Tibhirine, une lumière étouffée ? –
Les élucubrations de Henry Quinson.
J’ai déjà écrit ailleurs ce que je pensais des qualités et des limites
de l’excellent livre de John Kiser sur Tibhirine. J’ai aussi manifesté un certain agacement devant
le battage publicitaire fait autour de la traduction récente de ce livre par
son traducteur, Henry Quinson. Or voici
que ce traducteur s’est propulsé au rang de grand connaisseur du dossier Tibhirine
et prétend révéler à ses lecteurs les incompréhensions que l’approche de Christian
de Chergé aurait trouvées auprès de l’Ordre cistercien
Dans
un article récent, publié sur le site internet Oumma.com sous titre « titillateur » :
« Tibhirine, une lumière étouffée ? » et qui comporte de
nombreuses erreurs et interprétations tendancieuses, notre traducteur devenu
auteur écrit ceci :
« Même
dans l’Ordre cistercien de la stricte observance, auquel appartenait la
communauté de Tibhirine, on sent parfois une certaine réticence à évoquer tel
ou tel aspect de la vie à Notre-Dame de l’Atlas. Le discours de Christian de
Chergé devant tous les abbés de l’Ordre réunis à Poyo, en Espagne en 1993, ne
fut jamais publié par la revue Collectanea
Cisterciensia. John Kiser est le premier à y consacrer un chapitre, en
cherchant à comprendre les sources du malaise. »
En
réalité le « malaise » en question est une pure invention de Kiser,
qui, dans le chapitre en question de son livre, confond beaucoup de choses.
Selon lui, Dom Bernardo aurait fait le choix audacieux de demander
à Père Christian de donner la conférence « principale » (the
main address) du Chapitre Général. Il
y a déjà là une erreur. En réalité
l’Abbé Général, en concertation avec son conseil, avait demandé à plusieurs
personnes de traiter le thème du Chapitre.
Ce furent, dans l’ordre où ces conférences furent présentées, tout
au long du Chapitre, Mère Anne-Marie d’Altbronn, en Alsace, Mère Christiana de Nishinomiya, au Japon, Mère
Jean-Marie de l’Assomption, au Canada, Mère Emmanuel de La Clarté-Dieu, au
Congo/Zaïre, Dom Plácido d’Osera, en Espagne, Dom Paul de Latroun, en Israël,
Dom Christian de l’Atlas, en Algérie, Père Sylvain d’Oka, au Canada,
et Sœur Marie-Pascale de Chambarand, en France. Toutes ces conférences furent
publiées, comme celles de l’Abbé Général, dans un fascicule accompagnant le
compte-rendu du Chapitre Général sous le titre Ne
rien préférer à l’amour du Christ. Toutes
peuvent encore se lire sur Internet. Je
ne crois pas qu’aucune ne fut publiée dans les Collectanea Cisterciensia. Impliquer
quoi que ce soit du fait que celle de Christian n’aurait pas été publiée dans
les Collectanea (qui ne sont d’ailleurs
pas une publication « officielle » de l’Ordre) est de la pure imagination.
De
même, impliquer que la conférence de Christian n’aurait pas été bien reçue par
un certain nombre des Capitulants n’a aucun fondement dans la réalité. Elle fut bien reçue de tous et de
toutes ; mais ce fut une
communication d’une vingtaine de minutes, entre de très nombreuses autres
communications, tout au long d’un chapitre qui dura près d’un mois. Ici Kiser a fait une confusion entre cette
conférence de Christian et un autre événement du Chapitre, où Christian
intervint.
Il
s’agit de ceci : Le
Chapitre Général avait élu dès le début une petite commission ayant comme
mandat de faire une synthèse des
« rapports de maisons ». Lorsque cette commission présenta sa « synthèse »,
celle-ci fut soumise à l’étude de toutes les commissions mixtes du Chapitre.
Dans l’ensemble, les commissions trouvèrent que la synthèse était un reflet
fidèle de ce qui avait été dit dans les rapports de chacune des maisons
de l’Ordre, tout en désirant pour la plupart que soient ajoutés des éléments
provenant des échanges en séance plénière. Une commission, la 13ème, dans laquelle
se trouvait Père Christian de Chergé, se montra par ailleurs très négative
face à cette synthèse demandant qu’elle ne soit considérée que comme un document
« martyr » et n’apparaisse même pas dans le compte rendu du Chapitre.
Oubliant manifestement que le mandat de la petite commission était
explicitement de faire une synthèse de ce qu’on trouvait dans les rapports
de maison et non pas de rédiger une « vision de l’Ordre », la commission
de Christian trouvait que cette synthèse ne tenait pas suffisamment compte
de la vie des jeunes communautés. Père Christian avait été particulièrement
offusqué par une phrase de la synthèse qui, mentionnant le petit nombre de
vocations dans plusieurs communautés du vieux continent, disait que le grand
nombre de vocations dans certains monastères des jeunes Églises constituait
un autre problème, vu la difficulté de trouver les formateurs nécessaires
à les bien former. Il trouvait invraisemblable qu’on considère
le grand nombre de vocations comme un « problème ». Mais, dans l’ensemble on comprit très bien ce
que les auteurs de la synthèse voulaient dire et personne d’autre n’y vit
une insulte. Il faut dire qu’à cette
occasion Christian se manifesta particulièrement casse-pieds – ce dont il
s’excusa par la suite – mais il serait ridicule de faire de ce petit
incident un moment important du Chapitre Général.
Quinson,
dans l’article qu’il a commis sur le site Oumma.com,
dit, un peu plus loin, sous le titre à l’allure très
journalistique « Une approche
interreligieuse discutée » :
« Partisan d’une inculturation de la vie
monastique, perçue comme dérangeante par les grands monastères européens
vieillissants, Christian de Chergé choqua également ses pairs en ouvrant des
perspectives interreligieuses jugées excessivement téméraires.»
En
réalité, au moment où Christian devint prieur de Tibhirine, l’Ordre Cistercien
était fortement impliqué dans le dialogue interreligieux, au sein du DIM
(Dialogue Interreligieux Monastique), mis sur pied avec la Confédération
Bénédictine à la demande du Saint Siège.
Il est vrai que ce dialogue s’était surtout orienté vers la rencontre
avec les grandes traditions d’Orient (hindouisme et bouddhisme), mais il
portait aussi un intérêt à l’Islam et précisément à la suite du Chapitre de
Poyo, le DIM invita Christian à participer à sa réunion de 1994 à Montserrat.
Si,
à cette époque, il y avait certaines réticences à l’égard des avancées de
Tibhirine dans le domaine du dialogue avec les Musulmans, il aurait
probablement fallu les chercher dans le diocèse d’Alger ou au PISAI plutôt que
dans l’Ordre cistercien. Je ne crois pas
que ce soit à des membres de l’Ordre cistercien que pensait Christian lorsqu’il
écrivait dans son Testament :
Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison
à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste
Scourmont, 27 juin 2006
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