mais on pourrait en dire exactement
la même chose. L'intrusion des forces économiques dans le
domaine de la science atteint des sommets. Il y a donc place pour toutes
sortes d'actions. Le
reproche que je fais aux gens de ma génération c'est de
décourager les jeunes gens. Il y a chez les jeunes gens des dispositions
subversives qui sont très puissantes. Il n'y a pas de dépolitisation,
ce n'est pas vrai. Une partie du désespoir de la jeunesse vient
du fait qu'elle ne se reconnaît pas dans ce que lui proposent les
politiques, qu'elle n'y trouve pas ce qui
correspond à ses attentes.
Propos recueillis par Lino Polegato, le vendredi 14 décembre 2001
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