La mort des moines de Tibhirine
: faits, questions et hypothèses
par : Armand VEILLEUX
Le 27 mars 1996 sept moines du monastère de Tibhirine étaient
enlevés. Leur mort était annoncée par leurs ravisseurs près de deux mois plus
tard. Leur enlèvement, leur captivité
et leur mort frappèrent l'opinion publique, particulièrement en France mais
aussi en Algérie et un peu partout dans le monde. Ce qu'ils avaient vécu en Algérie au cours
des années précédentes, au cœur du peuple algérien fut soudain révélé.
Les moines de Tibhirine sont de véritables témoins (martyrs)
de la foi par tout ce qu'ils ont vécu, et l'on n'aura jamais fini de scruter
le sens de leur message et son importance pour l'Église, l'Ordre monastique
et le monde ainsi que pour le dialogue interreligieux.
Certains diront que la lecture spirituelle de leur message
est tout ce qui importe et qu'il n'y a pas d'intérêt à analyser les conditions
précises de leur enlèvement, de leur captivité et de leur exécution.
Je crois, au contraire qu'une telle analyse est une exigence -- et
c'en est une pour l'Église et l'Ordre cistercien aussi bien que pour la Société
civile. Le respect de la vérité historique (expression
particulière du respect de la Vérité) l'exige. Plusieurs autres missionnaires ont été tués
en Algérie avant eux, sans que jamais aucune explication n'ait été fournie
de leur mort, sans qu'aucun responsable de ces crimes ne soit arrêté, jugé
et puni. Quelques deux cent mille
Algériens sont morts dans le même cycle infernal de violence. S'il est possible de faire un peu de lumière
dans une situation particulière, c'est pour tous un devoir de le faire.
À tout cela s'ajoute une autre raison, liée au dialogue
entre le Christianisme et l'Islam, dans lequel nos frères s'étaient impliqués
peut-être plus que quiconque. Si l'on
affirme qu'ils ont été tués par des Islamistes en haine de la foi chrétienne,
il est d'une importance extrême de ne négliger aucun effort pour analyser
dans quelle mesure cette affirmation est vraie ou fausse.
Cette enquête devient encore plus importante de nos jours où des intérêts
politiques à forte odeur de pétrole mettent tout en oeuvre en Occident pour
diaboliser le monde arabe.
Ayant été personnellement mêlé d'assez près au drame de
nos frères, je me suis efforcé, depuis le jour de leur enlèvement jusqu'à
aujourd'hui de recueillir toutes les informations possibles et de les analyser
soigneusement, avec l'aide de professionnels habitués à ce genre d'analyse
et de recoupements, afin de bien distinguer ce qui est fait objectif indubitable
de ce qui est hypothèse et d'attribuer à toutes les hypothèses -- celles offertes
par les autorités officielles aussi bien que celles lancées par d'autres sources
-- leur juste degré de probabilité ainsi que leurs forces et leurs faiblesses.
Les faits connus avec certitude absolue sont peu nombreux
(n'est-ce pas la situation normale en histoire où la certitude absolue est
rare, et où l'on doit normalement se contenter d'une certitude morale fondée
sur un grand nombre d'indices ayant chacun une forte probabilité?). Par ailleurs, au cours des six dernières années
de nombreuses données nouvelles ont été fournies soit par des témoins présentés
à la presse par les autorités algériennes soit par d'anciens officiers des
services secrets algériens ayant fait défection. Évidemment les affirmations de ces derniers
ont toujours été suivies de réfutation de la part des autorités officielles
et de leurs agents -- réfutation accompagnée d'un dénigrement de ces officiers
faite presque toujours dans les mêmes termes.
Ce que je compte faire dans cet article, c'est précisément
de bien distinguer les faits sur lesquels il ne peut y avoir de doute des
diverses explications qui en ont été données, par quelque source que ce soit,
et des hypothèses qui ont été construites. J'ajouterai quelques informations recueillies personnellement lors
des événements de mars et avril 1996. J'ajouterai
aussi un certain nombre d'informations permettant au lecteur de se faire une
idée personnelle sur la valeur des explications et des hypothèses qui ont
été avancées jusqu'ici.
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1) Les faits
Vers 01h15 du matin, le 27 mars 1996, un groupe d'une
vingtaine d'hommes armés se présente au monastère de Tibhirine. Ils viennent chercher "les sept moines"
qui s'y trouvent. L'opération se fait
rapidement et ils repartent environ une demi heure plus tard avec sept moines.
