par Armand Veilleux
(Le Monde, 23 janvier
2003, p. 14)
Dans la
nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines français du monastère cistercien
de Tibhirine, situé près de Médéa, à une centaine de kilomètres au sud d’Alger,
sont enlevés par une vingtaine d’hommes armés. Deux mois plus tard, le GIA
(Groupe islamique armé) annonce leur exécution. L’opinion publique est choquée.
Ce qu’avaient vécu, dans le silence, les moines au cœur du peuple algérien
était soudain révélé.
Ils sont des témoins, des martyrs de la foi par tout ce qu’ils ont vécu.
Et l’on n’aura jamais fini de scruter le sens de leur message et son importance
pour l’Église, l’Ordre monastique et le monde, ainsi que pour le dialogue
inter-religieux. Certains diront que seule la lecture spirituelle de leur
message importe et qu’analyser les conditions de leur enlèvement, de leur
captivité et de leur exécution est inutile. D’autres, et j’en suis, pensent
au contraire qu’une telle analyse est une exigence. Le respect de la vérité
et de leur mémoire le commande. À cela s’ajoute une autre raison : avant
d’affirmer qu’ils ont été tués par des islamistes « en haine de la foi chrétienne »,
il est impératif de vérifier la véracité de cette affirmation.
Le matin
même de l’enlèvement, la gendarmerie est prévenue et, quelques heures plus
tard, les recherches commencent. Le 26 avril — donc un mois plus tard
—, le communiqué nº 43 du GIA, signé de l’émir Abou Abderrahmane Amine, alias Djamel Zitouni, est publié à Londres
par le quotidien arabophone Al Hayat
(sans vérifier — on l’apprendra plus tard — son authenticité ni sa provenance).
Daté du 18 avril, il revendique l’enlèvement et propose un échange de
prisonniers. Des exemplaires de ce communiqué avaient été diffusés à Médéa
et à Tibhirine le même jour.
Le 30 avril,
un émissaire du nom de Abdullah se présente à l’ambassade de France à Alger.
Il remet une cassette, enregistrée le 20 avril, où l’on peut entendre
la voix de tous les frères. Un mois supplémentaire s’écoule avant qu’un nouveau
message du GIA (nº 44), également signé de Zitouni, annonce que les moines
ont été exécutés le 21 mai. Selon la version des autorités algériennes,
leurs corps sont découverts le 31 mai (nous apprendrons bientôt qu’il
ne s’agissait que de leurs têtes).
J’avais
passé à Alger les deux semaines qui suivirent l’enlèvement. Au cours d’un
entretien avec l’ambassadeur de France, Michel Lévesque, j’appris que l’ambassade
attendait un message du responsable de l’enlèvement. Localisé grâce à des
moyens sophistiqués, m’avait précisé le diplomate, le convoi des moines et
de leurs ravisseurs progressait lentement dans la montagne. Les ravisseurs,
avait-il ajouté, travaillaient pour le compte d’un tiers. Lorsqu’ils auraient
livré la « marchandise » au mandataire, on saurait ce que celui-ci
réclame. J’appris aussi que le général français Philippe Rondot, de la DST,
avait rencontré à Alger le général Smaïn Lamari, numéro 2 du DRS (Département
de renseignement et de sécurité, les services secrets de l’armée, plus connus
sous leur ancienne appellation de « Sécurité militaire », ou « SM »).
Le général Rondot était confiant : l’affaire allait se dénouer rapidement.
Ceux qui
croient qu’il est vain de tenter de faire la lumière sur le drame de Tibhirine
considèrent que tout est dit dans le premier communiqué, qui affirme que les
religieux ont été kidnappés parce que chrétiens. Pourtant, très vite après
l’ascension de Djamel Zitouni à la tête du GIA (ou plutôt des GIA, éclatés
en de multiples groupes), en octobre 1994, plusieurs observateurs s’étaient
interrogés sur cet homme et sur l’authenticité de ses messages : comment
un vendeur de poulets, sans instruction ni expérience de la guérilla, avait-il
pu être propulsé à la tête de tous les groupes islamistes armés ?
Toutes les
sources disponibles confirment que l’avènement de Zitouni a été suivi de l’élimination
de plusieurs émirs et qu’il a inauguré une dérive des GIA dans la violence
aveugle, dont la dimension religieuse n’était qu’une façade. Des témoignages
en ce sens ont été présentés lors du procès Nezzar-Souaïdia, début juillet 2002,
à Paris. Et dans un documentaire diffusé par Canal + le 4 novembre 2002, le
journaliste Jean-Baptiste Rivoire a rassemblé des témoignages accablants de
militaires dissidents, affirmant que Zitouni était un agent de la SM, recruté
par le colonel Kamel Abderrahmane, chef de la DCSA (l’une des trois branches
de la SM), pour contrôler les GIA.
