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Balises pour un wallon du troisième millénaire

[Communication faite à la réunion de la SLLW le 13.12.2000, texte publié dans la revue Wallonnes, 4/2000, pp. 9-14.]

État des lieux
Attitudes
Propositions d’action
Quelle langue pour demain ?
Quant à l’orthographe…

Mon souci de soulever un débat de fond sur la pratique du wallon, sur le rôle à lui réserver dans notre société actuelle, sur son évolution et sur son avenir potentiel ne date pas d’aujourd’hui. Dès le 15 juillet 1961, avec Victor George, Georges Smal, Lucien Somme et une dizaine de jeunes enthousiastes, nous avions déjà esquissé les actions à mener pour que le wallon reste une langue vivante et que les œuvres de qualité de sa littérature soient diffusées : école de wallon, cours de wallon, récitals, chîjes (sîzes) wallonnes, séances de lecture, passages d’écrivains dans les écoles, création d’une sonothèque, librairie centrale wallonne, dépôt légal dans une bibliothèque déterminée, édition d’un club des meilleurs livres wallons, tout cela faisait déjà partie de nos préoccupations. Les documents que je conserve en portent témoignage. Nous avions même rédigé un manifeste destiné aux autorités politiques. Elles auront dû se gausser des jeunes naïfs que nous étions.

Depuis lors, on a beaucoup débattu de ces sujets en Wallonie. Il y a eu des effets d’annonce, des déclarations, des projets globaux, même deux décrets et quelques prises de parole pré-électorales d’une brochette de politiciens sûrement bien intentionnés. (On devrait voter plus souvent !) Mais la question reste posée : quelle place, quel rôle voulons-nous réserver concrètement au wallon dans notre société, aujourd’hui ?

État des lieux
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Jusque dans les années 50/60, la grande majorité de la population wallonne se sert quasi exclusivement du wallon dans ses rapports quotidiens. Cette langue parlée possède des richesses, des ressources, en général peu exploitées par les auteurs wallons du siècle précédent, issus pour la plupart d’une bourgeoisie dont le wallon n’était pas la langue naturelle.

Arrive progressivement une nouvelle génération d’écrivains, issus du peuple, lettrés pour la plupart. Ils se réapproprient la langue maternelle, en étudient la syntaxe et la morphologie, mettent au point un " système d’orthographe " et publient des œuvres de grande qualité, trop souvent de façon confidentielle, hélas ! Diffusées en général par le truchement de cercles ou de revues, ces œuvres se trouvent réservées aux membres affiliés, aux initiés, dirais-je. Le peuple ignore jusqu’à leur existence. On trouve rarement ces œuvres en librairie. Leur présentation est ou reste parfois austère, voire désuète ou artisanale. Mais, même dans les meilleurs cas, elles n’ont pas les honneurs des pages de critique littéraire des grands quotidiens, des revues à grand tirage ou de la télé. Se les procurer relève du parcours du combattant.

Le wallon, exclu des écoles et des administrations, est considéré comme une entrave à la promotion sociale et à l’acquisition du français. Une nouvelle bourgeoisie crache sur ce qui fut le moyen de communiquer de la génération précédente ; de plus, le wallon fait désordre dans une Belgique unitaire, téléguidée par une intelligentsia bruxelloise dite francophone (" frankeupheune "). De plus, les mutations de la société privent la langue régionale de ses lieux de connivence qu’étaient les industries traditionnelles, les magasins de quartier, les soirées entre voisins. Les voitures, la télé et les surpermarchés ont accéléré le mouvement en mettant à mal toute forme de convivialité.

De toute façon, le peuple wallon n’a pas été initié à la lecture de sa langue propre, encore moins à son écriture. En général, l’idée qu’il se fait de la littérature wallonne, pour lui, comme pour les gens plus cultivés d’ailleurs, se borne à ces chansons, bluettes et gaudrioles, voire aux pièces d’un théâtre figé et passéiste, mais qui déclenchent le rire, autant par le texte que par la personnalité et l’imagination du présentateur. On devrait d’ailleurs étudier l’incidence de cette littérature (entre guillemets) sur l’image que se sont forgée les officiels, les intellectuels, les classes dirigeantes, de nos langues régionales et des écrits qui les véhiculent. Le peuple wallon en général n’imagine même pas l’existence d’une vraie littérature wallonne.