Ils ne se sont pas aperçu qu'il y avait deux autres moines, Père Amédée
et Père Jean-Pierre, ainsi qu'un groupe de retraitants du côté de l'hôtellerie.
Les Pères Amédée et Jean-Pierre se rendent vite compte que leurs frères
ont été enlevés. Ils essaient de téléphoner
chez les voisins et à la gendarmerie, mais la ligne a été coupée.
En fait le câble principal a été coupé à environ trois kilomètres plus
bas. Comme le couvre-feu ne leur permet
pas de se mettre sur les routes dans l'obscurité, ils attendent le matin pour
se rendre à la gendarmerie.
Ils vont tout d'abord au poste militaire le plus proche
et demandent à parler au commandant. Celui-ci
est encore couché (il est 07h00), et le militaire de garde dit qu'il n'a pas
l'autorité de le réveiller. Ils se
rendent donc à la gendarmerie à Médéa, où ils arrivent à 07h15.
Le Commandant de la Gendarmerie écoute leur récit sans surprise et
sans émotion. Comme il doit partir pour une opération, il les confie à un adjoint
qui prendra leur déposition. Celle-ci
durera de 09h00 à 11h00. Si une opération
de recherche fut jamais effectuée, elle n'était pas encore commencée à cette
heure-là. Personne n'a vu de mouvement
de troupes durant la journée et aucun voisin ne fut interrogé.
L'archevêché est averti, puis l'ambassade française. Une cellule de crise est constituée. Durant un mois entier, c'est-à-dire jusqu'à
la publication du premier communiqué du GIA, la réponse officielle est que
"on n'a rien de nouveau, mais on est sur une bonne piste" (comme
s'il n'y avait pas une certaine contradiction entre ces deux membres de phrase).
Le 26 avril un communiqué du GIA, portant le numéro 43 et
signé par Djamel Zitouni est publié dans le journal El Hayat de Londres.
Il est daté du 18 avril, et était apparu en quelques exemplaires à
Médéa et à Tibhirine le même jour. Il aurait été remis au président Chirac le
25 avril, la veille de sa publication dans El Hayat.
Quelques jours plus tard, le 30 avril un émissaire du nom
de Abdullah se présente à l'ambassade de France à Alger pour remettre une
cassette où l'on peut entendre la voix de tous les frères. Cette cassette a été enregistrée le 20 avril
(ce qu'une émission de Radio Medi I du Maroc entendue en arrière-fond permet
d'établir avec certitude - bien qu'une manipulation technologique hautement
sophistiquée ne soit pas totalement à exclure). On sait donc avec quelque certitude que les moines étaient vivants
jusqu'à ce moment-là (20 avril).
Selon les explications données par l'ambassade française
à John W. Kiser (The Monks of Tibhirine.
Faith, Love, and Terror in Algeria, New York, 2002, pp. 228-232)
Abdullah n'a pas simplement remis une cassette. Il parla durant environ une heure et demie avec les officiers de
l'ambassade. Selon lui, la cassette
aurait été remise à Zitouni par un clan rival de Zitouni qui serait responsable
de l'enlèvement ! Abdullah, au nom de Zitouni, demande aux Français de l'aider
à libérer les moines; et le nom de
Jean-Charles Marchiani est avancé. Ce
qui est quelque peu surprenant, puisque Jean-Charles Marchiani travaille avec
Charles Pasqua et Philippe Rondot, pour la DST française (chargée de la sécurité
du territoire) et non pour la DGSE (Direction Générale des Services à l'Étranger)
de qui relèverait normalement cette situation. Mais l'on sait que les relations entre la DST
française et la Sécurité Militaire (DRS) algérienne sont excellentes.
Après quelques semaines additionnelles où aucune information
nouvelle n'est fournie, un nouveau message du GIA portant le no 44, affirme
que les moines auraient été exécutés le 21 mai. Leurs têtes seront découvertes officiellement
le 31 mai; les funérailles auront
lieu le 2 juin et leur enterrement à Tibhirine le 4 juin.
Voilà l'essentiel des faits, qui sont bien connus. Les raconter
en détail aurait pris des centaines de pages.
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2) Quelques souvenirs personnels
J'avais visité la communauté de Fès en novembre 1995 et
celle de Tibhirine en janvier 1996, donc deux mois avant le drame. J'avais donc une certaine connaissance de la
situation dans laquelle les moines vivaient.
Lorsque la nouvelle de l'enlèvement fut communiquée à la Maison Généralice
de l'Ordre à Rome, par la Secrétairerie d'État du Vatican, le matin du 27,
c'est moi qui reçus cette triste nouvelle, puisque l'Abbé Général était absent
de Rome. Je me rendis à Alger dans
les jours suivants et y demeurai deux semaines.
