Comment arrêter cette folie collective ?

 

            Tony Blair part en vacance.  George Bush continue de jouer au golf.  Pour eux il est trop tôt pour demander un cessez-le-feu au Liban.  Selon eux il faut d’abord laisser à Israël le temps d’éliminer le Hizbollah, même s’il est clair pour tout le monde qu’on ne peut éliminer le Hizbollah sans détruire totalement le Liban. 

 

            Le monde entier regarde à la télévision cette destruction du Liban, le bombardement de quartiers résidentiels et l’envoi de missiles sur les ambulances et les hôpitaux, un peu comme on regardait, il y a quelques semaines, le mondial du football, et chacun va à ses occupations. 

 

            Les représentants des États européens n’ont pu arriver la semaine dernière à une déclaration commune appelant à un arrêt des hostilités qu’en s’abstenant soigneusement de condamner l’agresseur, s’empressant par ailleurs d’affirmer le droit d’Israël à « se défendre ». Et celui du Liban à le faire ? Et celui des Palestiniens à faire de même ?

 

            Parmi les hommes politiques, il n’y a guère que Kofi Annan qui a eu le courage de demander dimanche dernier une condamnation de l’assassinat de plusieurs dizaines de civils par Israël à Quana.  Mais quel est son pouvoir ?  Parmi les chefs religieux il n’y a guère eu que le patriarche Sabbah à avoir le courage de condamner ces jours-ci l’agression d’Israël contre les Palestiniens et contre le Liban.  À peu près tous les autres chefs religieux invitent candidement les deux parties à cessez les hostilités. Des coups d’épée dans l’eau.

 

            Et pourtant tous les observateurs objectifs, qui n’ont pas à se préoccuper de réélection, sont unanimes à constater que des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité sont commis tous les jours depuis quatre semaines.  Pourquoi n’a-t-on pas le courage de les condamner.

 

            Oui, il faut condamner les volées de roquettes Katioucha envoyées par le Hizbollah sur les villes et les villages du nord d’Israël.  Ils « terrorisent », mettent en danger et parfois atteignent des civils, même si leur précision est presque nulle et leurs effets fort réduits.  Mais il faut condamner avec au moins autant de force les crimes énormément plus graves d’Israël : bombardements massifs de zones résidentielles, destruction massive d’infrastructures civiles.  Lorsqu’Israël ordonne aux habitants d’un village de quitter leurs maisons, pour les mitrailler dès qu’ils prennent la route (comme c’est arrivé à Bint Jbeil le 24 juillet), s’agit-il de légitime défense ?  Lorsqu’Israël bombarde de façon répétée des convois de civils quittant les villages attaqués par ses avions ou des convois humanitaires apportant des secours,  est-ce de la légitime défense ?  Lorsqu’on attaque des ambulances à Quana, les obus en perçant le toit au cœur même de la croix rouge qui les identifie, est-ce de la légitime défense ?  Lorsqu’on attaque et détruit partiellement un hôpital dans la vallée de la Bekaa sous prétexte que des membres du Hizbollah peuvent se trouver parmi les patients, est-ce de la légitime défense ?  Et lorsqu’on attaque un groupe non armé des Nations Unis, dont le poste est clairement identifié et qui plaident une quinzaine de fois par téléphone qu’on les épargne, est-ce de la légitime défense ?  Et lorsqu’on tue, comme on l’a fait aujourd’hui, une trentaine de travailleurs agricoles en train de charger des fruits et des légumes sur un camion, c’est aussi de la légitime défense ?              Les faits sont si éloquents que lorsque les porte-parole d’Israël disent que l’armée israélienne ne s’attaque jamais aux civils, ils mentent d’une façon cynique et effrontée ou bien sont victimes d’un aveuglement incroyable. D’ailleurs, dans un rapport publié hier Human Rights Watch accusait Israël ne négliger totalement de faire la distinction entre objectifs militaires et objectifs civils.

 

            On a écrit – je crois que c’est Toynbee --  qu’il n’y a jamais eu aucune histoire vraiment objective d’aucune guerre, car l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Si un jour la guerre actuelle « pour le contrôle mondial du pétrole » menée par l’équipe Bush, qui l’a rebaptisée -- pour consommation populaire -- du nom de « guerre contre le terrorisme » était gagnée par ceux qui en sont actuellement les victimes, on aurait sans doute dans quelques années un tribunal international, qu’on pourrait bien appeler Nuremberg nº 2, et où comparaîtraient sur le ban des accusés George Bush, Tony Blair, Ronald Romsfeld, Ehud Olmert, etc. (Quand à la petite Condoleezza, on pourrait se contenter de la renvoyer à son piano, ce qui lui convient nettement mieux que de déclamer les discours guerriers de George et Ronald.)

