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du Père Abbé
Armand Veilleux
H O M É L I E
La crèche est un élément important de la célébration populaire de Noël. Nous voyons des crèches un peu partout : dans les églises, dans les maisons privées, dans les magasins, dans les parterres, etc. Les principaux personnages sont évidemment Joseph, Marie et Jésus, et leur aspect physique est en général déterminé par la race de l'artiste ou de quiconque a fabriqué les statuettes. On ajoute en général les bergers durant la nuit de Noël et les Mages à l'Épiphanie. On y trouve bien sûr aussi le boeuf et l'âne; et diverses décorations (étoile, lampes scintillantes, etc.) viennent s'y ajouter, avec plus ou moins de goût.
Si nous examinons les détails donnés par les deux évangélistes qui nous parlent de la naissance de Jésus, nous constatons qu'aucun des deux Évangiles en question ne nous donne tous ces détails. Nos crèches représentent une reconstruction des faits, à partir de bien peu de détails donnés par Luc et Matthieu.
Nous ne devons d'ailleurs pas oublier que ni Luc ni Matthieu, dans ces premiers chapitres de son Évangile, ne prétend nous donner une description historique des événements entourant les premiers moments de la vie de Jésus. En fait, tous les deux nous enseignent déjà ce qui sera l'élément central de leur Évangile : la marche à la suite du Christ, ou la condition de disciple.
L'enseignement de Jésus dans l'Évangile de Luc se concentre dans son voyage de Galilée vers Jérusalem. Ce voyage, en plus d'être un mouvement géographique, est aussi un thème théologique. Jésus y enseigne à ces disciples ce que sera son propre pèlerinage humain: un chemin vers la gloire en passant par la souffrance. À quelqu'un qui exprimait le désir de le suivre, il dit: "Les renards ont des trous et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête." Selon Luc, Jésus a commencé sa vie dans l'insécurité, loin de la maison de ses parents, dans une crèche. Tout cela est un symbole de son rejet par les chefs du peuple d'Israël, qui n'avaient pas de place pour lui dans leur tradition. La trajectoire de la vie de Jésus, dans l'Évangile de Luc commence sans une place pour lui dans l'auberge et elle se termine sans une place pour lui dans le coeur de son peuple. La réponse de Jésus à celui qui veut le suivre exprime que la vulnérabilité et l'insécurité sont une condition pour devenir "disciple" : une ouverture totale à tout ce que l'obéissance à Jésus-Christ peut signifier.
Luc anticipe tout cet enseignement dans ses deux premiers chapitres. La première expression en est Marie, qui est le modèle de tout disciple qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique. Le récit de Luc décrit la façon inattendue avec laquelle, en continuité avec l'Ancien Testament, Dieu choisit une jeune vierge juive d'un tout petit village de Galilée. Or la Galilée se trouvait dans une province du Nord, et était méprisée par les Juifs plus cultivés de la Judée. L'une des raisons de ce mépris était que la région était habitée de nombreux Gentils, si bien qu'on pouvait douter de la pureté rituelle même des Juifs qui y habitaient.
Non seulement Dieu visite cette jeune fille. C'est en elle et par elle qu'il visite le reste de l'humanité. Dans l'Ancien Testament, au Second Livre de Samuel (2S 6, 2-11), on trouve une description haute en couleurs du transfert de l'Arche d'Alliance à Jérusalem. L'Arche, qui est le symbole de la présence de Dieu, repose dans la maison d'Obed-Edom et est une source de grande bénédiction pour cette maison. David danse devant l'Arche. Luc reprend tous ces éléments dans le récit de son Évangile que nous venons de lire, dans sa description de la visite de Marie à sa cousine Élizabeth. Comme l'Arche, Marie entreprend un voyage qui la mène de Galilée en Judée à travers les montagnes de Samarie. La même manifestation de joie a lieu, y compris la danse sacrée accomplie par Jean-Baptiste dans le sein de sa mère, correspondant à celle de David devant l'Arche. Et l'exclamation d'Élisabeth saluant Marie reproduit presque verbalement celle de David lorsqu'il se tient devant l'Arche.
Marie est la véritable Arche d'Alliance, communiquant la présence de Dieu à tous ceux qu'elle visite. Mais tout cela est fait dans une extrême simplicité, et avec une admirable touche d'humanité.
Voilà tout ce qui doit venir à notre esprit et à notre coeur lorsque nous regardons une crèche. La crèche ne doit pas être simplement une autre expression superficielle de l'esprit festif de la saison, mais un rappel que Dieu vient à nous pour nous demander d'être ses disciples, et que marcher à sa suite implique l'acceptation du défi de la petitesse, de la vulnérabilité et de l'insécurité.
Armand VEILLEUX