Au cours de ces deux semaines je fus logé aux Glycines,
avec Père Amédée et Père Jean-Pierre, les deux rescapés du rapt. Je pus causer de la situation avec plusieurs
religieux et des Algériens; je fus invité à l'un ou l'autre souper d'ambassade,
mais ne reçus aucune information autre que l'éternelle "il n'y a rien
de nouveau". À la fin de ces
deux semaines, avant de regagner Rome, j'insistai pour voir l'Ambassadeur
de France, Monsieur Lévesque. Il me
reçut en compagnie de son attaché militaire qui prit soigneusement note de
ce que je disais et j'étais accompagné du Père Georger, maintenant évêque
d'Oran.
L'Ambassadeur commença par me dire qu'il n'avait aucune
information; mais à la suite de mes
questions insistantes et répétées, il finit par me dire pas mal de choses,
qui peuvent aider à éclairer des informations publiées récemment par d'autres
sources. Sans doute un peu énervé
par mon désir de savoir il me dit ceci (je crois avoir retenu ses mots à peu
près exacts) : "La France avait demandé à ses ressortissants de quitter
le pays. Vos moines, comme d'autres
missionnaires, sont restés pour des raisons que nous comprenons et que nous
estimons. Mais lorsque arrive un événement
malheureux comme celui qui vient d'arriver, entrent en jeux des impératifs
qui ne sont plus de votre ressort." J'ai feint de ne pas y voir la claire invitation à me "mêler
de mes affaires" et j'ai continué à poser des questions.
L'ambassadeur m'a dit qu'il s'attendait à recevoir dans
les prochains jours une lettre de la personne responsable de l'enlèvement. En effet, disait-il, ceux qui ont pris les
moines en otages veulent réclamer quelque chose. La façon la plus sûre de le faire est par courrier, une lettre pouvant
être mise à la poste n'importe où. Le
convoi des moines et de leurs ravisseurs, disait-il, progressait lentement
dans la montagne (ce qu'on savait -- toujours selon lui -- à partir d'avions
volant à haute altitude mais pouvant détecter au sol, même de nuit, la présence
et les mouvements d'êtres vivants). Les
ravisseurs, ajoutait-il, travaillaient pour le compte de quelqu'un qui les
avait envoyés accomplir cette mission; lorsqu'ils
auraient livré la "marchandise" au mandataire, on saurait ce que
celui-ci désire.
Il me dit aussi qu'un général français était venu se mettre
en contact avec les autorités algériennes. C'était le général Rondot, et Mgr Tessier me dira plus tard qu'il
avait été étonné de la façon dont "ce général" semblait avoir la
certitude qu'il pourrait se mettre immédiatement en contact avec les ravisseurs
et que tout se règlerait rapidement.
L'ambassadeur me dit aussi que la France avait déclaré aux
autorités algériennes qu'elle considérait la vie des captifs comme une priorité
et qu'elles devaient éviter des opérations militaires mettant leur vie en
danger.
Le jour de la publication du premier message du GIA, le
26 avril, je fis l'expérience d'un autre ambassadeur, celui de France près
de l'État italien, Monsieur Malarmé. Le
message du GIA avait été remis au Président Chirac la veille et faisait la
une de tous les journaux ce matin-là. Et
pourtant notre rencontre se résuma, à peu de choses près, dans le rapide dialogue
suivant à l'allure surréaliste, d'ailleurs sans autre préambule:
- Mon Père, vous
arrivez d'Algérie, qu'en rapportez-vous?
- Je n'arrive pas
d'Algérie. J'y suis allé mais en suis revenu il y a déjà
quelques semaines. D'ailleurs il y
a maintenant une situation nouvelle.
- Ah?
- Le message du GIA,
bien sûr!
- Ah? Il y a un message du GIA?...
Je lui passe le texte
du Message, dont j'avais une copie du texte arabe et de la traduction italienne
dans ma poche; il semble le lire puis me le remet en disant:
- Et maintenant que
comptez-vous faire ?
- C'est exactement
la question que je venais vous poser!
- Que voulez-vous
dire?
- Il y aura sans
doute des négociations au cours des prochains jours. Au nom de la famille religieuse et des familles naturelles des moines
je voudrais demander que nous soyons tenus au courant.
- Mon Père, s'il
y a des négociations secrètes, elles seront par définition secrètes.
- Oui, mais en de
telles situations les familles des otages sont en général tenues au courant.
- J'en parlerai à
mes Supérieurs...
