P. Mauro-Giuseppe Lepori, abbé d'Hauterive - Scourmont - 24 octobre 2000

Les défis pour la vie monastique au début du 21ème siècle

Le terme "défi" est un terme intéressant. Le Larousse le définit comme "appel à un combat singulier", et, au sens large, comme "provocation dans laquelle on juge l'adversaire incapable de faire quelque chose". Et il ajoute que "mettre quelqu'un au défi" signifie "déclarer son projet impossible".

Je me suis rendu compte après coup, que lorsque Dom Armand m'a proposé ce titre pour la conférence d'aujourd'hui, sans le savoir c'était bel et bien un défi qu'il me lançait, bien qu'il devait quand même juger que la réalisation de son projet ne m'était pas impossible...

Quoi qu'il en soit, ce terme de "défi" nous oblige à aborder la réflexion sur la vie monastique, sur notre vie monastique, par rapport à quelqu'un ou quelque chose d'autre qui la mettrait en question, qui la défierait; quelqu'un ou quelque chose d'autre qui pourrait même être considéré comme ennemi, comme adversaire de la vie monastique. Quelqu'un ou quelque chose qui considérerait le projet de la vie monastique comme un projet impossible, ou au moins inutile, insensé, superflu.

Mais le titre de la conférence pourrait aussi être interprété dans un autre sens: dans le sens que ce serait à la vie monastique de lancer un défi, de contester la valeur, la possibilité, la bonté d'autres projets de vie.

Je crois que les deux sens sont à pendre en considération. Mais qu'on examine le problème dans un sens ou dans un autre, la première question que nous devons nous poser est justement: qui est en face de nous, qui est l'interlocuteur du défi?

La réponse n'est pas si simple que cela. Il serait facile de dire: c'est le monde. D'accord, mais notre expérience nous apprend que souvent ceux qui nous défient, ceux qui nous critiquent, ceux qui nous mésestiment, sont plutôt nos frères et soeurs en Église, parfois des prêtres ou des laïcs engagés. Rarement aujourd'hui, le monde au sens de culture sécularisée, nous défie directement. Au contraire, on a souvent l'impression d'être plus "à la mode" aux yeux du monde qu'aux yeux de tant de catholiques.

D'ailleurs, sans aller trop loin, ne trouvons-nous pas souvent ce défi à l'intérieurs de nos communautés, et je dirais même à l'intérieur de notre propre conscience, lorsque la question du sens de notre vie, de notre projet de vie, devient brûlante, et que la réponse se fait sentir d'autant plus urgente que dans cette vie, dans ce projet de vie, nous sommes appelés à consumer toute notre existence?

Aussi la Règle de saint Benoît, n'est-elle pas conçue comme un immense défi? Il suffit de relire le Prologue. Pour Benoît la vocation monastique est un appel à "combattre pour le Seigneur Christ, notre véritable Roi" (Prol. 3). Mais, contrairement à la définition du Larousse, le défi de saint Benoît n'est pas une "provocation dans laquelle on juge l'adversaire incapable de faire quelque chose". Benoît nous défie à croire à l'issue positive de l'entreprise, et il termine sa Règle avec la grande promesse: "Tu y parviendras!" (73,9).

Séparation pour la prière et la compassion

Je crois que pour analyser les défis que la vie monastique est appelée à assumer au début du troisième millénaire il est avant tout indispensable de mettre en lumière le niveau sur lequel monastère et monde sont en relation.
Bien sûr, monastère et monde sont en relation sur de multiples niveaux, pratique, économique, alimentaire, juridique, culturel, historique, etc., mais il y a un niveau où monastère et monde sont en relation en tant que monastère et en tant que monde, et c'est là qu'il est important de concentrer notre attention si nous voulons saisir quels sont les vrais et essentiels défis que notre identité de moines et moniales nous demande d'assumer face au monde, dans le monde et pour le monde.

