De Bagdad à Chimay - Une culture de l'impunité?

 

            Depuis le démembrement de l'Union Soviétique qui permit aux États-Unis d'Amérique de s'affirmer comme unique super-puissance mondiale, la loi du plus fort s'est de plus en plus solidement établie dans les relations internationales.  L'événement du 11 septembre 2001 servant de prétexte au lancement d'une guerre généralisée contre tout ce qu'on décide unilatéralement de qualifier de terrorisme, les traités internationaux ont été résiliés les uns après les autres.  Au cours de l'invasion de l'Irak, que la plupart des nations ont considérée comme contraire aux lois internationales, de nombreuses conventions internationales réglant les conflits armés entre nations ont été ignorées et transgressées.  Ce que l'Empire juge bon pour la défense de ses intérêts devient loi -- la loi du plus fort.

 

            Il serait facile de trouver de nombreux autres points de conflit autour du globe où la force établit impunément ses propres lois ou fait fi des lois internationales, depuis la Palestine jusqu'à l'Afghanistan en passant par la Tchétchénie.  Une culture de l'impunité est en train de s'établir et elle risque de corrompre les relations humaines à tous les niveaux, y compris dans des conflits locaux de beaucoup moins grande envergure.

 

            Dans la belle commune de Chimay, site d'une principauté importante, dans la botte du Hainaut, existe un petit hôpital de 120 lits important pour la population locale qui tient à cet hôpital de proximité,  et qui est fière de la qualité des soins qui y sont donnés.  Ce "Centre de Santé des Fagnes" relève d'une Association Intercommunale Hospitalière et est géré par un Conseil d'Administration pléthorique de plus de 30 membres où peut se lire la carte politique de la région.  Depuis quelques années un conflit oppose cette direction avec une partie importante du corps médical.  Sans vouloir empiéter sur les prérogatives du gestionnaire, ces médecins désirent depuis longtemps faire entendre leur voix concernant l'opportunité de certains projets proprement médicaux. 

 

            En vue d'aider à la rédaction du plan stratégique prévu par la loi, les médecins ont aussi pris l'initiative de faire faire un étude par l'un des groupes de spécialistes les plus renommés en la matière, le groupe Gemelli.  Cette étude démontra, ce que beaucoup savaient déjà intuitivement, que la seule chance qu'avait le Centre de Santé des Fagnes de ne pas devenir à court terme un simple dispensaire de campagne ou un despatching center vers d'autres hôpitaux plus importants était d'élaborer avec d'autres hôpitaux ou cliniques de la Thiérache un projet transfrontalier bien structuré permettant à l'hôpital de Chimay d'atteindre le chiffre de 240 lits, nombre critique du point de vue de la rentabilité..  Cette initiative des médecins, loin d'être appréciée par le gestionnaire fut l'occasion d'une aggravation importante de la tension.

 

            Diverses tentatives de conciliation furent faites, mais en vain.  Après plusieurs mois d'efforts infructueux pour établir un dialogue, six médecins -- et parmi les plus estimés et respectés -- jugèrent que le dialogue était devenu à toutes fins pratiques impossible et offrirent leur démission.  Comme leur ancienneté leur permettait, à presque tous, plus d'an an de préavis, ils espéraient que leur démission calme les tensions et qu'ils pourraient éventuellement postuler de nouveau à leurs postes.  Mais au lieu de s'améliorer la situation s'est rapidement et continuellement dégradée en véritable situation de guerre.  Ne voulant pas laisser se détériorer l'atmosphère et dans un souci de fidélité à leur patientèle, les médecins démissionnaires ont retiré leur démission, d'autant plus que celle-ci n'avait, semble-t-il, jamais été "acceptée" en bonne et due forme par l'administration.  Rien n'y fit. Les médecins concernés, ayant des postes importants dans la Clinique, ont été récemment informés qu'ils ne pourraient pas servir leurs mois de préavis et ont reçu l'interdiction de prester quelque service que ce soit dans la Clinique.

 

            Pour un observateur de l'extérieur qui essaie sincèrement de suivre et de comprendre ce qui se passe, il semble bien que tout dialogue est devenu inexistant entre les parties depuis longtemps.  Les diverses législations impliquées dans l'administration d'un centre de Santé par une Intercommunale et dans les relations entre l'administration et les médecins sont fort complexes.  On comprendrait facilement que certains des points de cette législation ne soient pas toujours appliqués;  mais ce qui inquiète c'est qu'alors que certains manquements à la législation ont été rappelés à la Direction par le Ministre Charles Michel, ministre des Affaires Intérieures et de la Fonction Publique, et alors que le ministre Detienne, de la Santé Publique et des Affaires Sociales a demandé qu'un solution au conflit soit trouvée sans tarder, les médecins sont brutalement mis à la porte.  Serait-ce que la culture d'impunité se soit déjà aussi bien établie au niveau local que sur la scène internationale?

 

            Chacun des citoyens peut évidemment interpréter comme il le veut les motivations politiques ou autres tant de la direction que des médecins démissionnaires. Il reste cependant que ce sont les malades qui commencent à se sentir otages.  Le personnel de l'hôpital, qui s'efforce de continuer à donner des services de qualité même dans une atmosphère qui se détériore chaque jour se voit aussi otage et ne comprend pas qu'on puisse dépenser des sommes considérables dans cette guéguerre, particulièrement en frais d'avocats, ou encore en décidant de payer simultanément durant plusieurs mois les médecins démissionnaires et leurs remplaçant, alors qu'on leur refuse les ajustements salariaux auxquels ils jugent avoir droit.

 

            Au-delà des considérations politiques, économiques et médicales, qui sont du ressort des spécialistes en chacun de ces domaines, il y a la dimension éthique.  Et de ce point de vue éthique il est inadmissible que le conflit dure plus longtemps, car tout le monde sans exception y perd et des fossés se creusent qu'il faudra des années pour les combler.  Est-ce trop attendre de la bonne volonté humaine que d'espérer que le bien des patients (actuels et futurs) de la région soit pris en sérieuse considération et que toutes les personnes impliquées dans ce conflit acceptent de s'asseoir autour d'une table pour trouver une solution qui serve la population locale, au-delà de tous les intérêts de partis?

 

 

Armand Veilleux 

Abbé de Scourmont

4 mai 2003