Site du Père Abbé
Armand Veilleux

7 janvier 2001 - Épiphanie du Seigneur
Is 60, 1-6; Ep 3, 2...6; Mt 2, 1-12


H O M É L I E


La plupart des lectures d'Évangile que nous avons entendues depuis le début de ce Temps de Noël étaient tirées de l'Évangile de Luc, qui, dans des scènes très fraîches élaborées autour de la naissance et de l'enfance de Jésus, nous annonçait déjà tous les grands thèmes de son Évangile. Notre lecture d'Évangile d'aujourd'hui est tiré de celui de Matthieu. Alors que Luc, disciple de Paul, écrivait pour les chrétiens des diverses Églises disséminées à travers les villes de l'Empire romain, Matthieu écrit pour des Chrétiens convertis du judaïsme et qui pouvaient facilement penser que les privilèges du peuple choisi valaient toujours, y compris pour eux au sein de l'Église. Matthieu leur enseigne qu'il n'y a plus de privilèges. Par cette scène de la venue d'Orient de Mages qui demandent où se trouve le roi des Juifs qui vient de naître et dont ils ont vu apparaître l'étoile, Matthieu souligne l'universalisme du message apporté par l'Enfant qui vient de naître.

Ce message, comme celui de la première lecture, tirée du Livre d'Isaïe, nous enseigne que tout homme et toute femme de bonne volonté, qui cherche sincèrement le bien, la justice et la paix, peuvent se considérer représentés par ces trois Mages de l'Évangile autour desquels l'imagination des chrétiens, au cours des âges, a dévelppé de si belles légendes. C'est le même message que l'on retrouve dans la seconde lecture, tirée de la lettre de Paul aux Éphésiens, où il annonce la bonne nouvelle que "les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Évangile".

Ce message est toujours d'actualité, tout spécialement en cette première année du troisième millénaire, que l'Organisation des Nations Unies a déclarée l'"Année internationale du dialogue entre les civilisations" - thème que Jean-Paul II a choisi pour son message de la Journée Mondiale de la Paix, le 1er janvier de cette année.

Il est très important d'écouter à nouveau ce message évangélique d'universalisme, et de dialogue entre les cultures et les civilisations, à notre époque où une vague irrésistible de ce qu'on appelle la globalisation, qui pourrait servir à ce dialogue, risque plutôt d'assurer la suprématie des plus forts et l'oppression des plus faibles, conduisant à la disparitions des cultures et des civilisations les moins technologiquement développées.

La tension entre ces deux attitudes n'est pas nouvelle. Les Mages venus d'Orient étaient des chercheurs, des curieux, des hommes de culture, ouverts à la découverte, au nouveau, à l'Autre. Lorsqu'ils pensent avoir découvert dans leur étude des astres un roi nouveau qui serait né en Israël, ils viennent simplement pour lui rendre hommage. Hérode, au contraire, est un homme au pouvoir depuis très longtemps, n'ayant d'autre préoccupation que de préserver ce pouvoir et faisant disparaître implacablement, et sans hésitation, comme l'histoire nous le montre amplement, quiconque pouvait faire ombrage à ce pouvoir ou le menacer.

Entre ces deux attitudes, il y a celle des chefs des prêtres et des scribes d'Israël -- tous ceux qui devraient être les "sages" du peuple. Ils ont la bonne réponse. Ils savent où le Messie doit naître selon les prophètes, et ils communiquent cette réponse à Hérode dont ils savent pourtant la cruauté et pour qui ils n'ont certainement aucune estime. Ils ne se soucient pas d'aller voir eux-mêmes à Bethléhem. Plus tard, pour défendre leurs propres prérogatives, ils livreront Jésus à l'autre Hérode, pour qu'il le mette à mort.

Où nous situons-nous personnellement face à Jésus et face aux autres ? -- Sommes-nous, comme les Mages, prêts à voir Dieu partout où il se manifeste (Épiphanie = manifestation) dans la petitesse et dans la simplicité, au-delà des barrières de cultures, de traditions et de civilisations; ou, comme Hérode, prêts à opprimer les autres pour préserver notre place et nos privilèges; ou encore comme les chefs des prêtres et les scribes, de simples "observateurs coupables" (guilty bystanders, selon l'expression bien connue de Thomas Merton) des crimes commis quotidiennement contre les cultures et les civilisations, contre les petits, et donc contre le Christ qui s'est identifié à eux - au nom souvent d'un certain universalisme galvaudé et d'une certaine globalisation hypocrite?

Où nous situons-nous personnellement ? - C'est la question que sont venus nous poser les trois Mages de l'Évangile de Matthieu.

Armand VEILLEUX