Il y a un élément constant de la vie monastique de toutes les époques qu'il est important de souligner, malgré les tentatives d'en faire l'économie au cours des dernières décennies: c'est la séparation. Qu'on le veuille ou non, un aspect qui identifie la vie monastique, même quand elle assume des formes de présence dans la ville, etc., est la séparation. Le moine est quelqu'un qui se sépare du monde, quelqu'un qui quitte le monde et va au désert. La nature du désert change selon les époques et les cultures, mais toujours il implique l'expression d'une séparation. Qu'il se trouve au désert d'Égypte, ou au coeur de la ville de Paris, le moine exprime son identité par une séparation sous forme de lieux, de coupure des contacts, de règlement de vie quotidienne.

Cela dit, ce n'est pas la séparation en tant que telle qui caractérise le moine, car la séparation peut être choisie ou subie par beaucoup d'autres personnes. Ce qui caractérise le moine est le motif, la nature, le but de sa séparation.
Le moine chrétien choisit la séparation pour suivre le Christ, et donc il choisit la séparation pour la même raison et le même but qui poussaient Jésus à souvent chercher à se mettre à l'écart.

Je crois que, à l'écoute de l'Évangile, on pourrait décrire la nature de la séparation de Jésus, la nature de ce qu'on pourrait définir comme la "vie monastique" de Jésus, par trois éléments essentiels:
1) Le premier est la décision libre de s'éloigner, de se mettre à l'écart, de se séparer, et cela, même si les besoins de la foule étaient non seulement insistants mais urgents et vitaux: "On parlait de lui de plus en plus et de grandes foules s'assemblaient pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se retirait dans les lieux déserts, et il priait." (Lc 5,15-16).
2) Le deuxième élément est justement la prière, la relation priante avec le Père, la concentration dans la prière comme si rien d'autre au monde n'existait.
3) Le troisième élément que l'Évangile lie plus ou moins explicitement aux temps de désert de Jésus est la compassion, la miséricorde envers les foules, la pitié pour le monde.

Je crois que si on ne tient pas sous les yeux et dans la mémoire ce modèle évangélique de la vie monastique, il ne sera pas possible de comprendre et vivre la juste relation de notre expérience monastique avec le monde, et donc il ne sera pas possible d'assumer par rapport au monde d'aujourd'hui, en tant que moines et moniales, les vrais défis.

Pour comprendre et assumer les défis de notre propre vocation et les défis que le monde nous lance, il est important que nous soyons conscients de notre identité et des éléments fondamentaux de notre expérience. Si nous ne relevons pas les défis avec ce que nous sommes, avec notre identité propre, notre réponse sera inévitablement artificielle, et donc inconsistante. Tandis que si nous relevons les défis du monde en nous appuyant sur notre propre identité et en l'approfondissant, notre réponse aura la force et la consistance de l'expérience de vie, donc de l'être. Elle aura la force de ce qui s'impose par le fait d'être. Il n'y a jamais de meilleure preuve de vérité que le simple fait d'exister, que le simple fait d'être expérience. On peut toujours refuser une expérience et sa valeur, mais on ne peut pas la nier.

Cette position est importante avant tout pour nous-mêmes. Relever des défis peut user une expérience si la réponse aux défis n'est pas un approfondissement de l'expérience elle-même, si elle n'est pas un approfondissement de sa propre identité. La vie religieuse s'est beaucoup usée au cours des dernières décennies, surtout parce qu'elle a prétendu relever les défis du monde contemporain en étant davantage attentive au monde qu'à sa propre identité.

Si le monde nous lance des défis, la question est alors de vérifier si notre expérience, notre vocation, peut les relever par ce qu'elle est, par ce qu'elle vit. Seulement ainsi notre expérience de vie peut aussi représenter un défi lancé au monde, un défi constructif qu'il sera obligé de relever.

