15 août 2001 - Fête de l'Assomption de la BVM

Ap 11,19a; 12,1-6a.10ab: 1 Co 15,20-27a; Lc 1,39-56

 

H O M É L I E

 

            Dans le Nouveau Testament, Marie apparaît avec les Apôtres le jour de la Pentecôte.  Après cela il n'est plus fait mention d'elle.  Elle se fond avec l'Église.  Celle-ci lui donnera par la suite divers titres.  Elle est la Mère de Dieu (la Theotokos), et la Mère de l'Église.  À partir de la fin du 7ème siècle on célèbrera le 15 août la fête de la Dormition de Marie, qui deviendra ensuite celle de son Assomption, que nous célébrons aujourd'hui.

 

            La première lecture de la messe est, au moins de prime abord, déconcertante.  Nous sommes bien sûr habitués, surtout nous les Cisterciens à la suite de saint Bernard, à voir dans la Femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles une figure de la Vierge Marie.  Mais la vision de la femme gémissant dans les douleurs de l'enfantement, et confrontée avec le dragon qui attend pour dévorer son enfant dès sa naissance cadre moins bien avec l'image que l'on a de la Vierge Marie.

 

            Le voyant de Patmos voit deux grands signes dans le ciel : la Femme et le Dragon.   Des "signes" ont évidemment une "signification".  Ce que signifie la Femme dans cette vision c'est l'Église; et le Dragon signifie le Pouvoir oppresseur et persécuteur.  En effet, à l'époque où le Livre de l'Apocalypse est écrit, plusieurs Chrétiens sont mis à mort parce qu'ils osent confesser publiquement leur foi et refusent de renier le Christ lorsqu'on veut les y forcer.  L'auteur du Livre affirme que la victoire finale sera celle de l'Agneau.  Cette vision de l'Apocalypse englobe toute l'histoire de l'humanité et l'humble fille de Nazareth se situe au beau milieu de cette histoire. 

 

            La lecture d'Évangile choisie pour cette fête nous raconte la visite de Marie à Élizabeth, racontée par Luc dans le premier chapitre de son Évangile.  L'élément central de ce récit est la rencontre de Jésus et de Jean-Baptiste, tous les deux dans le sein de leur mère.  Le sens de cette rencontre est donné par le dialogue entre les deux femmes représentant les deux Alliances. Luc racontera dans le chapitre suivant (Luc 2,7) comment Marie a mis au monde "Le Premier-Né" -- (ton prôtótokon, "le" premier-né, et non pas "son" premier-né comme on traduit souvent) -- c'est-à-dire le Premier-Né du Père et le Premier-Né d'une multitude de frères (Rom 8,29), et nous l'a donné en nourriture en la plaçant dans une mangeoire.

 

            Le mystère que nous célébrons aujourd'hui est le fait que Marie, qui a mis au monde "le Premier-né", est la première de cette multitude de soeurs et de frères à l'avoir suivi dans la plénitude de la gloire. Elle se fond avec l'Église, mais elle en est aussi la mère, et en elle toute l'Église se trouve concentrée.  Cette Église, ce n'est pas l'Église institutionnelle, qui est le sacrement du Christ sur terre; c'est l'assemblée de tous ceux qui ont été conformés à l'Image du Christ par l'Esprit-Saint, qu'ils aient ou non reçu l'enseignement des Apôtres, et qui incarnent dans leur vie les valeurs proclamées par Jésus.

 

            De nos jours, la même bataille entre les forces de Lumière et les forces de Ténèbres continue.  Il y au autant de martyrs que par le passé, et probablement plus.  Cependant la nature du martyre a changé ces dernières années.  S'il y a encore des personnes qui sont tuées par haine de la foi, la plupart des "martyrs" sont tués parce qu'il se mettent du côté des petits, parce qu'ils défendent les intérêts de ceux-ci contre les puissants et les régimes totalitaires... Cette situation est toujours celle dont parle Marie dans son Magnificat: 

 

            En effet, Marie, dans son Magnificat, décrit bien les deux règnes dont parle l'Apocalypse.  D'une part il y a ceux qui craignent Dieu, les humbles, les affamés, tous ceux qui, spirituellement sont de la race d'Abraham et, d'autre part, il y a les superbes, les puissants, les riches, les oppresseurs.  Et l'humble fille de Nazareth a des paroles qui seraient jugées révolutionnaires et subversives dans toute autre bouche:  "Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides."

 

            Le Christ est le Fils de Dieu fait homme.  Comme il est pleinement homme tout en étant pleinement Dieu, sa résurrection et son ascension dans le ciel auprès de Dieu nous révèlent toute la grandeur de la nature humaine, telle que Dieu l'a voulue, c'est-à-dire toutes les potentialités de notre être.  Là où il est, il veut que nous soyons.  Marie est tout simplement l'une des nôtres, la plus belle expression de la nature humaine, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu.  Savoir qu'après sa mort  elle a été assumée dans la même gloire que son Fils, le Premier-Né du Père Céleste, nous révèle d'une façon qui nous est encore plus proche, la même vérité sur la dignité de notre humanité.

 

            Le Dragon n'est jamais loin, toujours prêt à détruire la dignité de l'humanité à travers toutes les formes d'exploitation de l'homme par l'homme, à travers les guerres et toutes leurs conséquences dévastatrices et déshumanisantes.  Prions tout spécialement aujourd'hui la Vierge Marie, désormais retirée au désert -- dans le sein de Dieu -- de continuer de veiller non seulement sur l'Église dont elle est la mère mais sur tous les humains qui sont tous ses enfants.

 

Armand VEILLEUX