Des enlèvements qui se ressemblent

 

            A : Le 23 octobre 1993, trois fonctionnaires du consulat français étaient enlevés en Algérie.  Quelques heures plus tard, un commando « islamiste » dirigé par un certain Sid Ahmed  Mourad alias Djaafar el-Afghani, revendique l’enlèvement et réclame la libération de Abdelhak  Laayada alias Abou Adlane, membre fondateur du GIA, extradé vers l’Algérie par les autorités marocaines quelques mois auparavant. Après le branle-bas médiatique initial, le général Smaïn Lamari, chef du DRS (= sécurité militaire) algérienne rassure son homologue le général Philippe Rondot, et quelques jours plus tard les otages sont libérés.  Selon la version officielle ils auraient été libérés par l’armée algérienne.  Selon les otages eux-mêmes, ils ont trouvé un matin la porte ouverte, sans aucune présence de gardiens.  Ils ont donc pris la route, et ont rencontré un peu plus loin l’armée, qui venait à leur rencontre.  Il s’est avéré par la  suite qu’il s’agissait d’un faux enlèvement organisé par la Sécurité Militaire algérienne avec l’accord explicite de la DST française et du duo Marchiani-Pasqua, pour des raisons politiques.  Ainsi était démontré le danger posé par l’islamisme algérien aussi bien que le professionnalisme de la Sécurité Militaire algérienne et sa dévotion à la France.  La DST française pourrait donc, sans trop de protestations de la part du peuple français et de la classe politique française, procéder à l’arrestation de nombreux Algériens opposés au régime et réfugiés en France.  Conséquence secondaire, mais non négligeable, des sommes importantes passeraient des comptes bancaires des Généraux algériens dans certaines caisses électorales françaises

 

            B : Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines Trappistes étaient enlevés en Algérie.  Le général Philippe Rondot se rendit immédiatement à Alger et exprima devant la cellule de crise constituée à l’ambassade de France en Algérie, sa confiance que tout serait réglé rapidement.  Malheureusement, cette fois-ci, les choses n’allèrent pas aussi rondement.  Il fallut attendre un mois avant que le GIA ne fasse connaître dans un message adressé au Président de la République Française qu’il détenait les moines et était prêt à les échanger pour des prisonniers algériens.  Un seul était nommé le fameux Laayada, dont personne par ailleurs ne semblait désirer la libération -- certainement pas Zitouni, qui signait ce message, un usurpateur qui avait été mis à la tête du GIA par la Sécurité Militaire.  En réalité, les choses avaient mal tourné.  Zitouni s’était fait rafler ses otages par un autre groupe islamiste qui n’acceptait pas son autorité.  Quelques jours plus tard un agent de Zitouni se présentait à l’Ambassade de France en Algérie avec une cassette et demandait aux autorités françaises d’aider Zitouni à reprendre possession des otages !  Il suggérait explicitement l’intervention de Jean-Charles Marchiani – sans doute actif dans le dossier depuis plus longtemps qu’on ne pourrait le croire.  On connaît la fin du drame.

 

            Alors que la France maintint durant des années qu’elle n’avait fait aucune négociation avec les ravisseurs des sept moines, un certain René Guitton, proche du groupe Marchiani-Pasqua, révéla cinq ans plus tard, dans un livre dont au moins certaines parties semblent dictées par la DST française, qu’en effet Jean-Charles Marchiani entra en relation avec les ravisseurs (ou avec les services secrets algériens ?) et prétend qu’il avait obtenu la libération des moines et que tout était prêt pour leur rapatriement vers la France, lorsque que l’intervention du premier ministre Alain Juppé et de la DGSE (qui, après tout, est responsable des services à l’étranger, et non pas la DST) avait tout fait échouer.  (René Guitton, Si nous nous taisons... Le martyre des moines de Tibhirine éd. Calman Lévy, 2001. Le contenu de ce livre fut repris un peu plus tard, pour consommation algérienne, par Mohamed Balhi, Tibhirine. L’enlèvement des moines, Dar Al Farabi).

 

            C : Non sans similitudes est aussi l’enlèvement par le GSPC (successeur du GIA) d’une trentaine de touristes européens, à majorité allemands dans le désert algérien en février 2003.  La « libération » d’un premier groupe de 14 otages le 13 mai par l’armée algérienne avait toutes les caractéristiques d’une mise en scène. Le deuxième groupe sera libéré beaucoup plus tard après le paiement d’une forte rançon par l’Allemagne.  L’accord secret qui autorisa le « terroriste » El Para à s’installer dans la région du Kidal dans le Nord-Mali, amenant les organisateurs de Paris-Dakar à annuler, le 8 janvier, deux étapes maliennes du rallye, sans compter le bizarre interview donné par le soi-disant « prisonnier » El Para à Patrick Forestier et diffusé sur France 2, laisse soupçonner des contacts au moins lointains avec les Services de l’Hexagone

 

            D : Récemment l’Irak a connu un grand nombre d’enlèvements, souvent plus bizarres les uns que les autres.  Le plus étrange de tous est celui des deux journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot, tous deux sympathisants de la cause palestinienne et arabe.  Leur enlèvement a été revendiqué par un groupe inconnu par ailleurs.  Tout de suite est arrivé à Bagdad l’incontournable Général Philippe Rondot.  L’enlèvement a eu lieu tout juste avant la rentrée des classes en France et les ravisseurs réclamaient la levée de la loi interdisant le port du foulard dans les écoles françaises par les étudiantes musulmanes.  On peut se demander comment un obscur groupe islamiste à peine né dans une Bagdad encore à feu et à sang, était au courant de la date de la rentrée des classes en France...  Cette fois-ci, comme lors de l’enlèvement des moines, un pouvoir parallèle se met en branle.  Jean-Charles Marchiani étant retenu en prison, c’est un certain Didier Julia, député UMP,  qui se porte (ou est porté) volontaire.  Cette fois-ci également, le 1er octobre 2004, la libération est presque réussie mais échoue (comme cela avait été le cas pour une première tentative, le 2 septembre).  Cette fois-ci de même, grand mécontentement (au moins officiel) des autorités de la République face à cette initiative parallèle.

 

*   *   *   *   *

 

 

            Il y a trop de ressemblances entre ces quatre prises d’otages pour qu’elles n’aient pas quelque chose en commun.

 

 

*   *   *   *   *

 

 

            P. S. : Il n’est pas inutile de constater que les GIA algériens sont en train de faire école en Irak.  D’une perspective proprement irakienne (même anti-américaine) la plupart des enlèvements des derniers mois n’ont aucun sens : pourquoi enlever deux militantes altermondialistes italiennes, bénévoles d’une association créée pour combattre l’embargo de 1991 ?  Pourquoi enlever et assassiner un journaliste pacifiste italien ?  Pourquoi enlever et exécuter douze travailleurs népalais ?  On a l’impression d’être en présence d’une coalition anti-terroriste qui croit pouvoir tout se permettre au nom de l’anti-terrorisme. Et, surtout depuis les dernières élections présidentielles, l’Algérie de Bouteflika fait figure de modèle de la lutte anti-terroriste.  Mais le génie enfermé par les généraux algériens dans la bouteille du GIA semble s’être échappé et n’est plus contrôlable, non seulement dans son successeur le GSPC, mais dans ses ramifications à l’étranger, y compris en Irak. (voir à ce sujet l’intéressant éditorial du site http://quibla.net, du 9 septembre 2004 : « Syndrome algérien à Bagdad ? » (http://quibla.net/edito/edito33.htm).

 

 

Armand VEILLEUX

10 octobre 2004