Chapitre à la communauté de Scourmont

6 mai 2007 – 5ème dimanche de Pâques.

 

Voici que je fais toutes choses nouvelles

 

           Au cours des trois derniers dimanches du Temps Pascal, le lectionnaire de la messe nous fait lire, à la deuxième lecture, les deux derniers chapitres de l’Apocalypse décrivant la réalisation définitive du salut dans la Jérusalem céleste. Le thème principal qui ressort des cinq versets que nous lisons aujourd’hui est celui de la nouveauté. « Moi, Jean, j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle... j’ai vu descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, toute prête, comme une fiancée parée pour son époux ».

 

            Ce thème de la nouveauté se retrouve partout dans la Bible et il est lié à l’annonce des temps messianiques.  Déjà le Livre de la Consolation d’Israël annonçait des jours nouveaux, tout différents de ceux d’autrefois, où Dieu tracerait une route dans le désert, des sentiers dans la solitude pour ramener son peuple à la terre promise. En Isaïe le salut messianique est souvent présenté comme une « nouvelle création ».  Par-dessus tout, ce sera une nouvelle « Alliance » qui sera rendu possible parce que Dieu lui-même donnera à l’homme un « coeur nouveau » et un « esprit nouveau ».

 

            L’enseignement de Jésus est perçu aussi bien par ses disciples que par ses adversaires comme un « enseignement nouveau ».  Et à la dernière Cène, il parle d’Alliance nouvelle : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui va être versé pour vous ». Toute la liturgie du Temps Pascal nous parle de naissance nouvelle et de vie nouvelle dans le Christ.

 

            Dans le texte de l’Apocalypse que nous lisons aujourd’hui, il est question de création nouvelle remplaçant l’ancienne.  La caractéristique de cette nouvelle création est exprimée dans les versets qui suivent : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, Dieu lui-même sera avec eux.  Il essuiera toute larme de leurs yeux et la mort n’existera plus ; et il n’y aura plus de pleurs, de cris, ni de tristesse ; car la première création aura disparu »  Et celui qui siège sur le Trône déclare : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ! »

 

            L’essentiel de la vie chrétienne, et donc tout particulièrement de toute vie monastique et contemplative consiste à vivre constamment de cette « nouveauté ». Dans le grec biblique l’idée de nouveauté est exprimée par deux mot : neos et kainos. Le premier de ces deux mots désigne simplement ce qui est nouveau dans le temps : un nouveau-né, par exemple. Cela implique jeunesse et donc aussi manque de maturité.  Le deuxième mot : kainos, kainè, (celui qui est utilisé dans notre texte de l’Apocalypse qui parle de terre nouvelle, de création nouvelle, de Jérusalem nouvelle, etc.) signifie quelque chose de nouveau dans sa nature, dans son essence, donc quelque chose de meilleur, de plus accompli.

 

            Cette nouveauté – celle de l’Alliance, de la vie avec Dieu, de la présence de Dieu – ne vieillit jamais, ne se fane jamais.  Une véritable relation d’amour avec Dieu dans la contemplation est toujours nouvelle.  Elle est source de bonheur et de joie, quelles que puissent être les épreuves et les difficultés de la vie.  Dieu, par sa présence toujours nouvelle dans notre vie, comme dit ce beau texte de l’Apocalypse, efface toute larme de nos yeux.  Il n’y a plus de pleurs ni de tristesse. 

 

            L’une des tentations de la vie monastique, amplement décrite par les grands auteurs classiques comme Évagre et Cassien, est celle de l’ennui, de l’acédie, dont parlait aussi l’Abbé Général dans sa dernière lettre circulaire.  Cet ennui survient lorsque la relation d’amour avec Dieu se refroidit.  On peut alors ou bien s’enfoncer soit dans la tristesse ou une sorte d’engourdissement spirituel et mental, ou bien se perdre dans des distractions, qui peuvent être de toutes sortes de nature : on peut se distraire aussi bien par des lectures dites « spirituelles » que par la lecture de journaux ou par du bavardage, ou dans le travail ou encore des hobbies (passe-temps).  Le même danger de refroidissement et de fuite dans la distraction guette toute relation humaine, comme celle entre deux époux, par exemple.  Dans tous les cas, le seul remède est de raviver sans cesse la flamme de la nouveauté, qui est la flamme de l’amour.

 

            La recherche de cette nouveauté est un élément essentiel du charisme cistercien.  Dès sa fondation, Cîteaux fut appelé le « nouveau monastère » et le substantif « nouveauté » ou l’adjectif « nouveau » revient sans cesse dans les documents cisterciens primitifs.  Cette nouveauté ne consistait pas tellement dans l’apparition de formes de vie monastique qui n’avaient pas existé auparavant, mais dans le désir de retourner à une ferveur toujours nouvelle et renouvelée de la relation contemplative avec Dieu.  (De même, de nos jours, parmi toutes les communautés dites « nouvelles » et qui sont pour la plupart des retours à des pratiques extérieures anciennes, les quelques-unes qui survivront et apporteront une vie nouvelle à l’Église seront celles qui sauront développer cette authentique « nouveauté » des relations avec Dieu).

 

            Nous vivons actuellement dans une société qui est « vieillissante », non pas tellement parce que la moyenne d’âge est plus élevée, mais parce que malgré l’invention constante de toutes sortes d’invention techniques nouvelles (au sens du mot grec neos) et de milliers de nouvelles formes de distraction (répondant à une acédie généralisée), il y a bien peu d’authentique nouveauté dans la quête de sens et dans la profondeur des relations. 

 

            Quel que soit notre âge, individuel ou collectif, notre défi et notre vocation est de vivre au jour le jour et d’incarner dans l’Église et notre Société cette nouveauté chaque jour renouvelée d’une relation profonde d’amour avec Dieu, exprimée dans des relations fraternelles sans cesse renouvelées et dans un regard toujours plein de compréhension et de compassion – parce que toujours renouvelé – sur le monde qui nous entoure.

 

Armand Veilleux   

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