Zitouni ne peut pas avoir écrit lui-même les messages du GIA qui portent sa signature. Selon l’analyse d’un spécialiste en la matière du ministère de l’Intérieur belge, Alain Grignard (« La littérature politique du GIA algérien. Des origines à Djamal Zitouni. Esquisse d’une analyse », in Facettes de l’Islam belge, Bruxelles, 1997), ils sont rédigés dans un arabe littéraire et érudit. Or Zitouni ne le maîtrisait pas. Adressé à la France et à son président, le communiqué n° 43 est truffé de contradictions. Après un long charabia prétendant démontrer la légitimité « religieuse » de l’enlèvement, le texte en arrive au concret : échanger les moines contre « des » prisonniers détenus en Algérie et en France. Mais un seul nom est cité, celui de l’un des fondateurs du GIA, Abdelhak Layaada (arrêté en 1993), détenu… en Algérie (sa libération avait également été exigée par les auteurs du détournement, à Alger, d’un Airbus d’Air France, le 24 décembre 1994). De surcroît, les styles des communiqués n° 43 et n° 44 sont fort différents et il y a des contradictions entre les deux : le premier dit que le GIA ne veut pas négocier, mais le second affirme avoir exécuté les moines parce que la France a interrompu les négociations…
Ces deux
communiqués doivent donc être considérés avec circonspection. Il serait imprudent
de se fonder sur ces textes bizarres pour affirmer que nos frères ont été
tués « en haine de la foi ». Il est plus vraisemblable que ces documents,
attribués à Zitouni — mais rien n’est moins sûr, vu l’analphabétisme théologique
de celui-ci —, faisaient partie d’une manipulation où la dimension religieuse
n’est rien d’autre qu’un plaquage maladroit.
J’ajoute
que si le but était d’éliminer les moines, il aurait été plus logique de les
exécuter sur place, comme les douze ouvriers croates de Tamesguida en décembre
1993, ou les nombreux religieux et religieuses catholiques assassinés les
années précédentes. Si, au contraire, on voulait les utiliser comme monnaie
d’échange, pourquoi attendre si longtemps avant de publier un communiqué et
risquer chaque jour de se faire découvrir ?
Le livre
de René Guitton, Si nous nous taisons…
Le martyre des moines de Tibhirine (Calmann-Lévy, 2001), est venu apporter
des éléments supplémentaires. À partir d’informations à l’évidence obtenues
des services secrets français, on sait maintenant qu’il y eut de la part de
la DST des négociations. Selon l’auteur, Jean-Charles Marchiani aurait réussi
à établir un contact avec les ravisseurs, et la libération des moines, à en
croire Marchiani, aurait eu lieu si la DGSE ne l’avait pas court-circuité.
Comme aucune
enquête officielle n’a été faite et que les autorités algériennes et françaises
se taisent, il est de notre devoir de rechercher la vérité. Les témoignages
de deux personnes permettent de s’en approcher.
Le premier, Ali Benhadjar, est un ex-émir du GIA. Il s’en est éloigné en 1996 pour former son propre mouvement, la Ligue islamique pour la Daoua et le Djihad (LIDD). Après avoir abandonné les armes en 1997, Ali Benhajar s’est exprimé sur des événements jamais élucidés, entre autres l’assassinat des moines. Le second, Abdelkader Tigha, était un cadre de la SM, en poste à Blida. Il a quitté l’Algérie fin 1999.
Il est désormais
généralement admis que la description la plus détaillée et la plus plausible
de ces événements est celle d'Ali Benhadjar. On trouve sa version entre autres
dans un long communiqué de la Ligue islamique pour le Daoua et le Djihad,
sous le titre de "L'affaire de la mise à mort des sept moines en Algérie"
daté du 17 juillet 1997 (dont on trouvera la traduction à l’adresse <http://www.algeria-watch.org/farticle/tigha_moines/benhadjar.htm>).
Benhadjar
y exprime son estime pour les moines de Tibhirine, avant de décrire en détail
comment il avait assisté à la visite faite par l’émir local, Sayeh
Attiya, au monastère la nuit
de Noël 1993, et comment celui-ci avait garanti aux moines leur sécurité.
Sa description coïncide avec ce que j’avais appris de la bouche même des religieux.