J'étais à peine retourné à la Maison Généralice que je recevais
un appel téléphonique de Mgr. Tessier. L'ambassadeur de France à Alger s'était plaint auprès de lui de
ce que j'étais allé "me plaindre" auprès de l'ambassade de France
à Rome... De toute évidence on ne voulait pas que nous nous approchions tant
soit peu du dossier.
Quelque temps après (sans doute après la visite d'Abdullah
à l'ambassade d'Alger, je reçois, un soir, un appel téléphonique du Substitut à la Secrétairerie d'État, Mgr.
Re, qui me demande si je parle l'arabe. Je
luis réponds que j'en possède certains rudiments mais ne puis tenir une conversation
en cette langue. Je vais le voir le
lendemain matin et il me dit que "les Français" ont dit au Vatican
qu'ils ne négocieraient pas avec les ravisseurs et que le Vatican est libre
de le faire s'il le veut. On cherchait un intermédiaire pour aller négocier.
3) Les questions
Ceux qui croient qu'il est inutile et futile d'essayer
de faire plus de lumière sur les circonstances de l'enlèvement et de la mort
des moines de Tibhirine affirment que tout est dit dans le premier communiqué
du GIA, signé par l'émir du GIA et qui affirme qu'ils ont bel et bien été
enlevés parce qu'ils étaient chrétiens, malgré la promesse que leur avait
faite Sayya Atiyah (dans la nuit de Noël 1993) de les laisser tranquilles. On pourrait s'en tenir là s'il n'y avait pas
de nombreuses questions autour de la personnalité de Djamel Zitouni, et autour
de l'authenticité ou en tout cas la nature des messages du GIA portant sa
signature.
a) Djamel Zitouni :
Les deux messages
concernant les moines de Tibhirine ont été signés par l'Émir Abou Abderrahmane
Amine, alias Djamel Zitouni. Dès son
ascension à la tête du GIA, de nombreuses questions furent posées un peu partout
à son sujet. Comment se fait-il qu'un
vendeur de poulets, sans instruction et sans expérience antérieure de la guérilla
soit tout à coup à la tête de tous les groupes islamistes? De nombreux témoignages concordants venant
aussi bien des groupes islamistes eux-mêmes, qui furent nombreux à refuser
son autorité, que d'anciens membres de la Sécurité Militaire affirment que
Zitouni a été utilisé par la Sécurité Militaire pour infiltrer les GIA. La chose en soi ne devrait pas surprendre,
car pour des services de sécurité luttant contre des groupes "terroristes",
la chose la plus élémentaire est de s'efforcer de les infiltrer.
Les indices indépendants et concordants
voulant que Zitouni ait été au moins utilisé par la Sécurité Militaire,
s'il n'était pas en réalité un agent recruté par celle-ci, sont si nombreux,
qu'on peut considérer la chose au moins comme hautement probable.
Si on applique ici les normes habituelles utilisées en histoire, on
pourrait sans doute parler de certitude morale. Jean-Baptiste Rivoire,
dans une émission récente de Canal +, ("90 minutes", diffusée le
7 novembre 2002) fruit de quelques années de recherche, a rassemblé un nombre
accablant de témoignages, dont certains avaient d'ailleurs été présentés au
procès Nezzar-Souaïdia, en juillet 2002, à Paris.
Le témoignage le plus convainquant de l'utilisation de Zitouni par
les services secrets est sans doute celui de Ali Behadjar, sur lequel nous
reviendrons. Quoi qu'il en soit, l'avènement de Zitouni
marque une dérive complète du GIA dans la violence aveugle, dont la dimension
religieuse n'est qu'une simple façade.
Une question additionnelle
se pose concernant la date de la mort de Zitouni. Durant toute cette période, personne ne l'a
vu. La date précise de sa mort reste
un mystère, d'autant plus que les émirs du GIA ont souvent la caractéristique
de mourir plusieurs fois (Antar ZOUABRI a droit à la palme avec sept décès
annoncés dans la presse). On dit généralement
que Zitouni est mort le 16 juillet, quelques mois après les moines, tué par
les hommes de Ali Benhadjar, émir du GIA rival de Zitouni; mais cela est loin
d'être certain. Voici comment Benhadjar
raconte le fait cinq ans plus tard, le 27 décembre 2001: "À la tombée
de la nuit un véhicule tout-terrain s'est présenté. L'opération (embuscade) a duré peut-être trois
minutes. Nos éléments ont récupéré
des armes et des documents. En les
consultant, nous avons compris que parmi les trois occupants du véhicule,
il y avait un ou deux dirigeants importants du GIA. Un de nos hommes connaissait Djamel Zitouni, mais il n'a pas eu
le temps de l'identifier. Nous avons
appris quelques jours plus tard qu'il s'agissait de lui." Ce n'est pas convainquant. Par ailleurs, selon le témoignage récent de
Abdelkader Tigha, celui que Benhadjar pense avoir tué à ce moment-là était
déjà mort depuis quelques mois, bien avant les moines.