Des prises de conscience se révèlent, avec plus ou moins de bonheur, de compétence : cours de wallon, écoles de wallon, tables de conversation fleurissent un peu partout. Le wallon n’est plus frappé d’ostracisme. C’est même tendance si l’on en juge par les tirages de manuels récents, de BD wallonnes, etc.

Ce mouvement jeune et enthousiaste n’est malheureusement pas dépourvu de dérives. Certains rêvent d’imposer une langue nationale wallonne unifiée tant dans son orthographe que dans son lexique. Ils la dopent de néologismes souvent déroutants ou farfelus. Ils rêvent même de contrer le français et la culture qu’il véhicule. Cette dérive est d’autant plus dommageable qu’elle jette la confusion dans les esprits des gens qui désirent reprendre contact avec leur langue maternelle. On les implique dans des choix inéluctables et dans des débats stériles et suicidaires pour la langue.

Pourtant, ce mouvement, outre son caractère de recherche, sa volonté d’affirmer notre culture, même s’il est contestable, nous rappelle judicieusement que le wallon, comme toute langue vivante, a comme rôle premier d’être vecteur de la communication verbale. Une langue non parlée est une langue morte. Elle ne peut créer de véritable littérature.

Attitudes
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Plusieurs attitudes se sont révélées au cours du 20e siècle.

On peut promouvoir et publier des écrits de qualité sans se soucier du lectorat, les œuvres étant destinées en priorité à un public d’initiés. Quant à la langue parlée, on ne s’en préoccupe pas. On assiste alors à la diminution du nombre des locuteurs, à l’abâtardissement progressif du dialecte. Le phénomène se prête à des études sociolinguistiques ; le folklore y trouve son content. La déliquescence de cette langue est déjà perceptible dans les textes de certaines chansons ou de pièces de théâtre qu’on répute wallonnes.

Depuis quelques années, un groupe tente de créer de toutes pièces une koinè wallonne : le rfondu wallon, langue nationale officielle qu’ils rêvent d’imposer aux autorités et au peuple en lieu et place du français " impérialiste " et des formes locales du wallon. Ce groupe a même inventé une orthographe sophistiquée. Je respecte les personnes, leurs enthousiasme, leur travail, même si je ne partage absolument pas leur démarche. Mais je suis obligé de dénoncer cette utopie nationaliste, irréalisable car inutile, nuisible au wallon et à la Wallonie. On n’a pas le droit de décider à la place du peuple et de lui imposer une langue artificiellement élaborée. On n’a pas le droit de condamner à l’oubli les richesses particulières de nos langues de proximité et les œuvres qu’elles ont suscitées depuis quatre siècles car, in fine, c’est de cela qu’il s’agira en pratique. Ils critiquent le centralisme français qui, a, disent-ils, éliminé les parlers locaux et ils reproduisent le même processus en imposant un wallon officiel au détriment des diverses formes de nos dialectes. Une attitude pour le moins inconséquente et ambiguë. On ne modifie pas fondamentalement l’orthographe, le lexique et les phonèmes de nos langes régionales sans créer un hiatus, que dis-je, un abîme, entre le passé et les exercices de jonglerie de cette périlleuse aventure. A-t-on le droit de triturer nos langues au point d’en faire une pâtée passe-partout immangeable et insipide ?

La Wallonie a une koinè : le français. Que cela plaise ou non à certains. Elle a des langues conviviales, des parlers de proximité qui sont d’ailleurs de plus en plus compris d’une région à l’autre. Mais ne minimisons pas le mouvement. Les promoteurs du rfondu walon agissent, se démènent, publient, même sur Internet. Ils investissent les cercles, se font caméléons, s’il le faut. Par leurs interviews dans la presse, leurs déclarations, ils créent la confusion, déroutent les gens privés de repères, privés de l’avis de ceux qui devraient parler. Ils fustigent, parfois avec raison, car personne en effet n’est irréprochable, personne ne détient l’unique vérité. Ils excommunient aussi et finalement jettent le discrédit sur notre culture wallonne.

D’autres Wallons refusent tant l’aventure d’une koinè que la disparition de la langue. Ils veulent en préserver l’usage comme l’écriture et préconisent, d’une part, une initiation à la lecture à la compréhension du wallon par l’étude de textes, au moins en fin d’études primaires, et ensuite un approfondissement de cette base i dispensable par la création de réseaux de cours adaptés à chaque région : cours à option, cours de promotion sociale, écoles de wallon débouchant sur l’écriture et la création d’œuvres littéraires. Le wallon est enseigné par une approche des œuvres littéraires de qualité, pour le maintien d’un wallon authentique, et grâce à des manuels d’étude et de cédéroms, à côté des dictionnaires existants.