J'aimerais alors essayer de méditer avec vous sur la confrontation entre vie monastique et monde contemporain, en m'appuyant sur les trois dimensions que la vie et l'exemple du Christ attribuent à la vie monastique en nous précédant au désert et en nous demandant de L'y suivre, les trois dimensions et caractéristiques de la séparation du Christ par rapport à la société, que je viens d'énumérer, c'est-à-dire le choix libre, la prière et la compassion.

Liberté, prière et miséricorde sont trois dimensions qui qualifient essentiellement notre identité et notre expérience d'hommes et de femmes séparés du monde, de moines et moniales chrétiens, c'est-à-dire d'hommes et de femmes qui sont moines et moniales en vertu de l'appel à suivre le Seigneur Jésus Christ et à se conformer à Lui dans un des aspects fondamentaux de sa vie et de sa personne.

"Mais lui se retirait dans les lieux déserts...": le choix libre de la séparation

Le choix de quitter le monde, de se séparer de lui, de partir au désert, est probablement l'aspect de la vocation monastique le plus choquant pour la mentalité commune.

La séparation monastique dérange le monde. Pourquoi cela? Au fond il n'y a pas de raisons. Que peut faire au monde qu'un certain nombre de personnes, au fond très restreint, se retire pour prier? Il y a tellement de personnes et de groupes qui s'isolent dans leur coin, et le monde contemporain produit lui-même tant de formes d'exclusion, voire de ségrégation de groupes particuliers de personnes: les personnes âgées, les malades mentaux, les handicapés, les étrangers, etc.

Mais la différence est justement la liberté du choix monastique de séparation. Les autres catégories de personnes que je viens de mentionner sont exclues et séparées de la société de par l'initiative, explicite ou implicite, de la société elle-même. Mais la séparation monastique relève de l'initiative libre des moines et des moniales.

Alors, ce geste vient à constituer une contestation de ce que le monde est ou veut être, une contestation de son projet culturel.

Le geste libre de se séparer du monde affirme que le moine ne juge plus nécessaire de se conformer au projet que le monde a sur l'homme et sa vie, qui est un projet de dépendance du monde. Le pouvoir du monde veut que chaque individu dépende de lui pour la réalisation de son existence. Le monde veut être maître du destin des hommes.

La liberté avec laquelle le moine choisit, à la suite du Christ, la séparation du monde, conteste au monde sa place de maître, de dominateur de l'humanité.

Cet aspect est important, et pour cela l'Église insiste toujours sur la liberté du choix monastique. C'est justement aux époques où l'Église s'est trop identifiée au pouvoir du monde qu'aussi l'exigence de la liberté du choix monastique a été mise pratiquement entre parenthèses. Mais toute la tradition la plus authentique insiste énormément sur la liberté du choix. Inutile de vous rappeler le souci que saint Benoît exprime dans sa Règle d'une sérieuse vérification du choix conscient et donc libre de chaque candidat à la vie monastique (cf. RB 58).

Lorsque quelqu'un s'engage pour le monastère sans une liberté suffisante, tôt ou tard il sera encore victime de la détermination par le projet du monde, par la mentalité et les habitudes mondaines, qui lentement viendront prévaloir sur la détermination par le Christ.

Mais la séparation comporte aussi une autre implication qui, sans le vouloir, peut être très contestataire et défiante par rapport au climat culturel contemporain. Cette implication est que la séparation librement choisie affirme paradoxalement l'importance et la vraie nature de la relation. La séparation, paradoxalement, met en valeur la relation comme rencontre d'un "je" et d'un "tu".
Alors que la culture du monde diffuse et favorise des modèles de relations humaines toujours plus fusionnelles, le moine, par la séparation, fait de son "moi" une provocation au surgissement du "tu". La fusion n'est pas relation, car elle tend à éliminer la tension "je"-"tu" qui fait qu'un rapport soit une relation interpersonnelle.

Le moine qui librement prend une distance par rapport à la foule, à la masse, met la foule dans une situation relationnelle, c'est-à-dire qu'il lui rappelle, tacitement mais réellement, que la foule n'est pas un simple tas d'individus plus ou moins fondus entre eux (dans les idées, la mentalité, la mode, les habitudes, etc.), mais un ensemble de personnes appelées à la relation interpersonnelle.

