Chapitre 10 décembre 2006

à la Communauté de Scourmont

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens (1, 4-6. 8-11)

 

 Frères, chaque fois que je prie pour vous tous, c'est toujours avec joie, à cause de ce que vous avez fait pour l'Évangile en communion avec moi, depuis le premier jour jusqu'à maintenant. Et puisque Dieu a si bien commencé chez vous son travail, je suis persuadé qu'il le continuera jusqu'à son achèvement au jour où viendra le Christ Jésus. Dieu est témoin de mon attachement pour vous tous dans la tendresse du Christ Jésus. Et, dans ma prière, je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la connaissance vraie et la parfaite clairvoyance qui vous feront discerner ce qui est plus important. Ainsi, dans la droiture, vous marcherez sans trébucher vers le jour du Christ ; et vous aurez en plénitude la justice obtenue grâce à Jésus Christ pour la gloire et la louange de Dieu.

 

            En relation avec l’Évangile d’aujourd’hui qui nous rapporte l’appel de Jean-Baptiste à la conversion, la seconde lecture de la messe, tirée de la Lettre de Paul aux Philippiens, nous permet d’avoir une bonne idée de la façon que cet appel à la conversion était traduit dans la catéchèse au sein de l’Église primitive.

 

            Paul était tout particulièrement attaché à cette petite Église de la ville de Philippe, en Macédoine, puisque c’est lui qui l’avait fondée.  C’était une Église composée essentiellement d’anciens païens, puisque la communauté juive de Macédoine était très petite – et même si petite qu’elle n’avait pas de synagogue et se réunissait aux portes de la ville.  C’est donc une Église très chère au coeur de Paul, qui a reçu la mission d’être l’Apôtre des païens. Et la Lettre qu’il leur écrit, alors qu’il est en captivité a un caractère intime et chaleureux.  C’est l’une des Lettres de Paul qui a vraiment le caractère d’une lettre personnelle et non d’un traité. Le texte que nous avons à la messe de ce matin est le début de la Lettre (après l’adresse initiale assez classique).  Je voudrais maintenant commenter ces quelques versets, en m’arrêtant presque à chaque mots.  Ils sont tous pleins de sens.

 

            Voici la première phrase :

 

Frères, chaque fois que je prie pour vous tous, c'est toujours avec joie, à cause de ce que vous avez fait pour l'Évangile en communion avec moi, depuis le premier jour jusqu'à maintenant.

 

            Paul dit aux Philippiens qu’il prie pour eux.  Je me demande pourquoi les rédacteurs du Lectionnaire liturgique ont laissé tombé le premiers mot de ce beau texte.  Le premier mot est eucharistô : je rends grâce.  Paul dit « Je rends grâce à mon Dieu ». J’aime bien cette façon qu’a Paul de dire « mon Dieu ».  Cet adjectif « possessif » ne signifie évidemment d’aucune façon que Paul penserait posséder Dieu.  Il y a plutôt une connotation d’intimité. En les évangélisant il leur a donc transmis sa connaissance de Dieu, il les a introduit dans son intimité avec Dieu.  Ce qu’il leur dit aussi c’est qu’il rend grâce à Dieu chaque fois qu’il évoque leur souvenir, constamment (pantote), dans chaque prière qu’il fait pour eux tous.

 

            En lisant ce texte cette fois-ci, je suis frappé par l’insistance de Paul à parler de chaque fois qu’il pense à eux et de chaque prière qu’il fait pour eux.  Il arrive assez souvent que nous rencontrions des gens qui nous demandent de prier pour eux ou des personnes qui nous écrivent ou nous téléphonent pour demander nos prières.  Nous disons toujours que nous allons le faire ; et j’ai bien peut que souvent cela consiste à entrer leur requête dans la liste des intentions générales pour lesquelles nous prions.  Ce que Paul affirme ici aux Philippiens est beaucoup plus :  Il leur dit qu’il pense constamment à eux – à eux tous, précise-t-il --, qu’il prie souvent pour eux explicitement et que chaque fois qu’il prie, il rend grâce à Dieu.

 

            On pourrait penser qu’il est inutile de parler explicitement à Dieu des personnes qui se recommandées à nous, ou même de penser explicitement à elles dans notre prière, puisque Dieu les connaît et connait tous leurs besoins infiniment mieux que nous. Bien sûr que Dieu n’a pas besoin qu’on lui dise ces choses.  Mais le fait de les dire est notre façon d’entrer en communion à la fois avec Dieu et avec ces personnes.  Dieu n’a pas besoin qu’on le prie.  C’est nous qui avons besoin de le faire.