Mais alors qu'en
est-il des messages du GIA signés par Zitouni?
b) Les messages du GIA
Une chose certaine, c'est que Zitouni ne peut pas avoir
écrit lui-même ces messages, et, selon un spécialiste des écrits du genre,
ils sont rédigés dans un arabe que Zitouni n'aurait probablement pas compris.
(Voir Alain GRIGNARD, "La littérature
politique du GIA algérien. Des origines à Djamal Zitouni. Esquisse d'une analyse",
in Facettes de l’Islam belge, Bruxelles 1997, pp.69-95; Idem, "L'Islam radical
en Belgique à travers la littérature de propagande : une introduction",
ibidem, pp. 167-178).
Récemment, dans l'émission de Jean-Baptiste Rivoire sur
Zitouni, sur Canal +, mentionnée plus haut, la direction du journal El
Hayat à Londres où furent publiés les messages 43 et 44 du GIA, affirmait
qu'à l'époque elle recevait ces messages par fax et les publiait sans vérifier
leur authenticité, ni même leur provenance.
Il faut donc conclure que le communiqué 43 du GIA doit être
utilisé avec la plus grande prudence, et que rien de ce qu'il affirme ne doit
être considéré comme vrai et certain s'il n'est pas démontré par ailleurs.
Il serait tout à fait imprudent de se fonder sur ce texte bizarre pour
affirmer que nos frères ont été tués "en haine de la foi".
Il est plus vraisemblable que ce texte, attribué à Zitouni, mais rien
n'est moins sûr, vu l'analphabétisme théologique de celui-ci, fasse partie
d'une vaste manipulation où la dimension religieuse n'est rien d'autre qu'un
plaquage plutôt maladroit.
c) La longue attente
Le GIA avait l'habitude de tuer, jamais de faire des prises
d'otages. Si le but était d'éliminer
les moines, il aurait été plus normal de les tuer sur place comme cela était
arrivé pour les ouvrier croates à Tamesguida quelques années auparavant et
comme c'était arrivé pour les nombreux religieux et religieuses catholiques
liquidés durant les années précédentes. Si,
au contraire, on voulait les utiliser comme monnaie d'échange, pourquoi attendre
si longtemps avant de faire un communiqué et risquer chaque jour de se faire
découvrir par les forces de sécurité cherchant intensément leurs traces? Le
scénario décrit récemment par Abdelkader Tigha est le seul à date qui donne
une réponse satisfaisante à cette question, à moins de penser que les ravisseurs
voulaient rendre le GIA aussi odieux que possible, en faisant durer l'attente.
Mais qui aurait avantage à faire cela?
4) L'explications avancée
L'explication donnée par les auteurs du communiqué 43
du GIA est que les moines ont été enlevés parce que ce sont des mécréants
chrétiens. Il serait légitime de les
tuer, mais on veut bien les échanger contre des prisonniers islamistes. On dit en avoir toute une liste, mais un seul
est mentionné, Abdelhak Layaada, qui se trouve dans une prison algérienne
(et le message est adressé au gouvernement français!). Plus tard, après l'entretien
d'Abdullah à l'ambassade française et l'affirmation de Jacques Chirac "nous
ne négocierons pas", le communiqué 44 dit que le gouvernement français
ayant "tranché" la négociation, eux ont tranché la gorge des moines.
Cette explication sur les motifs des ravisseurs nous laisse fort perplexes
vu la personnalité de Zitouni et la nature de ces communiqués.
5) Les hypothèses
Comme aucune enquête n'a été faite et comme aussi bien
les autorités algériennes que les autorités françaises refusent de révéler
ce qu'elles savent, nous avons la liberté et même le devoir d'élaborer et
de vérifier toutes les hypothèses possibles.