Le mouvement a été lancé. Il porte déjà ses fruits si l’on en juge par les textes que publient d’anciens étudiants de ces cours, à Namur notamment. Il demanderait concertation pour que se concrétisent enfin et s’officialisent les divers décrets déjà votés à ce sujet en 1983 et 1990. Mais, de grâce, plus d’encommissionnement à la belge. Pour le dire vulgairement, on a assez djouwé avou nos-aburtales. Personnellement, vous l’aurez compris, j’ai opté pour cette troisième voie. J’ai consacré trop d’années de ma vie à l’étude de notre langue et à la création en wallon pour rester au balcon sans réaction ou pour confier à n’importe qui le maintien d’un patrimoine qui m’est cher.

Propositions d’action
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Cette attitude demande une modification des mentalités, un investissement culturel, une volonté politique, du temps, de l’argent. Je conviens qu’il n’y a pas de solution miracle et qu’il faudra une mobilisation de toutes les forces en présence, d’où mon appel à transcender les dissensions et les incompréhensions actuelles. On a déjà trop discouru sur l’avenir du wallon alors qu’on aurait dû se préoccuper de son présent. Je me refuse à croire que les multiples dictionnaires et lexiques, l’Atlas linguistique, toutes les études et tant d’œuvres littéraires, ne fût-ce qu’au xxe siècle, aient été réalisés en hommage à une langue déjà considérée comme morte. Je refuse de jouer le rôle d’infirmier aux soins palliatifs.

Après l’ostracisme du siècle dernier, le wallon bénéficie d’un préjugé favorable. Servons-nous de cette opportunité pour convaincre la région wallonne de s’intéresser à notre patrimoine langagier comme aux monuments et sites. Prenons la parole partout où nous le pouvons, radio, télé, journaux, conférences, présentation de livres avec récital, lecture de textes, contact avec les auteurs. Créons des cédéroms, des cassettes, publions des manuels d’étude de la langue. Exigeons des autorités politiques l’application des décrets sur les langues régionales et un cadre légal pour l’enseignement du wallon. Parlons wallon dès que l’occasion nous en est donnée. On ne dira jamais assez l’impact de cette attitude sur le public, surtout s’il émane de personnalités connues. Des personnes qualifiées devront élaborer les programmes, les grilles de cours de ces écoles. Certains, parmi nous, seront sans doute sollicités à cet effet ; notre participation sera un gage de crédibilité pour tout le mouvement.

Au lieu d’opposer cercles, sous-régions ou personnes, il est temps de se parler, de confronter idées et expériences, d’encourager ce qui le mérite, de rectifier erreurs et dérives. Après les affrontements stériles, les dialogues de sourds, le mépris, je plaide pour l’échange des idées au nom de notre culture et de la bonne volonté de chacun.

Les livres. Les livres wallons seront de plus en plus, avec les cédéroms et Internet prochainement, les moyens de transmission de la langue, les témoins. Nous avons fait fausse route précédemment en réservant nos textes à nos publications et celles-ci à nos affiliés et abonnés. Une diffusion en vase clos, somme toute. Les œuvres wallonnes doivent figurer dans les vitrines des principales librairies et ne pas y grignî ( ne pas déparer). Il est impératif, à cette fin, que les auteurs, que les cercles revoient la présentation des ouvrages : couverture, format, typographie, dénomination de collections ou d’éditions. Outre les dépôts des nouveautés en librairie, pour que l’acquisition d’un livre wallon ne soit plus un parcours du combattant, nous devrions disposer d’une espèce de librairie centrale wallonne, érigée en A.S.B.L. Chacun pourrait s’y procurer, soit par comptoir, soit surtout par courrier, téléphone, fax, ou Internet, tous les livres wallons disponibles, récents ou anciens. Ceci pour éviter que les œuvres ne s’empoussièrent, sans espoir de diffusion, sur les greniers comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. Chaque parution devrait faire l’objet de comptes rendus dans la presse et les médias. Il faudra sans doute imposer notre présence, mais la presse subsidiée en manque de lecteurs suivra le mouvement. Si nous sommes crédibles, car son avenir dépendra sans doute d’un travail de proximité. Il faudrait, pour commencer, des critiques patentés.

