Armand Boileau

t In memoriam : Armand Boileau t

(Ougrée, 13-10-1916 – Liège, 27-02-2004)

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a formation choisie par Armand Boileau ne le prédestinait pas à s’intéresser au wallon. Lorsqu’il s’inscrit à l’Université de Liège en 1934, c’est en philologie germanique. Étudiant brillant, il passera quelques mois de sa 1re licence aux Pays-Bas, à l’Université de Groningen, pour se perfectionner en linguistique germanique comparative, en philologie néerlandaise et en philologie allemande. Il choisit pourtant de suivre les cours de dialectologie wallonne de Jean Haust pendant ses études liégeoises. Il mettra cette compétence en valeur dans son mémoire consacré à l’étude des éléments du wallon liégeois d’origine germanique (Systematisch onderzoek van de woorden van Germaanschen oorsprongin het Luikerwaalsch).

Après sa licence, Armand Boileau se dirige tout naturellement vers l’enseignement, d’abord à l’athénée royal de Châtelet (1938-1940), puis, dès 1940, à l’athénée royal de Chênée, où il donnera des cours de néerlandais et des cours d’allemand jusqu’en 1968. Il sera le collègue d’Élisée Legros pendant quelques années. Il enseignera aussi le néerlandais à l’Institut des Langues vivantes de l’Université de Liège de 1961 à 1965. Il publiera divers travaux sur l’enseignement des langues germaniques dans le secondaire. Il a laissé à ses anciens élèves le souvenir d’un professeur compétent et exigeant.

Parallèlement à sa carrière de professeur d’athénée, il va se lancer dans la recherche scientifique et présenter un doctorat en philosophie et lettres en 1942, avec une dissertation sur les verbes d’origine germanique dans le wallon liégeois (étude étymologique, morphologique et sémantique). Il reviendra sur ce sujet après de nouvelles enquêtes et renoncera à l’hypothèse formulée dans sa thèse de la nécessité d’un bilinguisme pour expliquer l’emprunt de verbes wallons, comme djèrî ou tûzer, qui ont un sens abstrait. Ils ont pu être compris à partir d’attitudes très concrètes.

Son premier article, tiré de son mémoire de licence, est publié cette même année 1942 dans le Bulletin du Dictionnaire wallon : « Classification chronologique des emprunts germaniques en wallon liégeois ». Très rapidement, ses qualités scientifiques sont reconnues. En 1946, la Koninklijke Vlaamse Academie voor Taal-en-letterkunde lui décerne le Prix Vercoullie de philologie néerlandaise. Ses travaux portent sur les emprunts, le bilinguisme et les rapports entre les langues germaniques et les parlers romans.

Il entreprend bientôt une vaste enquête toponymique dans le nord-est de la province de Liège, sur une étroite bande frontalière qui va de la Meuse à la Haute-Ardenne, de Mouland à Raeren, pour recueillir les formes orales des noms de lieux-dits germaniques, néerlandais et allemands, mais aussi les noms wallons dans les communes « mixtes » (Mouland, Aubel, Henri-Chapelle, Baelen et Membach) de la frontière linguistique. En 1954, il publie les données rassemblées dans la première partie de l’Enquête dialectale sur la toponymie germanique du nord-est de la province de Liège. Tome I Introduction. Glossaires toponymiques. (Liège, Librairie P. Gothier, 1954, 476 p., une carte hors-texte.) L’introduction présente en détail la situation très complexe de cette région intermédiaire où se rencontrent trois domaines linguistiques : le roman au sud, le germanique au nord, limbourgeois (dialecte néerlandais) à l’ouest et ripuarien (dialecte allemand) à l’est. La description phonétique de ces parlers est suivie des glossaires toponymiques des 26 communes de l’enquête. L’analyse des matériaux bruts paraîtra en 1971 dans un second volume: Enquête dialectale sur la toponymie germanique du nord-est de la province de Liège. Tome II Lexique. Grammaire. Index. (Liège, Librairie P. Gothier, 1971, 462 p., une carte hors-texte). Les toponymes y sont identifiés et expliqués. Cet important travail s’achève par une étude fine et minutieuse des différents mécanismes à l’œuvre dans la création et la cristallisation des noms de lieux, tant du point de vue sémantique que morphologique, syntaxique et phonétique. Boileau nous ramène aux problèmes qui ont été au centre de ses travaux : le bilinguisme, la frontière linguistique et les emprunts. Les doublets toponymiques germano-romans sont analysés dans le détail qu’ils soient traductifs, indépendants ou de formation hybride.

Armand Boileau avait commencé sa carrière à l’Université de Liège en 1958 comme assistant. Il fut nommé professeur en 1971 après avoir assumé des suppléances (en méthodologie spéciale des langues germaniques) pendant quelques années. Sa charge comprenait des cours de linguistique générale, de grammaire comparée, de phonétique et prononciation des langues germaniques et d’onomastique : anthroponymie et toponymie. Il a succédé au professeur Joseph Warland. Il a été admis à la retraite en 1983.

Spécialiste de la toponymie germano-romane, Armand Boileau était devenu membre correspondant de la Commission royale de Toponymie et Dialectologie en 1960. Il avait été secrétaire de la section wallonne de 1961 à 1965 et secrétaire général de 1969 à 1982. Entre-temps, il était devenu membre titulaire en remplacement de Jules Vannérus en 1970. Pendant de nombreuses années, il déploie une activité intense à la Commission. Il présente régulièrement des communications aux séances. Il rédige le rapport annuel. Il est responsable des publications (de 1969 à 1983).

Armand Boileau était membre titulaire de la Société de langue et littérature wallonnes depuis 1952 (élu au siège du germaniste René Verdeyen). Il en avait été le secrétaire de 1959 à 1962. Il avait demandé à devenir membre émérite en 1992. En 2004, il nous a quittés.

Martine Willems