Voici les principales, qui se fondent sur les récits explicites rendus,
entre autres, par deux personnages de provenance fort différentes, Ali Benhadjar
et Abdelkader Tigha. Le premier, Ali
Benhadjar, est un émir du GIA, qui s'en distancie en 1996 pour former son
propre mouvement, la Ligue Islamique pour la Daoua et le Djihad (Lidd) et
qui, après avoir bénéficié en 1997 de la loi sur la concorde civile, communique
à la presse des informations sur quelques événements restés sans explication,
entr autres l'assassinat des sept moines de Tibhirine. Le second, Abdelkader Tigha, était un cadre
dans le DRS (Département du renseignement et de la sécurité), l'ex-Sécurité
militaire algérienne (SM) et chef de brigade au CTRI (Centre territorial de
recherche et d'investigation) de Blida à l'époque de l'enlèvement des moines. S'enfuyant d'Algérie et demandant le refuge
en France, il est orienté vers Bangkok par la DGSE française qui l'y soumet
au débriefing, mais refuse de lui donné asile en France. Il attend depuis trois ans, au Centre de détention de l'Immigration
de Bangkok qu'on lui trouve un lieu d'accueil.
Divers organismes, dont la FIDH, Amnistie Internationale, et le JRS
(Jesuit Refugee Service) s'efforcent actuellement de lui trouver un pays d'asile.
Les récits de ces deux témoins, bien que divergeant sur des points
de détails, sont concordants dans l'ensemble et éclairent bien des aspects
de l'affaire auparavant obscurs.
a) la version des faits selon Ali Benhadjar
Dans une déclaration récente au Journal La Croix, Monseigneur
Henri Teissier disait : "Nous nous en tenons toujours à ce que nous savons
de la bouche de nombreux acteurs, dont Ali Benhadjar, émir du GIA dans la
région à la fin 1995, avant de s'en séparer et de créer sa propre organisation."
Mgr. Teissier se réfère sans doute essentiellement au long communiqué
de la Ligue islamique pour le Daoua et le Djihad, sous le titre de
"L'affaire de la mise à mort des sept moines en Algérie" signé par
Abou Choeib Ali Benhadjar et daté du 17 juillet 1997.
René Guitton, dans son livre Si nous nous taisons...
a publié (pages 224-235) une version tronquée de ce texte, qui est
sans doute celui auquel se réfère Mgr. Teissier dans son communiqué à La
Croix En réalité Benhadjar affirme avec force deux
choses : 1) que Djamel Zitouni est l'auteur de l'enlèvement des moines et
2) qu'il agissait pour et en complicité avec les services de sécurité, ce
qu'il a déclaré à plusieurs reprises.
La partie du texte reproduite par Guitton a bien, en page
234 cette phrase pour le moins inquiétante: "Lorsque se produisit la
dérive du GIA sous la conduite de Zitouni manipulé par les services de sécurité..."
Mais il y a plus. La version arabe
de ce document, dont je possède une copie, comporte trois annexes qui font
partie intégrante du document, étant introduites par la phrase "Dans
les pages suivantes vous trouverez trois annexes complémentaires qui illustrent
notre information. Le premier annexe
s'ouvre par l'affirmation suivante:
Concernant les sept moines enlevés à Médéa, l'implication
des services secrets semble très claire. Aucune personne ne peut nier leur implication.
Sauf des idiots et des incultes.
Suivent une longue liste d'arguments dont le suivant n'est
pas le moindre: "Les moines ont été enlevés et emmenés à pied sur une
distance de plusieurs kilomètres. La
plupart sont âgés, et se sont déplacés durant la nuit, dans une région quadrillée
par l'armée. Où étaient donc les yeux
des gardes et des sentinelles?"
b) l la version des
faits selon Abdelkader Tigha
Abdelkader Tigha a rendu publiques récemment, depuis sa
détention à Bangkok, des informations qui sont complémentaires de celles de
Benhadjar, même si elles s'en démarquent sur quelques points secondaires.
Selon Tigha, c'est la Sécurité Militaire algérienne qui
aurait organisé l'enlèvement des moines.
De Londres le capitaine Haroun, du MAOL, avait affirmé la même chose
dans des témoignages recueillies en juillet 2001 et juin 2002. Après leur enlèvement, les moines auraient
été interrogés par Mouloud Azzout, bras droit de Zitouni, avant d'être remis
à celui-ci. Mais les rivalités très
fortes existant au sein des GIA's font qu'un certain Hocine Besiou, alias
Abou Mosaâb, exige qu'ils lui soient transférés et il les emmène dans la région
de Bougara. Zitouni a dû céder, mais
la Sécurité Militaire exige qu'il aille les reprendre, et, toujours selon
Tigha, il aurait été abattu sur le trajet dans une embuscade tendue par l'AIS. La DST française voulait négocier avec Azzout
mais il disparaît lui aussi.