L’audiovisuel. On ne pourra pas écarter du débat la création d’une plage, fût-elle mensuelle, réservée au wallon à la télé RTBF, comme c’est déjà le cas dans certaines télés communautaires ou à la radio. Je parle ici d’un magazine culturel, destiné au public le plus large possible, rédigé en français pour les informations ou les débats. On pourrait y aborder l’actualité de la création en wallon, les manifestations, la parution de nouveautés, avec plages en wallon (lecture de textes, interviews d’auteurs, le cas échéant). Les émissions actuelles proposées dans un wallon approximatif abâtardi et souvent déliquescent donnent à de rares exceptions près une piètre image de notre culture.

Quelle langue pour demain ?
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Personnellement, je suis pour le maintien des différenciations locales de notre langue, mais je suis conscient que les échanges, les médias, les déplacements de populations favoriseront une certaine interpénétration des divers dialectes du wallon. Il est possible également que des phonèmes très localisés disparaissent et qu’une certaine uniformisation naisse autour de centres locaux d’enseignement et à partir d’eux. Mais ceci n’est pas nouveau : le lexique de Lucien Léonard, les textes d’Auguste Laloux notamment, ont déjà marqué de leur influence les écrits namurois, comme les dictionnaires de Jean Haust à Liège. Qu’une relative uniformisation se dessine naturellement, que les diverses régions empruntent des termes entendus autre part et les intègrent harmonieusement, personnellement, je n’y vois point d’inconvénients pour l’avenir de la langue. Ceci n’a aucun rapport, aucune ressemblance avec ce qu’on a appelé le Rfondu. Qu’à l’occasion également, le français comble les lacunes de notre langage, c’est normal, surtout si le terme se prête aisément à une wallonisation : ordinateûr sera toujours mieux que compiutrèsse et éditeûr plus compréhensible qu’aplêdeû. S’il veut rester langue de communication, la wallon doit dire les choses d’aujourd’hui. À l’occasion, il pourra sans doute créer des néologismes à partir de la richesse de ses racines, de ses affixes ou suffixes, des particules diverses dont il est coutumier. Mais il faut que cela colle au génie de notre langue. Rejetons les créations intempestives de néologismes ridicules. De toute façon, personne n’a mandat de créateur patenté. Un néologisme devra toujours affronter l’usage qui l’acceptera ou le rejettera. Mais le wallon devra évoluer, sinon, il ne pourra que se confiner dans la raconte du passé, d’une époque révolue. Lès vîyês fauves… Cependant, et ceci est important pour la transmission d’un langage de qualité, sous prétexte d’évolution, il serait mal venu et dommageable qu’on remplace par du français les termes wallons existants, ou que les expressions wallonnes soient écartées par cette méconnaissance comme c’est déjà trop souvent le cas, spécialement au théâtre ou dans maintes conversations de soi-disants wallonisants.

Permettez-moi d’insister sur la création de néologismes. Si la langue reste vivante et parlée, elle créera spontanément des néologismes de bonne souche, au fur et à mesure des nécessités. Mêsse-vôye pour autoroute n’est pas pour me déplaire. J’ai employé chwarchî vike pour parler de vivisection. J’avoue avoir créé maints néologismes. J’ai souvent également élargi le sens de mots concrets, leur donnant une nouvelle affectation. Dans les années 50/60, on parlait uniquement wallon chez nous. Ma mère spécialement avait le don de créer régulièrement des néologismes spontanés. Sa langue wallonne était vivante, elle collait aux nouvelles réalités. J’ai retenu quelques termes qui m’avaient frappé : dès bètch-à-lèpes, c’èst nén dès d’jadjes qu’i faut, c’èst dès fiadjes, d'j’ènn’a tant d’ têre (" j’en suis fort affecté "), tchèrloter (" faire des transports insignifiants "), one nwâre tchauwe, disait-elle d’une personne sombre et vêtue de sombre. Je pourrais multiplier les exemples. Beaucoup sont consignés. Elle avait surtout le don d’attribuer des sens nouveaux aux termes les plus banals. Je cite ma mère, mais le fait est courant.