Il décrit ensuite comment Zitouni lui demanda au mois de mars 1996 d’enlever
les moines et comment il refusa. Devant ce refus, Zitouni aurait fait appel
à des groupuscules d’autres zones (Berrouaghia, Ouzera, Bougara et Blida).
Dans son livre, René Guitton a publié une version tronquée de ce texte,
où manquent trois annexes importantes faisant partie intégrante du document.
Benhadjar consacre tout le premier annexe à démontrer longuement l'implication
des services secrets dans cet enlèvement. Il parle même des services "algéro-français".
L’adjudant Abdelkader Tigha, lui, a récemment rendu publiques des informations complémentaires de celles de Benhadjar, même si elles s’en éloignent sur quelques points mineurs (Libération, 23 décembre 2002). Selon Tigha, qui sur ce point rejoint les révélations d’un autre militaire dissident, le capitaine Hacine Ouguenoune, dit Haroun, c’est la SM qui a organisé l’enlèvement des moines. Après leur enlèvement, ils auraient été conduits au centre de la SM de Blida. Ils y ont été interrogés par Mouloud Azzout, un « terroriste des GIA » agent de la SM et bras droit de Zitouni ; puis ils ont été remis à celui-ci. Mais les rivalités au sein des GIA ont fait qu’un certain Hocine Besiou, alias Abou Mosaâb, exigea qu’ils lui soient transférés. Il eut gain de cause et emmena les moines dans la région de Bougara. Zitouni a dû céder, mais la SM exigea qu’il aille les reprendre. Toujours selon Tigha, il aurait été abattu dans une embuscade tendue par l’Armée islamique du salut (AIS, la branche militaire du FIS).
La différence
avec la version de Benhadjar est mineure : selon ce dernier, c’est Zitouni
qui a fait procéder à l’enlèvement par des groupes étrangers à la région ;
selon Tigha, c’est la SM qui aurait supervisé le travail de ces groupes, et
les moines auraient été remis ensuite à Zitouni. L’histoire telle qu’elle
est racontée par Tigha ne contredit rien de ce qu’on savait jusqu’ici et permet
au contraire d’éclairer certains points demeurés obscurs. Tout d’abord, le
bras de fer entre Zitouni et une autre branche du GIA qui lui a raflé « ses »
otages expliquerait le délai d’un mois avant que les ravisseurs ne fassent
connaître leurs exigences. On comprend ainsi pourquoi l’émissaire Abdullah,
lorsqu’il se présente à l’ambassade française, le 30 avril, remet une
cassette qu’il dit avoir été confiée à Zitouni par un clan rival responsable
de l’enlèvement ; on comprend surtout pourquoi Abdullah, au nom de Zitouni,
demande aux Français de l’aider à libérer les moines (voir l’enquête de John
W. Kiser, The Monks of Tibhirine. Faith, Love, and Terror in Algeria, St. Martin's
Press, New York, 2002).
À supposer
que la version présentée par Tigha soit vraie, on peut se demander quel intérêt
la SM pouvait bien avoir à poser un tel geste ? Et que comptait-elle
faire des moines ? Avant de répondre à ces questions, il nous faut dire
un mot d’une autre situation semblable survenue quelques années auparavant :
celle des otages du consulat français à Alger.
Le 24 octobre 1993, trois fonctionnaires du consulat français (Alain Fressier, Jean-Claude et Michèle Thévenot) sont enlevés par un commando « islamiste ». Un communiqué des ravisseurs exige la libération du chef du GIA Abdelhak Laayada (le même que dans le message n° 43 du GIA deux ans et demi plus tard). Les services secrets français se mettent en branle et le général Smaïn Lamari assure Paris que tout sera fait pour libérer les otages. De fait, ils sont libérés, indemnes, trois jours plus tard, dans des circonstances qui semblent étranges à tout le monde — d’autant plus que la version officielle change plusieurs fois. Curieusement, les otages libérés reçoivent des services français défense de parler à la presse, avant d’être affectés à de nouvelles fonctions… dans l’Océan Indien.
Le but de ce « vrai-faux enlèvement » était purement médiatique : il s’agissait de convaincre les hommes politiques et le peuple français des dangers de l’islamisme, d’une part, et de l’efficacité des services secrets algériens ainsi que de la fidélité de l’Algérie à la France, d’autre part. Selon une reconstitution détaillée des faits, publiée sur le site Internet du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), cette opération aurait été montée par la sécurité algérienne de connivence avec la DST française.