L'histoire telle qu'elle est racontée par Tigha ne contredit
rien de tout ce qu'on savait jusqu'ici et permet au contraire d'éclairer bien
des points qui étaient encore obscurs. La différence avec la version de Benhadjar
est mineure. Selon Benhadjar c'est
Zitouni qui aurait fait faire l'enlèvement à des groupes venant de Bougara
et d'ailleurs; selon Tigha, c'est la Sécurité Militaire qui
aurait supervisé le travail de ces groupes et les moines auraient été confiés
ensuite à Zitouni. La différence est
mineure quant aux faits.
Mais, peut-on légitimement se demander, quel intérêt la
Sécurité Militaire avait-elle en posant un tel geste? et que comptait-elle
faire des moines?
Avant de répondre à ces questions, il nous faut dire un
mot d'une autre situation semblable survenue quelques années auparavant : celle des otages du Consulat français à Alger.
Le cas des otages du Consulat
français
Le livre de René Guitton, décrivant en détail les tensions
entre les deux services de sécurité français, la DST et la DGSE dans les efforts
pour libérer les moines de Tibhirine fut publié en mai 2001, à peu près au
même moment que la description d'un autre enlèvement, parallèle à celui-ci
à plus d'un point de vue, était publiée. Le second éclaire le premier.
Le 24 octobre 1993, trois fonctionnaires du consulat français, Jean Claude et Michèle Thévenot et Alain Fressier, sont enlevés par un commando « islamiste » dirigé par un certain Sid Ahmed Mourad alias Djaafar el-Afghani. Un communiqué des ravisseurs demande la libération du chef du GIA Abdelhak Laayada (le même que dans le message 43 du GIA deux ans et demi plus tard). Les services secrets français se mettent en branle et le Général Smain Lamari, dont dépendait les services secrets algériens, rassure la France que tout sera fait pour libérer les otages. Ils furent en effet libérés indemnes, trois jours plus tard dans des circonstances qui semblèrent à tout le monde étranges, d'autant plus que la version "officielle" changea plusieurs fois. Après avoir été interrogés par les services algériens ils reçoivent des services français défense de parler à la presse et ils sont affectés à de nouvelles fonctions dans l'Océan Indien.
Le but de ce "faux enlèvement" était purement médiatique. Il s'agissait de convaincre les politiciens et le peuple français des dangers de l'islamisme d'une part et de l'efficacité des services secrets algériens ainsi que de la fidélité de l'Algérie à la France d'autre part. Selon une reconstitution détaillée des faits, publiée sur le site web du MAOL (mouvement des officiers de l'armée algérienne en dissidence à l'égard du pouvoir actuel), cette opération fut montée par la sécurité algérienne en connivence avec la DST française. Ceci n'a pas été démenti. La condition mise par la DST était qu'il n'y ait pas de morts. On sait que deux autres scénarios avaient alors été également envisagés puis abandonnés:1) l'enlèvement de l'ambassadeur français ou 2) l'enlèvement d'un groupe de religieux français. On préféra les fonctionnaires, plus facilement contrôlables. Toujours est-il que tout se termina bien.
Le Scénario le plus vraisemblable
Tenant compte de tous les faits connus, des bribes d'information
données par les pouvoirs officiels ainsi que des autres informations venues
d'autres sources, je considère que le scénario le plus vraisemblable, dans
le cas de l'enlèvement des moines est le suivant:
On sait que la présence
des moines à Tibhirine embarrassait singulièrement
les militaires et qu'ils désiraient depuis longtemps leur départ.
Leur entêtement à rester les agaçait.
Le fait que des "frères de la montagne" venaient se faire
soigner par le frère Luc les troublait encore plus.
Et surtout, quelques mois auparavant, les moines avaient été en quelque
sorte forcés de laisser les "frères de la montagne" utiliser leur
téléphone pour faire des appels à l'étranger.
Nulle doute que ces appels étaient écoutés et enregistrés.
Il fallait à tout prix que les moines partent de Tibhirine!
Il n'y a pas de raison de croire qu'on voulait les éliminer
physiquement. Il est plus vraisemblable
qu'on voulait répéter le coup si bien réussi trois ans auparavant.
On les fait donc enlevé par des hommes recrutés par Zitouni (version
de Ali Benhadjar) ou par les mêmes hommes sous la direction de la Sécurité
Militaire qui les confie ensuite à Zitouni (version Tigha).
Les deux lectures des faits reviennent au même.