Sur ce point, monde et monastère se lancent un important défi. Le monde contemporain, en effet, présente là une de ses plus importantes contradictions: il a développé et développe une structure immense et sophistiquée de communication et d'information, mais il est devenu d'une pauvreté extrême dans les relations. On communique énormément, on ne sait plus être en communion, en relation de personne à personne, en relation d'amour interpersonnel.
Une des plus grande crises du monde contemporain est celle de la relation. Ainsi, le réseau extrêmement sophistiqué et puissant de la communication qui se développe, devient comme une immense bulle de savon qui se gonfle, se gonfle; et plus elle se gonfle, et plus elle est vide. Il suffit d'une pointe d'épingle pour la faire éclater...

Le monastère, de par son choix de séparation (qui ne veut pas dire coupure) ne renonce pas à la communication et à ses moyens. Mais il affirme que la relation est toujours plus importante que la communication, ou plutôt que la communication n'est et ne doit être que l'expression d'une relation.

Cela est si vrai pour la vie monastique que, dans la majorité des cas, elle est communautaire, cénobitique, donc relationnelle. On se sépare du monde, mais pour accentuer la nature relationnelle et sociale inscrite dans l'homme. Et aussi dans la vie communautaire monastique, on mortifie la communication pour mettre en valeur la relation entre les personnes. Le silence monastique rend la présence de l'autre beaucoup plus intense. La présence du frère, de la soeur, dans un silence vécu en vérité, devient "parole" que j'accepte d'écouter à longueur de journée sans la brouiller par l'imposition de ma propre parole.

Dans un monde qui exaspère l'usage de la parole, jusqu'à l'utiliser pour ne rien dire, la seule contestation qui mystérieusement se fait entendre est la séparation d'un silence qui mortifie la communication pour affirmer la relation.


"...et il priait": séparation pour la prière

Notre prière monastique, est-elle aussi un défi? Et sommes-nous défiés par le monde à propos de la prière?
L'homme contemporain semble revenir à la prière. Que de cours et de publications sur la méditation, la prière, la spiritualité, la vie intérieure, etc., offre le monde aujourd'hui! Pourtant, il y a dans cet engouement religieux une autre contradiction majeure de la culture dominante: celle justement de stimuler le sens religieux, le désir religieux, en le mortifiant dans des réponses qui de fait nient la transcendance. L'homme d'aujourd'hui redevient religieux en lui-même, mais pas avec Dieu. Il redevient religieux, mais d'une religiosité immanente, close, renfermée, nombrilique, sans relation avec Dieu comme Autre. Pour cela, si le monde veut utiliser des religions traditionnelles, il opte pour celles de l'Orient asiatique, qui, au moins aux yeux du monde, n'ont pas de vis-à-vis, ne demandent pas de relation avec un Dieu personnel.

Bref, nous assistons à un retour de religiosité, mais de religiosité foncièrement païenne, une religiosité qui, au fond, n'a pour but que de permettre à l'homme d'avoir une emprise sur l'inconnu qui lui fait peur, de lui permettre d'utiliser des forces spirituelles à son propre avantage, dans le désir inavoué de dominer par une force magique le domaine quotidien qui demanderait plutôt l'engagement de la responsabilité, c'est-à-dire de la liberté.

Dans ce domaine, la vie monastique se trouve en contradiction avec le monde sur la conception même de la religion. Nous ne sommes plus confrontés avec l'athéisme, défiés par l'athéisme, mais par la religiosité païenne et subjective qui conteste la religion de l'objective relation avec un Dieu transcendant que l'homme ne peut pas manipuler, même quand, comme dans la religion judéo-chrétienne, Il se révèle et se donne à l'homme.

