Leur laisser le temps de
faire leur « travail »
En 1993, lors d’un voyage
à Banja Luka, durant la guerre de Bosnie, j’ai rencontré Mgr. Franjo Komarica, évêque de Banja Luka, un homme de grand courage
qui défendit, au risque de sa vie, l’intérêt
des Croates catholiques devant le nettoyage ethnique opéré par les Serbes.
Il me dit que même si les habitants catholiques d’origine croate avaient
beaucoup à souffrir, les principales victimes étaient alors les Musulmans. Il m’expliqua que, selon lui, l’O.N.U. et l’O.T.A.N.
, malgré des sanctions souvent plutôt symboliques contre la Serbie,
retardaient toute intervention musclée afin de laisser à la Serbie le temps nécessaire
pour éliminer le plus possible les Musulmans.
Alors que l’ancienne Yougoslavie éclatait en plusieurs pays distincts,
on ne voulait surtout pas d’un nouveau pays à majorité musulmane aux portes
de l’Europe. Il y avait alors en Bosnie des camps de concentration qui étaient
en fait des camps d’extermination ; et,
deux ans plus tard, en 1995, on assistait au massacre de plus de 10.000 hommes, tous Musulmans, à Srebrenica,
malgré la présence dans la région des Casques Bleus qui se campèrent dans
leur rôle de « gardiens de la paix », tout comme l’année précédente
au Rwanda.
L’histoire se répète. Ces jours-ci, alors qu’Israël poursuit sa
destruction systématique du Liban, et que de plus en plus un cessez-le-feu est
exigé par tous les pays qui se veulent civilisés, les USA et Tony Blair disent
qu’il est « trop tôt » pour cela.
Il faut laisser à Israël le temps
de terminer son travail. Il
convient, en effet, d’éradiquer le
cancer que serait le Hezbullah.
Ce langage
« éradicateur » a une étrange consonance. Il a été largement utilisé en Algérie au
cours des quinze dernières années, les Généraux algériens s’étaient donné comme
tâche d’éradiquer le terrorisme. Le résultat a été plus de 200.000 victimes,
et une croissance du « terrorisme », tout éradicateur se transformant inéluctablement en terroriste. Si bien que, devant la peur noire qu’ils ont
de comparaître un jour devant un tribunal international sous l’accusation de
crimes contre l’humanité, les généraux algériens se sont voté une loi
d’amnistie d’une étendue inouïe.
Le Hezbullah,
que le gouvernement George W. Bush, Tony Blair et Ehud Olmert
veulent considérer tout simplement comme une entité terroriste, est une réalité
beaucoup plus complexe. C’est tout
d’abord un ensemble de services sociaux (écoles, dispensaires, hôpitaux où l’on
compte des Chrétiens et des Druzes aussi bien que des Musulmans shiites parmi
les professeurs et les docteurs) ; c’est aussi un parti politique. Le mouvement compte également une aile armée
qui s’est constituée au début des années ’80 pour libérer le Liban de
l’occupation israélienne. Et qui a
réussi à le faire ; ce qui est évidemment impardonnable ! Ils
méritent certainement le nom de « Freedom fighters » beaucoup plus que les hordes de mercenaires
portant ce nom que le gouvernement Reegan avait
ramassées pour tenter de renverser les gouvernements démocratiquement élus
d’Amérique latine qui ne suivaient pas la ligne USA (au Nicaragua en
particulier).
Vouloir éradiquer le Hezbullah c’est vouloir détruire une grande partie des
infrastructures civiles, de la classe politique et de la population
libanaise. C’est ce qu’Israël est en
train de faire. Et selon George W. Bush,
Tony Blair et Condoleezza Rice,
il faut laisser à Israël le temps de
finir son « travail » avant de parler d’un cessez-le-feu.
À quand un tribunal
pénal international pour juger Bush, Blair, Olmert et
leurs complices ?
Louise Arbour a du pain su la planche.
22 juillet 2006