 

            Et Paul d’ajouter que c’est toujours avec joie qu’il prie pour eux.  Là aussi il y a une leçon pour nous.  La plupart du temps les personnes qui nous demandent de prier pour elles sont des personnes qui vivent de grandes difficultés ou des situations tristes et pénibles.  Nous devons aussi, comme Paul, rendre grâce à Dieu, dans la joie, de toutes les belles et bonnes choses que vivent ou que font toutes les personnes que nous connaissons. La mention de la joie reviendra tout au long de cette lettre.  Et n’oublions pas que Paul est en prison, et qu’il pourrait bien être condamné à mort.

 

            De quoi Paul rend-il grâce dans ses prières pour les Philippiens ?  Il le dit dans la deuxième partie de cette première phrase : à cause de ce que vous avez fait pour l'Évangile en communion avec moi, depuis le premier jour jusqu'à maintenant. Remarquons le mot « faire » (ce que vous avez fait).  Être chrétien, ce n’est pas simplement donner un assentiment de foi à un certain nombre de vérités ; c’est vivre d’une certaine façon, c’est faire certaines choses par fidélité à l’Évangile. Le même message qu’on retrouve chez Jacques dans son texte bien connu sur la foi sans les oeuvres. Les mots « en communion avec moi » souligne la communion des Philippiens avec Paul qui les a évangélisés.  Et les mots « depuis le premier jour jusqu’à maintenant » souligne la constance.  Il est facile d’être fidèle à n’importe quel engagement pour quelques jours, ou quelques mois ou quelques années.  Ce qui est difficile et exigeant, c’est la constance dans cette fidélité.

 

            La phrase suivante revient sur cette réalité de la constance : Et puisque Dieu a si bien commencé chez vous son travail, je suis persuadé qu'il le continuera jusqu'à son achèvement au jour où viendra le Christ Jésus.  C’est la formule qu’utilise l’abbé dans le rituel de la profession monastique (et déjà dans la réception d’un novice). Après avoir demandé au novice ou jeune profès ce qu’il désire, l’abbé dit « Ce que Dieu a commencé en vous, qu’il le mène à son accomplissement pour le jour où le Christ viendra. » Cette formule reprend aussi la phrase du début du Prologue de la Règle de saint Benoît : « Avant tout, quand tu commences à faire quelque chose de bien, supplie le Seigneur par une très ardente prière de conduire lui-même cette action jusqu’au bout. »

 

            Après cela vient une phrase où Paul exprime toute la tendresse avec laquelle il prie pour les Philippiens : Dieu est témoin de mon attachement pour vous tous dans la tendresse du Christ Jésus. Le mot grec utilisé ici par Paul, et traduit par « tendresse » est beaucoup plus fort et signifie les « entrailles » du Christ.  Ce substantif et le verbe correspondant sont utilisé dans le NT pour désigner les sentiments très fort de Dieu ou de Jésus à l’égard de sa créature et surtout de ceux qui sont le plus dans le besoin.

 

            Et puis Paul explicite un peu ce qu’il demande à Dieu pour les Philippiens : Et, dans ma prière, je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la connaissance vraie et la parfaite clairvoyance qui vous feront discerner ce qui est plus important. La notion de progrès et de croissance est toujours là.  Il s’agit d’une croissance dans l’amour qui conduira à une connaissance vraie et une parfaite clairvoyance.  Comme Chrétiens et comme moines nous avons constamment, tous les jours des décisions à prendre.  Parfois elles portent sur des choses très importantes.  Il y a aussi de très nombreuses décisions à prendre chaque jours, qui n’ont pas une importance transcendantale ; mais qui impliquent des choix.  Il nous faut établir dans priorités dans notre vie.  Nous ne pouvons pas tout faire.  Il faut souvent renoncer à beaucoup de choses moins importantes pour consacrer nos énergies aux plus importantes.  Encore faut-il savoir faire la distinction.  Or, c’est précisément ce que Paul demande dans ses prières pour les Philippiens : une parfaite clairvoyance qui les fasse discerner ce qui est le plus important.

 

            Et la conclusion de tout ce processus de croissance pour les Philippiens comme pour nous, est de marcher sans trébucher vers le Jour du Christ Jésus

 

Armand Veilleux