Ce retour du religieux, cette exploitation du religieux par l'économie, les médias, le pouvoir, nous provoque au coeur même de notre expérience monastique. Comment relever ce défi? Et surtout, comment ne pas devenir tacitement et inconsciemment nous-mêmes victimes de cette tendance à se suffire d'une religiosité de l'immanence, égocentrique, à la carte?

Je crois que la plus grande responsabilité qui nous incombe face à ce phénomène est celle de bien situer notre foi et notre vie de foi là où elle est réponse au désir religieux qui habite le coeur de tout homme. La tentation pour nous est souvent celle de vivre notre religion à un niveau purement dogmatique, en oubliant que les données de la foi sont la grande réponse à la profonde question sur le sens ultime de l'existence, question que Dieu a inscrite dans le coeur de tout homme en le créant à son image et ressemblance.

Nous oublions souvent que notre foi, notre religion, n'est pas ce qui nous sépare du paganisme, mais ce qui pourrait accomplir le désir profond qui anime tout sentiment religieux, même le plus éloigné de nos convictions et pratiques religieuses.
Il ne s'agit pas tant de dire à l'homme contemporain, à l'homme du new-age, qu'il s'est trompé de route, car la route qu'il parcourt est celle, inévitable pour le coeur de l'homme, de la religiosité comme désir de vérité et de bonheur absolus.
L'homme contemporain ne se trompe pas de route: il la parcourt dans le mauvais sens, là est le problème. Il s'est engagé sur l'autoroute vers la plénitude de la vie, mais en sens contraire. Et du moment que c'est la masse qui va dans le sens contraire, ceux qui vont dans le sens juste font figure de contrevenants amendables, et souvent c'est à eux de se casser la figure contre le courant des autres.
Mais on a beau aller tous dans le sens contraire, la place du but ne change pas pour autant. Si tous, voulant aller à Rome, prennent la direction d'Amsterdam, on aura beau être tous contents et satisfaits d'être si nombreux à aller à Rome, on se retrouvera quand même à Amsterdam...

Je dis tout cela simplement pour affirmer que cette situation nous provoque à approfondir la connexion de notre expérience monastique avec le sens religieux en tant que tel. La vie monastique en effet n'est pas un choix que font certaines personnes parce qu'elle ont une piété différente ou plus poussée que les autres. La vie monastique met en évidence et approfondit ce qu'est le désir religieux qui se cache au plus profond de chaque être humain, et qui garde sa nature d'image de Dieu, même si souvent ce désir et cette tension sont détournés, aliénés, vers d'autres directions qui ne sont pas le Dieu qui nous a faits pour Lui.

Cette sensibilité n'est pas nouvelle: elle fait partie de la tradition monastique la plus authentique. J'aime beaucoup à ce propos la justesse anthropologique que Guillaume de Saint-Thierry a su exprimer dans sa fameuse Lettre aux Frères du Mont-Dieu.
Les premières pages de ce traité s'adressent directement aux chartreux de la jeune fondation de Mont-Dieu. Leur allure un peu rhétorique risque de ne pas nous les faire apprécier pour ce qu'elles valent. Mais il y a en elles une grande justesse sur le sens que doit avoir toute vie monastique.
Guillaume fait ses éloges à ces moines qui ont voulu revenir à l'observance des moines du désert égyptien, parce qu'ils ramènent en Occident l'"orientale lumen" des origines du monachisme. Guillaume loue leur ascétisme, les encourage contre les calomnies et les critiques qu'ils doivent subir, les met aussi en garde contre l'orgueil et la complaisance de soi, il les invite à garder l'humilité. Après ses considérations directement adressées à ces moines, Guillaume passe au traité proprement dit d'anthropologie théologique et de vie monastique qu'est la Lettre d'or. En guise de transition, il rappelle justement que l'essentiel de la vie monastique est de chercher continuellement la face de Dieu, et il nous fait comprendre que cela n'est pas essentiel seulement pour les moines, mais l'essentiel pour l'être humain, car il a été créé pour cela.

