|
LES
SIRÈNES VENUES D’ORIENT UN OCEAN D’ÉNERGIE COSMIQUE OU LE TOUT AUTRE PERSONNEL ? “Le XXIe siècle sera mystique ou ne
sera pas”. Un peu la tarte à la crème attribuée au siècle dernier
à André Malraux. A tort ? A raison ? Aujourd'hui, qu'en est-il ? Il
est vrai que le PROGRÈS et la SCIENCE, désormais cantonnés dans le domaine
technico-commercial, ont cessé de constituer un gage de bonheur. Et
il est un fait que les gens ont soif. Mais cette soif, où vont-ils l'assouvir
? C'est ici qu'apparaît l'ambiguïté du
“retour au religieux”. Que constatons-nous en guise de “mystique”?
Pour le P.Jean Vernette, une éclosion de mystiques vagabondes, d' “expériences
culminantes”, de résurgences gnostiques, de spiritualités laïques ou
néo-païennes. Sensations, euphorie, sentiment de puissance personnelle,
telles sont bien les aspirations des nouvelles religiosités toutes au
service d'un ego souverain. “On n'a jamais autant parlé de Dieu
- ou plutôt du divin - que de nos jours et pourtant, paradoxalement,
l'athéisme n'est pas mort. Au début du 3e millénaire, il a seulement
changé de visage”. Telle est l'observation du P. Joseph-Marie
Verlinde. Un homme qui ne se paie pas de mots puisqu'il a vécu ce
qu'il dénonce. Situons-le brièvement. En 1968, Joseph-Marie a 20 ans. De formation
scientifique - il sera docteur en chimie nucléaire - mais, peu préparé à la pensée philosophique, il décide
de mettre en pratique le slogan: “Pour être libre, renoncez à la béquille
religieuse”. La béance lui devient vite insupportable et il se remet
en quête de Dieu. Par un autre chemin. Celui de l'Orient qui lui apparaît
en affiche sur les murs de sa ville sous les traits d'un impressionnant
gourou. Joseph-Marie reçoit l'initiation à la Méditation Transcendantale,
puis, ayant rencontré le célèbre Maharishi Mahesh Yogi, il l'accompagne
dans ses périples autour du monde. Mais surtout il fait de longs séjours
dans des ashrams de l'Himalaya où il peut approfondir l'hindouisme,
le bouddhisme ainsi que les pratiques du Yoga. Paradoxalement, c'est dans un ashram que
le Christ est venu le “chercher”. Un Français de passage demande à Joseph-Marie
qui Jésus est devenu pour lui. C'est le déclic. Dans l'instant, il a
la certitude que malgré ses abandons, le Seigneur ne l'a jamais quitté.
Qu'Il l'a suivi, attendant patiemment qu'il se tourne vers Lui pour
accueillir à nouveau son amitié. Il comprend que celui qu'il cherchait
au bout du monde est là, disponible, tout près de lui. Joseph-Marie
Verlinde rentre en Europe. Il rompt avec les philosophies orientales
et leurs techniques comme avec l'ésotérisme, il étudie la théologie
à Rome, la philosophie à Louvain. En 1983, il est ordonné prêtre et
fondera en 1991 la très vivante Famille de Saint-Joseph actuellement
située sur le Mont-Luzin (France). Son activité spécifique est axée
sur la guérison intérieure. (1) Et pour nous aider à trouver notre chemin
dans la complexité des phénomènes religieux de notre temps, Mgr Jean-Marie
Lustiger a appelé Joseph-Marie Verlinde à assurer cette année 2002 le cycle des Conférences de
Carême selon la grande tradition de N.D. de Paris amorcée en 1835 par
le P. Lacordaire. “Le christianisme au défi des nouvelles
religiosités”, ces conférences (2), j'ai eu
le bonheur de les suivre sur Radio N.D. Je m'y réfèrerai souvent ici,
mais pas exclusivement. Je note aussi que le Père Verlinde ne cherche
pas précisément à faire le procès des religions orientales. Il en est
revenu, mais dans le respect du dialogue interreligieux auquel nous
invite le Pape. Ce qu'il dénonce avec vigueur et gravité, c'est la récupération
faite par les Occidentaux de certains éléments de ces traditions étrangères,
coupés de leurs racines, accommodés à notre sauce, dénaturés. En schématisant, je dégage de la très
foisonnante étude du P. Joseph-Marie deux puissantes séductrices qui,
de l'Asie, sourient à notre jeunesse : la théorie de la réincarnation
et l'identification totale du moi au divin. 1. La
théorie de la réincarnation C'est la plus populaire. La réponse magique
à des frustrations, aux dégoûts de la vie présente, au manque de cœur
à l'ouvrage. Les forces imaginatives, jusque là en mal de perspective,
s'en saisissent avec délectation. Selon les écoles ésotériques, la réincarnation
serait une doctrine remontant à la nuit des temps. Or les études historiques
et archéologiques des dernières décennies ont montré que la réincarnation
est inconnue des Veda (Livres sacrés de l'hindouisme) et n'apparaît
pour la première fois que dans certains Upanishad datant seulement
du 6e siècle avant notre ère. Bien plus: nombre de courants de l'hindouisme
demeurent jusqu'à nos jours réfractaires à cette doctrine. Mais dans le bouddhisme tout de même ?