C’est notre peuple qui a créé les expressions et images qui font la richesse de notre langue et laissent deviner notre culture à travers notre façon d’appréhender le monde. Le wallon a beaucoup de potentialités, comme toute langue d’ailleurs. Il a inventé ses images, il a créé ses proverbes à partir du concret et non en référence à des littérateurs. On a trop tendance à oublier qu’il a son génie propre, il n’abuse pas des substantifs et encore moins des adjectifs. Il a un faible pour les expressions, surtout imagées. Au lieu de créer des néologismes inutiles ou farfelus, n’oublions pas que la plupart de nos termes, de nos verbes surtout, ont un sens figuré en plus du sens concret : splossî, spèpî, raspèpî, rimète, tchèrî, saveter… J’en ai relevé par dizaines, peut-être par centaines dans mon étude sur les conjugaisons. Le wallon a ses périphrases, ses mots explétifs, ses adverbes variant de sens suivant le contexte. Il a toute une réserve de particules qui gauchissent le sens des verbes, le sens des phrases : moussî foû, tchêr là, lèyî là, si ièrtchî foû, vôy èvi, awè l’ pougn djus

Je vous convie ici, pour illustrer ces assertions, à l’un ou l’autre exercice de stylistique wallonne. Prenons le terme d’abôrd en parler namurois et constatons-en la polysémie suivant le contexte, la position, l’intonation :
- D’abôrd, nos-alans mindjî. " Pour commencer, nous allons manger. "
- Vos n’ vinos néan ? D’abôrd dji m’è va, " En ce cas… "
- Vos v’noz d’abôrd ? " Venez-vous, en fin de compte ? "
- D’abôrd qui vos v’noz avou mi. " Du moment que vous m’accompagnez. "
- C’èst d’abôrd tot ( ?) Deux sens suivant l’intonation : " allez-vous cesser ? " et " c’est presque fini ! "
- S’i satche, i l’aurè d’abôrd. Conclusion ironique : " dans ce cas… "
- I vous faurè d’abôrd on tchaur po pwarter vos çans´ " presque… "
- ‘l aurè d’abôrd lès-ans. "Il aura bientôt son anniversaire. "
Évoquons aussi le petit pronom ça :
- Ci n’èst nén co ça. " Ce n’est pas encore parfait. "
- I cause bé po ça. " Il parle quand même bien. "
- I-gn-ârè ça d’ pus. " Il y en aura d’autant plus. "
- Il-a d’ ça, l’ vijén´ ! " Notre voisin est riche ! " Etc.

C’est cette langue-là qu’il faut transmettre et non celle de ternes lexiques désincarnés qui ne sont plus que les reflets de langues mortes. On ne peut pas accepter dans le corpus de la langue n’importe quel terme abâtardi ou n’importe quel néologisme concocté par le premier venu.

J’avais parlé, il y a quelques années, d’une charte du wallon. Le mot a fait peur. A-t-on craint l’arbitraire, la voie unique ? L’autoritarisme ? Je l’ignore et pourtant, tôt ou tard, si nous voulons que notre langue se transmette sans heurt, sans ridicule, nous devrons mettre des balises, des garde-fous.

Quant à l’orthographe…
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Depuis cent ans, les auteurs, les lecteurs ont adopté le système orthographique de Jules Feller. Il a fait ses preuves. Peut-être faudrait-il affiner certaines habitudes, rendre certains sons par une seule graphie, uniformiser l’orthographe dans tout ce qui peut l’être à travers toute la Wallonie, ne fût-ce que pour de simples raisons de recherches ou de rédaction de lexiques ou de dictionnaires. Je consulte journellement Léonard, Pirsoul, Carlier ou Haust. Pour chacun, je dois adopter des réflexes différents, d’où fatigue inutile et perte de temps. On a peut-être trop vite dit que l’orthographe était secondaire. C’est une erreur. C’est le visage de la langue. Soyons cohérents.

Si nous voulons être crédibles tant devant notre peuple que devant les diverses instances nationales, européennes ou autres, il est temps que les divers cercles, les écrivains, les philologues se mettent d’accord et fixent des règles à respecter.

En tant que Société de Langue et de Littérature wallonnes, nous avons des devoirs à remplir, un rôle moteur à jouer. Il y va sans doute aujourd’hui de notre crédibilité, à nous également. Quand les bérjos n’abawenut plus, lès bèdots s’ pièdenut.

Émile GILLIARD