 

            Remettons les choses en perspective.  Qui a commencé -- dit-on?  Excellente question ! Mais jusqu’où faut-il remonter ? Qui a chassé les Palestiniens de leurs villages et de leurs maisons pour créer l’État d’Israël ?  Qui a occupé depuis 1967 une grande partie des territoires déjà transformés auparavant en camps de réfugiés palestiniens ? Qui a envahi le Liban en 1982 et l’a occupé militairement jusqu’en 2000, lorsqu’il en a été chassé par le Hizbollah ?

 

            Le Hizbollah peut bien avoir des supports étrangers, mais il est une réalité libanaise, née au Liban pour libérer le Liban de l’occupation militaire illégale d’Israël -- ce qu’aucune armée libanaise conventionnelle n’aurait pu faire, compte tenu de la supériorité militaire d’Israël financée par les USA.  Le Hizbollah a réussi à chasser Israël, et une zone tampon surveillée par les Nations Unies a été établie ; mais Israël continue d’occuper une partie du Liban, les fermes de Cheeba (que certains considèrent comme appartenant à la Syrie, mais qui n’appartient certainement pas à Israël).  Depuis lors, le Hizbollah lance périodiquement dans cette direction des roquettes Katioucha qui ne font que très rarement des dommages.  Il s’agit toujours d’une opération militaire contre une occupation militaire. Le barrage actuel de roquettes envoyées par le Hizbollah sur les populations civiles du Nord d’Israël a commencé après le début des bombardements massifs du Liban par Israël et comme une réponse à ceux-ci.

 

            L’application de la résolution 1559 du Conseil de Sécurité demandant au Liban de désarmer le Hizbollah est réclamée par Israël et ses maîtres comme une exigence avant que l’on arrête la destruction de toutes les infrastructures civiles du pays, même si tout le monde sait bien que, dans la pratique, cela n’est pas possible, et si on s’y essayait, cela conduirait à une nouvelle guerre civile.  Mais Israël a-t-il oublié qu’il a refusé d’appliquer plus de quarante résolutions du même Conseil de Sécurité ou d’autres organismes des Nations Unies, à commencer par celle lui demandant de quitter les territoires palestiniens qu’il occupe depuis 1967 ?  Et que dire des quarante autres résolutions condamnant Israël pour divers crimes de guerre ou autres infractions aux lois internationales, mais qui ne furent pas votées à cause du véto systématique des USA ?

 

            Année après année, Israël s’est octroyé le droit de faire des incursions en territoires palestiniens, au Liban et ailleurs, pour y assassiner et faire des prisonniers.  Il y en a environ dix mille (dont de nombreux enfants) dans les prisons d’Israël.  La capture d’un militaire juif par les Palestiniens et de deux militaires juifs par le Hizbollah était une opération exactement de même nature que celles qu’Israël se permet d’une façon pratiquement quotidienne.  Comme l’écrivait il y a quelques jours le patriarche Sabbah, les dix mille prisonniers arabes dans les geôles israéliennes n’ont-il pas des pères et des mères, des frères et des sœurs, des époux ou épouses et des enfants, tout comme les trois militaires juifs récemment capturés ? Le problème de la capture de ces trois militaires ne pouvait-il être réglé de façon moins barbare et conforme aux lois internationales -- aussi bien qu’au sens commun ?

 

            Les membres du Hamas qui ont capturé un militaire juif pouvaient évidemment s’attendre à une réplique d’Israël.  Ils ne s’attendaient pas à la cruauté et à la barbarie de cette réplique qui pénalise toute une population civile, en la privant depuis plusieurs semaines, d’électricité, d’eau potable, de médicaments, de nourriture, et surtout de toute dignité humaine, sans compter plus de 175 Palestiniens tués.

 

            Les membres du Hizbollah qui ont capturé deux militaires juifs s’attendaient sans doute à des réactions d’Israël et espéraient probablement commencer des négociations, comme par le passé, en vue d’un échange de prisonniers. Ce que le Hizbollah ne savait pas c’est qu’il est tombé dans une trappe.  Il a commis un acte en quelque sorte « banal » dans le contexte du Moyen Orient, mais qu’on attendait de l’autre côté comme un prétexte pour lancer une guerre programmée depuis sans doute longtemps par les stratèges machiavéliques de Washington et de Tel Aviv visant à reconfigurer le Moyen Orient pour en faire une glorieuse et paisible démocratie, tout comme ils ont si bien réussi à le faire en Afghanistan et en Irak.

 

            Selon les reportages des derniers jours il semble que la population d’Israël soit très majoritairement d’accord avec la façon dont son gouvernement mène cette campagne d’éradication au Liban et dans les territoires palestiniens.  Ainsi la population des USA, dans une très grande majorité, était favorable à l’invasion de l’Afghanistan (qu’absolument rien ne justifiait objectivement) et à la mise à feu à sang de l’Irak.  Ce sont des phénomènes de masses bien étudiés par les sociologues.  Un appui semblable des masses allemandes a permis au régime nazi de faire les atrocités que l’on sait.  Et puis, il y a eu Nuremberg nº 1.

           

 

Armand VEILLEUX

4 août 2006

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