Je vous cite ce passage de Guillaume de Saint-Thierry qui dans ma jeunesse monastique m'avait passionné et que je n'ai plus oublié, car il nous fait comprendre que la vie monastique n'est pas une extravagance excentrique: au contraire, elle est une forme de vie qui correspond plus que toutes au coeur de l'homme, à ce que chaque être humain porte en son coeur comme essence de son humanité: la vocation et le désir de rencontrer Dieu face à face dans l'amour. La vie monastique est une vocation qui se situe idéalement au coeur de l'expérience humaine, du drame humain. Mais écoutons Guillaume:

"Chercher la face de Dieu, chercher à connaître Dieu, aspirer à ce face à face dont fut gratifié Jacob (...); chercher cette face continuellement, durant cette vie, par l'innocence des mains et la pureté du coeur, c'est la piété (...). Qui ne la possède point a reçu son âme en vain: il vit sans but; il ne vit même pas du tout, puisqu'il ne vit pas de la vie dont il doit vivre et pour laquelle son âme lui a été donnée.
La piété dont nous parlons est un souvenir continu de Dieu, un effort constant de l'esprit pour atteindre à sa connaissance, un mouvement jamais lassé du coeur pour arriver à son amour. Aussi pas un jour, que dis-je? pas une heure qui ne trouve le serviteur de Dieu tout au labeur de l'exercice spirituel et au souci de progresser, ou bien tout à la douceur de l'expérience, tout à la joie de la possession. C'est à cette piété que l'Apôtre exhorte son disciple bien-aimé quand il dit: "Exerce-toi à la piété." (2 Tm 3,5)" (26-27).

Par sa religiosité qui exploite le désir religieux pour le détourner vers ce qui n'est pas le Dieu vivant et vrai, la culture du monde contemporain nous défie à revenir à l'essentiel de notre vie monastique, à son fondement essentiel. Saint Benoît dirait que nous sommes tous rappelés à vérifier sur nous-mêmes ce qu'il demande de vérifier pour chaque candidat à la vie monastique: "s'il cherche vraiment Dieu" (RB 58,7). C'est sur ce fondement que notre vie monastique peut rencontrer l'homme d'aujourd'hui, entrer en dialogue avec lui, être à son tour un défi pour le monde, un défi qui interpelle le monde sur la vérité de son exploitation du sentiment religieux inscrit en chaque être humain.

"Il vit une foule nombreuse et il en eut compassion"

Mais avec tout cela, il en est comme si la vie monastique et le monde étaient encore deux entités qui au fond pourraient rester totalement imperméables l'une à l'autre. Où se trouve le point de contact, s'il y en a un?

Un jour, Jésus invita ses disciples, fatigués par la mission auprès des foules, à "sortir à l'écart dans un lieu désert" pour se reposer avec Lui. Mais en débarquant dans le "lieu désert" ils découvrent que la foule les a précédés. Jésus "voyant la foule nombreuse, en eut pitié, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger" (Mc 6,34).

Cet épisode est une provocation constante pour toute vie monastique. Il nous apprend que si la vocation à sortir à l'écart pour prier comme faisait Jésus est voulue et établie par le Christ, sa réalisation n'est pas en fonction d'elle-même, mais en fonction du Salut du monde. Ce que les disciples sont appelés à apprendre et à vivre dans la séparation du monde et la prière est la compassion de Dieu pour les foules sans berger. La retraite monastique n'est pas en fonction de la paix et de la tranquillité de la contemplation: elle est en fonction de la miséricorde divine qui brûle au coeur de Jésus.

Jésus a pitié de toutes les misères humaines, des maladies, de la faim, de la possession diabolique, de la pauvreté, de l'ignorance, de la solitude, du deuil, de la mort... Mais pour Lui il y a une misère qui les résume toutes et qui par conséquent suscite d'une manière spéciale sa pitié et sa compassion. Cette misère est la perte du sens de la vie.