Là encore il faut bien comprendre. Il est exclu que “mon âme à moi”
”transmigre demain dans le corps d'une championne de patinage artistique
avant de s'abriter au siècle suivant sous les voiles d'une carmélite.
Pas question d'âme individuelle, susceptible de se réincarner. Le flot
de conscience universelle est simplement affecté “localement” par les
actions posées, qui engendrent une perturbation se transmettant d'incarnation
en incarnation jusqu'à son extinction (Nirvana). La conscience de renaissance
se communique mystérieusement, sans sujet personnel, sans âme qui se
maintiendrait d'une vie à une autre vie. Alors que pour les Occidentaux,
l'incarnation ferait progresser “l'âme” vers la pleine réalisation de
sa nature divine, pour les Orientaux, le cheminement spirituel conduit
à la prise de conscience du caractère illusoire de la personnalité.
L'Occident n'envisage pas de régression vers un état infra-humain, d'où
l'aspect enviable des perspectives ! Tandis qu'en Orient où la régression
est possible, la réincarnation est davantage considérée comme une douloureuse
fatalité. Pour le P. Cottier, dominicain, non seulement
la réincarnation, sortie de son contexte oriental, ne signifie plus
grand'chose, mais encore elle est lamentablement démobilisatrice: “Je
peux prendre tout mon temps pour devenir meilleur; si je n'ai pas envie
de me donner du mal aujourd'hui, j'aurai d'autres vies pour cela demain.”
Demain où, c'est sûr, je serai Zinedine Zidane ou Céline Dion ! Textuel.
Je n'invente rien. Et j'ajoute que finalement rien n'est plus dangereux
que cette facilité à se bercer de mirages puisque, de temps à autre,
il arrive que de jeunes Occidentaux optent pour le suicide en vue d'accélérer
le cours des choses ! Certains enfin souhaiteraient concilier
christianisme et réincarnation en faisant coïncider le cycle des réincarnations
avec l'état vécu en Purgatoire. C'est oublier que le cycle des réincarnations
s'opère, selon sa doctrine, dans le domaine de la nature, tandis
que pour les chrétiens la mort les fait accéder à un état surnaturel
qui ne doit rien à nos mérites, mais que nous tenons de la seule grâce
de Dieu. 2. “ Je suis Dieu ” C'est l'autre sirène. Celle des extases
océaniques, du Grand Bleu si cher aux adolescents en quête d'ivresse
des profondeurs. Elle traduit le besoin de se sentir en résonance avec
le cosmos, elle exige des techniques. C'est la tendance à s'identifier
totalement au divin unifié à l'univers. Le divin dont il est question est toujours
un principe impersonnel, une énergie subtile, une vibration qui n'a
plus rien de commun avec le Dieu de la Révélation judéo-chrétienne. Selon Baird Spalding, une des éminences
grises du Nouvel Age, Dieu est un pouvoir vibratoire qu'il suffit d'expérimenter
en soi pour l'atteindre dans son essence. Il suffit donc de plonger
sous les apparences, de régresser en amont de notre conscience personnelle
afin de nous immerger dans l'acte d'être commun à tout ce qui existe
: telle serait l'expérience immédiate du divin qui nous serait accessible
grâce aux techniques venues de l'Orient. Joseph-Marie Verlinde a lui-même pu faire
l'expérience d'immersion dans les énergies cosmiques. Expérience fascinante,
nous dit-il, une dilution de la conscience personnelle perçue comme
une libération de toute souffrance puisqu'il n'y a plus de sujet qui
puisse conjuguer le verbe souffrir. Il ne reste qu'une simple sensation
- et quelle ! - d'exister sur un mode totalement indéterminé. Elle englobe
l'existence de tout ce qui nous entoure, les plantes, les animaux, le
cosmos entier, la terre, la lune, les étoiles…. D'où le sentiment d'infinitude
qui procure une ivresse toute particulière. Dieu n'est plus alors qu'un
océan d'énergie cosmique dont les êtres seraient les vagues éphémères.
