Tibhirine, dix ans après : un anniversaire,
un livre, une enquête judiciaire
Un anniversaire
Dans les semaines et les mois à venir, de nombreuses émissions de radio
et de télévision, de nombreux articles de journaux et de revues (ainsi que
probablement plus d’un livre) les rappelleront à notre mémoire. Et on
ne peut que se réjouir de tout ce qui contribue à garder vivant le témoignage
que ces moines ont donné par leur vie et par leur mort.
Ce témoignage d’une vie monastique chrétienne toute simple – vécue dans
une grande fraternité avec des voisins musulmans au sein d’un peuple musulman
– et d’un dialogue constant avec des croyants de l’Islam est d’une actualité
tout aussi grande aujourd’hui qu’il y a dix ans. Plus grande même, au
moment où, d’une part, les grandes puissances guerrières de pays dont les
dirigeants s’affirment « chrétiens » mènent une lutte à mort contre
l’Islam et où, d’autre part, le dialogue interreligieux avec l’Islam et les
autres grandes religions du monde est désormais relégué par Rome au rang de
dialogue « culturel ».
Mais si on doit se réjouir de ce que le message de nos frères soit mieux
connu, on peut craindre aussi que ce genre d’enthousiasme médiatique conduise
à une instrumentalisation de la mort de nos frères par des cercles
très divers.
Un livre
John W. Kiser, journaliste et historien américain, a publié en 2002
un livre au sujet des frères de Tibhirine sous le titre : The Monks of Tibhirine. Faith,
Love, and Terror in Algeria. J’ai
alors rendu
compte de ce livre, en disant qu’il était sans doute le meilleur écrit
sur nos frères. Kiser a su replacer ce qu’ils ont vécu en Algérie dans
le contexte historique et culturel du pays, et expliquer tout cela de façon
accessible au commun des lecteurs. Le livre fut immédiatement traduit en allemand,
mais ce n’est qu’aujourd’hui qu’il paraît en français.
On ne peut que se réjouir de cette publication. Reste que l’énorme
battage publicitaire fait en France autour de cette traduction laisse pantois.
Tout ce bruit est en effet assez étranger à la simplicité dans laquelle nos
frères ont vécu leur vie monastique et leur mort. C’est là, bien entendu,
une appréciation personnelle. Mais il y a plus grave. Le « dossier
de presse » largement diffusé – notamment via Internet – par le traducteur
et la maison d’édition présente cette publication comme un livre récent apportant
« toute la vérité sur Tibhirine » et répondant à toutes les questions
concernant les circonstances de l’enlèvement et de la mort des frères. En
réalité, cette publicité est fausse.
En effet, l’édition originale du livre de Kiser a été publiée aux États-Unis
en 2002 et, si l’on en juge d’après la bibliographie et les notes, comme d’après
le contenu, sa rédaction a été terminée vers 1999. Malgré quelques actualisations
et notes infrapaginales ajoutées par le traducteur,
l’édition française de 2006 ne tient compte que marginalement de la masse
considérable d’informations rendues publiques depuis lors, apportant un éclairage
cru sur la manipulation de la violence islamiste par le pouvoir algérien,
et tendant à impliquer la Sécurité militaire algérienne (les services secrets
de l’armée) dans l’enlèvement et l’assassinat de nos frères. Ces informations
ont été fournies par divers témoins, en particulier d’anciens militaires algériens
et d’anciens membres de la Sécurité militaire, aussi bien dans des livres
et articles que lors de dépositions au cours de procès tenus depuis six ans.
Le livre de Kiser reste certes un très bon travail sur le parcours spirituel
et la vie de nos frères. Mais, non, il n’apporte pas « toute la vérité »
sur l’« affaire des moines ». Et il ne tient même pas compte
des nombreux éléments de vérité qui se sont graduellement manifestés ces dernières
années.
Une enquête judiciaire
Suite à la plainte déposée à Paris le 9 décembre 2003 par la famille
de l’un de nos frères disparus, Christophe Lebreton,
et par le soussigné, une enquête judiciaire a été ouverte en février 2004
par la justice française sur les circonstances de l’enlèvement, de la brève
captivité et de l’assassinat des moines. Cette enquête a été confiée par la
justice française au juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière. Plus de deux
ans après, on peut penser que cette enquête n’a pas avancé très rapidement,
même s’il faut tenir compte du fait que les enquêtes de ce genre peuvent durer
cinq à dix ans avant d’aboutir. Certes, le dossier constitué à ce jour par
le juge d’instruction comporte déjà quelques milliers de pages, mais les témoins
principaux n’ont toujours pas été entendus.