L'intention de ceux
qui avaient organisé cet enlèvement des moines était sans doute de les faire
"libérer" par l'armée dans les jours suivants, après publication
d'un manifeste islamiste (demandant la libération de Abdelhak Layaada!), comme
dans le cas des otages du Consulat. Une fois libérés on les mettrait sur l'avion
pour Paris ou bien on les cantonnerait à la nonciature comme on avait voulu
les y obliger l'année précédente. Mais, cette fois, les choses n'ont pas fonctionné
conformément au script.
Zitouni n'avait pas sur l'ensemble des groupes islamistes
l'autorité qu'il croyait ou voulait avoir ou celle que la SM pensait qu'il
avait. Il s'est fait rafler ses otages,
selon Tigha, par un autre chef islamiste
de la région de Bougara, Abou Mosaâb. Et quand il a été envoyé les reprendre il se serait fait éliminer
à ce moment-la par l'AIS, toujours selon Tigha (et non pas quelques mois plus
tard comme le pense Benhadjar). Tout
cela explique le long silence d'un mois avant qu'on ne sache quoi que ce soit.
Tout cela explique le long silence entre l'enlèvement et le premier Communiqué
attribué au GIA. Les choses avaient
mal tourné
Toutes les démarches faites par la SM comme par la DST française
pour les libérer furent sans succès. La donne a complètement changé.
Alors que dans le message du GIA du 26 avril, il est dit: "Le
GIA ne croit ni à un dialogue, ni à une trêve...", l'émissaire venu à
l'ambassade française le 30 avril non seulement demande de négocier mais demande
même aux Français d'aider à libérer les moines!
La demande faite d'une intervention de Jean-Charles Marchiani semble
bien indiquer que l'homme fort de la Sécurité Militaire, Smain Lamari, veut
travailler avec ses amis de la DST et non avec la DGSE.
À partir de ce moment tout se complique.
À moins de nouvelles explications de la part des autorités
ou de nouvelles révélations d'autre part, je retiens cette dernière explication
comme la reconstruction la plus vraisemblable des événements. Aucune autre explication donnée jusqu'à présent
ne fait justice à tous les faits connus.
Reste à clarifier les conditions de la mort de nos frères.
Sont-ils morts par décapitation? C'est peu probable. Déjà dans les jours qui suivirent l'enterrement
des personnes bien informées de Médéa, proches des milieux militaires, nous
affirmaient savoir avec certitude qu'ils avaient été fauchés par balles et
décapités après leur mort, même si les circonstances précises restaient incertaines.
On sait par ailleurs
qu'il y eut à ce moment, dans la région où les moines étaient tenus captifs,
des interventions militaires massives, avec grand renfort de mortiers et de
napalm. Ceci expliquerait le fait qu'on n'a voulu nous montrer que les têtes,
les corps étant trop abîmés par les balles et même qu'on fit beaucoup de difficultés
à nous laisser voir les têtes. Celles-ci,
que j'ai personnellement toutes examinées
avec attention, et qui, selon les médecins de l'hôpital militaire, avaient
été enterrées durant quelques jours, semblaient en effet plus momifiées que
décomposées (ce qui s'expliquerait par l'action du napalm).
******************
Les autorités algériennes en savent certainement plus. Il
est peu vraisemblable qu'elle ne révèlent jamais quoi que ce soit de ce qu'elles
savent. Les services français ont
été très impliqués dans l'affaire, comme le révèle avec force détails le livre
de Guitton. Ils peuvent et doivent
en dire plus. Nous avons le droit,
en particulier, de savoir à quel moment ils ont commencé à être impliqués
en cette affaire et avec qui ils ont négocié. Aussi longtemps que ces explications ne seront
pas données, il y a lieu de se demander si les services secrets français ne
seraient pas impliqués dans l'enlèvement même, comme il semble bien qu'ils
l'aient été dans l'affaire des fonctionnaires du Consulat français. L'arrivée
du général Philippe Rondot à Alger dès les jours qui suivirent l'enlèvement
et sa confiance que tout allait être réglé dans quelques jours nous incline
à penser en ce sens. De même, l'orientation de Tigha vers Bangkok par les
services français rappelle étrangement la ré-affectation vers l'Océan Indien
des trois otages du Consulat français, dès leur "libération", trois ans plus tôt. Tout devait se terminer,
semble-t-il, par un simple transfert des moines à Alger ou en France. Seulement, cette fois-ci les choses ont mal
tourné; ce qui expliquerait la nervosité
extrême des ambassades et autres milieux officiels français chaque fois qu'on
cherchait à en savoir plus.
Il y aurait lieu de demander une commission d'enquête internationale
neutre. L'aura-t-on jamais?
31 décembre 2002
Armand
Veilleux