Cette version des faits n’a pas été démentie. La condition mise par la DST aurait été qu’il n’y ait pas de morts. On sait que deux autres scénarios furent alors également envisagés, puis abandonnés : l’enlèvement de l’ambassadeur de France ou celui d’un groupe de religieux français. On préféra les fonctionnaires, plus facilement contrôlables.
Je considère le scénario suivant comme le plus vraisemblable. La présence des moines à Tibhirine embarrassait singulièrement les chefs militaires et ils désiraient depuis longtemps leur départ. L’entêtement des moines à rester les agaçait. Le fait que des « frères de la montagne » venaient se faire soigner par le frère médecin les troublait encore plus. Surtout, quelques mois auparavant, les moines avaient été en quelque sorte contraints de laisser les « frères de la montagne » utiliser leur téléphone pour des appels à l’étranger. Nul doute que ces communications étaient enregistrées par Alger. Il fallait à tout prix que les moines quittent Tibhirine !
Les chefs
de la SM ne voulaient sans doute pas les éliminer physiquement. Il est plus
vraisemblable qu’ils souhaitaient répéter le coup si bien réussi trois ans
auparavant avec les fonctionnaires français. Ils les ont donc fait enlever
par des hommes recrutés par leur agent Zitouni (version Ali Benhadjar) ou
directement par des hommes de la SM, qui les ont confiés ensuite à Zitouni
(version Tigha). Les deux lectures des faits reviennent au même.
L’intention
de ceux qui avaient organisé cet enlèvement des moines était de les faire
« libérer » par l’armée dans les jours suivants, après publication
d’un manifeste islamiste (demandant la libération de Abdelhak Layaada, évidemment !),
comme dans le cas des otages du consulat. Une fois libérés, on les mettrait
dans un avion pour Paris ou bien on les cantonnerait à la nonciature à Alger
(comme on avait voulu les y contraindre l’année précédente). Mais cette fois,
les choses n’ont pas fonctionné conformément au script.
Zitouni
n’avait pas sur l’ensemble des groupes islamistes l’autorité qu’il croyait
ou voulait avoir ou celle que la SM pensait qu’il avait. Il s’est fait « rafler »
ses otages, selon Tigha, par un autre chef islamiste de la région de Bougara,
Abou Mosaâb. Et quand il a été envoyé pour les reprendre, il se serait fait
éliminer par l’AIS, toujours selon Tigha (et non pas quelques mois plus tard,
comme le dit Benhadjar). Tout cela explique le long silence entre l’enlèvement
et le premier communiqué attribué au GIA. Les choses avaient mal tourné. Toutes
les démarches faites par la SM algérienne comme par la DST française pour
les libérer furent vaines. La donne avait changé.
À moins
de nouvelles explications de la part des autorités ou de nouvelles révélations
d’autre part, je retiens personnellement cette dernière explication comme
la reconstruction la plus vraisemblable des événements. Aucun autre scénario
jusqu’à présent ne fait justice à tous les faits connus.
Reste à
clarifier les conditions de la mort de nos frères. Sont-ils morts par décapitation ?
C’est peu probable. Dans les jours qui suivirent l’enterrement, des personnes
de Médéa proches des milieux militaires m’ont affirmé qu’ils avaient été fauchés
par balles et décapités après leur mort. On sait par ailleurs qu’il y eut
à ce moment-là, dans la région où les moines étaient tenus captifs, des interventions
militaires massives, avec grand renfort de mortiers et de napalm. Cela expliquerait
le fait qu’on n’a voulu nous montrer que les têtes, les corps étant trop abîmés
par les balles et le napalm — et qu’on fit même beaucoup de difficultés à
nous laisser voir les têtes.
Les autorités
algériennes en savent certainement plus. Mais il est peu vraisemblable qu’elles
le révèlent jamais. Les services français, pour leur part, ont été très impliqués
dans l’affaire : ils peuvent — ils doivent — en dire plus. Aussi longtemps
que ces explications ne seront pas données, il y a lieu de se demander si
les services secrets français n’ont pas été partie prenante de cet enlèvement
qui a « mal tourné », comme ils semblent bien l'avoir été dans l’affaire
des fonctionnaires du consulat français en 1993.
Le début de l'Année de l'Algérie en France
ne serait-il pas le moment idéal pour les Autorités algériennes et françaises
de faire toute la lumière sur cet événement douloureux? Cela pourrait redonner
courage et espoir aux milliers de familles algériennes qui attendent toujours
des éclaircissements sur le sort des leurs, morts et disparus depuis 1992
dans des situations analogues -- ces hommes et ces femmes dont nos frères
de Tibhirine se voulaient solidaires.