Pour ceux qui ont demandé cette enquête en se constituant partie civile
pour porter plainte contre X, il est plus important que jamais qu’elle soit
menée jusqu’au bout. Beaucoup de lumière, en particulier, reste à faire sur
les interventions des divers services de renseignement français durant la
captivité de nos frères et sur les raisons de leur échec. Pourquoi les
liens anciens et avérés de la DST française avec la Sécurité militaire algérienne
n’ont-ils pas permis d’éviter l’issue fatale, alors que de nombreux éléments
nous permettent de croire à l’implication des responsables de cette Sécurité
militaire dans l’enlèvement ? L’électron libre Jean-Charles Marchiani
a-t-il négocié avec les terroristes ou avec la Sécurité militaire ? Pourquoi
l’action de la DGSE n’a-t-elle pu aboutir ? Pour quelles raisons les
plus hauts responsables politiques français, informés en temps réel de la
situation, n’ont-ils pu venir au secours de leurs concitoyens ? Et pourquoi
l’« affaire des moines » reste-t-elle, jusqu’à ce jour, obscurcie
par un épais nuage de désinformation ?
Nos frères, à l’inverse, ont vécu dans la vérité et la limpidité au milieu
de leurs frères musulmans. À l’exemple de leur grand ami, le Cardinal
Duval qui, au temps de la guerre d’indépendance, condamnait la violence exercée
par les deux côtés, ils n’ont pas manqué de dénoncer les crimes, quels qu’en
soient les auteurs. « Si nous nous taisons, les pierres hurleront »
(cf. Luc
19.39, 40), comme ils l’avaient rappelé. Utiliser
la mémoire de leur vie sans essayer de faire la vérité sur les circonstances
de leur mort serait aujourd’hui un manque de courage contre lequel hurleraient
les pierres posées sur les quelques pelletées de terre recouvrant leurs têtes
dans le cimetière de Tibhirine.
Il y a une raison supplémentaire de poursuivre cette recherche de la vérité. Le
28 février 2006, les généraux algériens on fait décréter une loi
d’autoamnistie allant, dans le cynisme, bien au-delà de celles des généraux
chiliens et argentins d’il y a quelques décennies. Cette loi, qui a profondément
choqué les familles des victimes de la violence et des disparitions forcées,
a été unanimement condamnée par Amnesty International et les autres organismes
de défense des droits humains comme contraire à toutes les conventions internationales
(signées par l’Algérie) concernant les droits humains.
Non seulement cette loi amnistie des milliers d’islamistes coupables de
crimes contre l’humanité, sans que ces crimes aient fait l’objet d’aucune
enquête, mais elle amnistie aussi les généraux et les membres des forces de
l’ordre de tous les crimes contre l’humanité qu’ils ont eux-mêmes commis sous
le couvert de la lutte antiterroriste. De fait, les attentats du 11 septembre
2001 aux États-Unis ont constitué pour les généraux algériens une occasion
en or de faire passer aux yeux de la communauté internationale comme « lutte
antiterroriste » la guerre civile qu’ils avaient eux-mêmes déclenchée
en 1992 contre leur peuple en suspendant le processus électoral. Le cynisme
de la loi de février 2006 et de ses décrets d’application est tel que
les parents des 15 000 à 20 000 disparus non seulement ne peuvent
plus réclamer au gouvernement et à la justice algérienne de faire la lumière
sur l’enlèvement de leurs êtres chers, mais qu’ils sont désormais passibles
de prison s’ils osent mentionner ces enlèvements ou parler des circonstances
précises de la « tragédie nationale ».
Dans ces conditions, il est impératif que l’enquête sur la mort de nos frères soit poursuivie, sans œillères, sans que la raison
d’État fasse obstacle aux exigences de la vérité et de la justice. Exiger
que la lumière soit faite en France sur ce crime emblématique de la « sale
guerre », c’est aussi une façon de soutenir la lutte courageuse pour
la vérité et la justice que mènent en Algérie les familles de ces milliers
de disparus et des quelque 200 000 victimes de la guerre civile.
Évidemment, les « éradicateurs » algériens et tous ceux qui,
à l’étranger, ont appuyé leur campagne d’éradication continuent à nous dire :
les preuves sont là, c’est un groupe d’islamistes radicaux, sous la direction
de l’émir du GIA Djamel Zitouni, qui a enlevé et assassiné les moines, puisqu’ils
l’ont publiquement revendiqué. Nous répondons que c’est vrai, mais que
ce n’est là que la première partie de la réponse. La question suivante
est : « Sous les ordres de qui et pour qui travaillait Djamel Zitouni ? »
Les témoignages algériens de tous bords ayant affirmé ces dernières années
que Zitouni était utilisé et manipulé par la Sécurité militaire algérienne
sont si nombreux et concordants qu’une enquête judiciaire sérieuse à ce sujet
s’impose. Le résultat de cette enquête nous dira qui est responsable
de la mort de nos frères.
Cette enquête est encore en cours et elle ne s’arrêtera pas.
Armand Veilleux, Scourmont,
le 23 mars 2006
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Veilleux