Des brebis sans berger, ce sont des brebis qui ne savent plus où aller, qui n'ont plus de direction. Elles ne savent plus où aller manger, où aller boire, où aller se reposer, où il faut s'arrêter, où il faut continuer la marche.
Une brebis sans berger est une brebis qui se retrouve esclave de son plaisir immédiat et qui pourtant a peur de tout.

L'homme contemporain, au moins en Occident, a de bons pâturages, il a de l'eau en abondance, n'est pas menacé par le loup, il a apprivoisé la nuit avec ses dangers ... Pourquoi alors est-il tellement perdu? Pourquoi est-il tellement égaré?
C'est qu'il n'a pas de berger, et, par conséquent, il ne connaît pas le sens de sa vie. On peut avoir tout, on peut être protégé de tout danger, mais si on n'a pas un sens à sa vie, on est perdu, on est dispersé.

Le matérialisme subtil dans lequel vit notre société a réussi à créer une masse d'hommes et de femmes dont la première préoccupation n'est pas, n'est plus, le sens de la vie. On se préoccupe de tout le reste, et ensuite, s'il reste du temps, et l'occasion, on pensera aussi au sens de la vie. Mais cela fait que tout le reste - manger, boire, dormir, travailler, se reposer, étudier, avoir une place dans la société, se marier, avoir des enfants, avoir une maison, une voiture, etc. - tout le reste n'a pas de sens, parce qu'il est vécu par un sujet qui vit sans but, qui ne connaît pas le but ultime de sa vie et de la vie des autres.

Oui, une société de brebis sans berger, qui se jettent sur n'importe qu'elle herbe leur tombant sous le museau, et qui ont constamment peur de loups réels ou imaginaires, au point qu'on en vient à avoir peur aussi de ses voisins et de ses proches, réalise psychologiquement la fameuse phrase de Plaute, reprise par Hobbes: "Homo homini lupus - L'homme est un loup pour l'homme".

Une des contradictions majeures du monde contemporain est justement dévoilée par sa peur. C'est un monde puissant qui a peur. Un monde qui tombe ainsi dans la contradiction suprême de craindre la mort sans aimer la vie. Culture de l'euthanasie et de l'avortement, culture qui a tellement peur de la mort qu'on s'y jette, culture qui tue et se tue parce qu'elle ne peut pas soutenir la confrontation avec la mort. Car la mort, personne ne peut la soutenir sans un sens donné à la vie. Si la vie n'a pas un sens qui la dépasse, qui la transcende, il ne lui reste plus que la mort comme direction. La mort s'impose ainsi comme sens mondain et païen de la vie. On tue pour donner un sens à la vie. C'est le paradoxe diabolique dans lequel tombe un monde qui refuse tout sens de la vie qui aille au delà de la mort, un monde qui refuse l'amour. L'amour en effet est le sens de la vie qui va au delà de la mort. Face au monde qui a peur de la mort jusqu'à haïr la vie, le martyr témoigne d'un amour pour la vie qui ne craint pas la mort. Le martyr accueille la mort sans la craindre parce qu'il aime la vie en plénitude. Il donne la vie jusqu'à mourir, parce que l'amour est un sens de la vie, une plénitude de vie, plus grand que la mort.

À la contradiction de la culture du monde (la peur de la mort sans l'amour de la vie), le martyr oppose un paradoxe: l'acceptation de la mort par amour de la vie. Le saint aime jusqu'à donner sa vie, jusqu'à mourir.
Ce paradoxe contredit la contradiction du monde et lui offre une sorte de dénouement qui libère le monde de son enfermement dans un projet qui étouffe l'homme.

Mais comme pour Jésus le don suprême de la vie sur la Croix était le fruit visible de sa profonde et brûlante compassion, ainsi pour nous, pour les chrétiens, pour l'Église, le témoignage d'une vie donnée jusqu'à la mort ne peut-il pas surgir sans que naisse et habite en nous la miséricorde du Christ.

La dernière retraite de Jésus à l'écart du monde et face au monde fut celle de la Croix. Là aussi Jésus se séparait du monde, attirait à soi des disciples (Marie, Jean, Marie Madeleine, ...), priait son Père et permettait à la compassion envers l'humanité égarée de déchirer son Coeur.