Cependant au cœur même de cette béatitude
naturelle, subsistait mystérieusement pour le P.Verlinde une nostalgie
secrète, un manque que le Tout paradoxalement ne parvenait pas à combler.
Il voit là le manque éprouvé par la créature en quête de son Créateur,
la béance qui subsiste au fond du cœur en l'absence de ce Tu pour lequel
nous sommes créés. “L'immersion de ma personne dans le Tout ne pouvait
éteindre le désir du Bien-Aimé, désir dont la flamme brûlait encore
au fond de mon être”. La nature tout entière lui apparaissait alors
comme une prison dorée, un écrin vide en l'absence de Celui qui se faisait
désirer à travers elle. La rencontre avec Dieu, selon ces techniques
orientales, ne se réaliserait donc pas dans une étreinte d'amour puisque
l'amour suppose l'altérité, le cœur à cœur entre deux personnes distinctes
qui se sont reconnues et librement données l'une à l'autre. L'ésotérisme
exclut pour sa part toute possibilité de relation et donc toute possibilité
d'aimer. Parvenus à ce point, de Dieu il n'en est plus. La théologie déficiente qui se construit
sur de telles bases engendre inévitablement une anthropologie réductrice.
Lorsque disparaît le sens de Dieu, constate douloureusement Jean-Paul
II, le sens de l'homme se trouve également menacé et vicié. Le Concile
Vatican II le déclarait déjà, sous une forme lapidaire: “la créature
sans son Créateur s'évanouit, s'étant coupée du Dieu transcendant”.
Dans l'oubli du Créateur, l'homme se prosterne devant la Création. Le
refus de la créaturalité, le refus de l'altérité, de la finitude, de
la loi morale, et finalement de toute force de limitation va logiquement
de pair avec le désir de toute-puissance et d'omniscience. Ces désirs
ont beau se revêtir du beau nom de mystique, ils n'en trahissent pas
moins une régression dans l'imaginaire archaïque pré-personnel. Heureux sommes nous, nous les chrétiens,
de pouvoir découvrir la présence de Dieu dans notre histoire, de savoir
que nous avons un Père en qui nous pouvons mettre toute notre confiance.
Et promis au bonheur, nous le demeurons. Car si, en Occident, la réincarnation
peut fait figure “d'espoir” humain, la résurrection est du côté de “l'Espérance”
donnée par Dieu le jour de Pâques, jour de la victoire définitive du
Christ sur la mort. Une telle foi n'a rien d'évident. Aux sceptiques
qui voudraient voir la chose de près avant d'y croire, il n'est qu'un
seul signe fiable: la personne de Jésus, le fils du charpentier, mort,
puis ressuscité trois jours plus tard. Et le témoignage de son Eglise,
toujours là vingt siècles plus tard.
Marion BAUGNIET Extrait de “ PAQUE
NOUVELLE ,” juillet 2002 Editeur responsable
: Michel Dangoisse Rue de la Tour,7,
bte 3. B - 5000 NAMUR - - - - - - - - Notes. (1) Pour plus d'informations
sur Jacques Verlinde, devenu le Père Joseph-Marie en religion, né en
Belgique, le 5 août 1947: Yann-Loïc JAMIN: “De l'ashram au monastère
Les détours hindous d'un chercheur de Dieu”, dans “Famille chrétienne”,
n° 816, 2 septembre 1993, pp.14-21. (2) Joseph-Marie VERLINDE:
“Le christianisme au défi des nouvelles religiosités”, Presses
de la Renaissance, 2002, 250 p., 15 €
et, en complément: “100 questions sur les nouvelles religiosités”,
Edit. Saint Paul, 2002, 188 p., 15 €.
|