"Père, pardonne-leur!" (Lc 23,34).
Ces quelques paroles de Jésus prononcées sur la Croix constituent peut-être la meilleure synthèse de la position de toute vie monastique chrétienne face au mystère du monde. Ces paroles sont prononcées lorsque Jésus est à l'écart, dans un lieu où Il est plus seul que jamais: la Croix. Cette parole est une prière, une prière au Père, cette prière d'amour et de confiance qu'Il a si souvent exercée dans les déserts qu'Il aimait et qu'Il cherchait, à l'écart de la foule, dans la nuit. Et cette parole est une parole de compassion, de l'extrême et totale compassion du Christ, cette compassion qui est plus grande et plus profonde que la mort, la haine, l'abandon des hommes.

Jésus achève sa vie par un acte immense et universel de miséricorde. Et comme pour montrer que cet accomplissement de la vie dans la miséricorde n'est pas seulement Son achèvement à Lui, Sa plénitude et Sa sainteté, Il le partage au larron crucifié avec Lui.

C'est sur la Croix et à la lumière de la Résurrection que s'affrontent et se partagent le projet du monde et le projet de Dieu sur l'homme. La grande question est de savoir quel projet accomplit l'homme en tant qu'homme, quel projet a un sens pour la vie de l'homme capable de l'accomplir même à travers et au delà de la mort.

Le projet du monde vise un accomplissement de pouvoir, de succès, de richesse, de plaisir hédoniste, d'autonomie de l'homme face à son destin. Pour le Christ, par contre, l'homme s'accomplit dans la miséricorde du Père. Le fils prodigue qui s'était justement égaré et aliéné dans le monde, une fois mesurée jusqu'à la boue la vanité du projet mondain, où trouve-t-il accomplissement véritable et vrai pour son humanité blessée? Dans l'héritage qu'il recouvre? Dans le festin? Dans le veau gras tué pour lui? Dans l'anneau d'or qui se retrouve à son doigt? Non: toute sa plénitude, tout l'achèvement de son humanité, de sa vie, est et sera toujours désormais l'étreinte de la miséricorde du Père (cf. Lc 15,20).

Et c'est à ce niveau surtout que la vie monastique, comme toute vie chrétienne, est appelée à défier les défis du monde et à contredire les contradictions du monde: en étant témoignage, forcément humble, du fait que tout homme ne s'accomplit que dans la miséricorde de Dieu.

La plénitude de la miséricorde n'est pas une plénitude qui exclut les autres plénitudes. La compassion de Dieu pour l'homme pécheur est plutôt la condition de toute autre joie et de toute autre jouissance. Après l'étreinte du Père, le fils prodigue peut recommencer à jouir de sa vie, des relations humaines, de ses biens, de la fête, de la nourriture, de la maison, de tout. Mais sans l'expérience de la miséricorde tous ces biens, toutes ces valeurs et ces joies s'épuisent, s'usent et tarissent leur capacité de réjouir le coeur de l'homme.

Et c'est là, en dernière analyse, que monastère et monde sont confrontés et peuvent se rencontrer. Le monastère ne hait pas le monde: il lui annonce tout simplement sa limite intrinsèque. Mais aussi, il lui annonce ce, ou plutôt Celui qui par sa miséricorde peut et veut donner plénitude à tout ce qui dans le monde est, tant bien que mal, tendu vers un sens.

Le moine, la moniale, ne prétend pas changer le monde. Il aime le vrai destin de l'humanité, et pour cela, en faisant l'expérience continuelle que sa propre misère est toujours à nouveau embrassée par la compassion de Dieu, tacitement il se fait écho pour elle du grand défi que le Christ a lancé aux hommes de tous les temps: "Quel avantage l'homme a-t-il à gagner le monde entier, s'il se perd ou se ruine lui-même?" (Lc 9,25).