Chapitre du 8 octobre 2006

Abbaye de Scourmont

 

Le célibat et les exigences de l’amour

 

            À première vue, l’Évangile d’aujourd’hui, qui traite du divorce et de l’indissolubilité du mariage, n’a pas une très grande application pratique pour une communauté monastique comme la nôtre (... d’autant plus que la plupart d’entre nous avons dépassé depuis longtemps l’âge où nous pourrions penser à un mariage possible !).  Et cependant je crois qu’il est possible et même nécessaire de faire de cet Évangile une lecture « monastique » -- comme nous devons d’ailleurs faire une lecture monastique de toute l’Écriture.  C’est-à-dire que toute l’Écriture a quelque chose à nous dire à nous, non seulement en tant que Chrétiens, ce que nous sommes d’abord, mais aussi en tant que moines, puisque la vie monastique est notre façon à nous de vivre notre vie chrétienne.

 

            D’ailleurs, dans l’Évangile d’aujourd’hui, comme d’ailleurs chaque fois qu’on lui pose une question, Jésus oblige ses interlocuteurs à se situer à un niveau plus élevé et plus large que leur préoccupation immédiate.  Au-delà de la question concernant la répudiation de la femme par son mari – car il s’agit bien dans cette question non pas du divorce comme tel, pour lequel il y avait en Israël une législation élaborée, mais de la question de la répudiation, ou du renvoi de l’épouse -- ... donc, au-delà de cette question, ce qui intéresse Jésus c’est la qualité de la relation entre l’homme et la femme et, encore au-delà de cela, la qualité de toute relation humaine et, finalement, les exigences de l’amour.

 

            La sexualité est une dimension si essentielle de la nature humaine, et la relation entre l'homme et la femme exerce une telle influence sur le développement de toute société, surtout à travers la procréation de fils et de filles, que toutes les sociétés ont élaboré des codes fort rigides concernant l'exercice de cette sexualité.  Même dans les sociétés que nous considérons primitives et qui semblaient très tolérantes dans ce domaine, la régulation de l'exercice de la sexualité au moyen de divers types de tabous et de conventions sociales était très forte.  Tout cela a fait partie du développement du genre humain vers une complète humanisation.  La loi de Moïse et son interprétation par diverses générations de rabbins fut une étape de ce processus humain -- sous l'inspiration de l'Esprit de Dieu.

 

            Quiconque lit la Bible avec une mentalité fondamentaliste aura beaucoup de difficulté à formuler un enseignement biblique cohérent sur la sexualité et le mariage.  À première vue, on semble plutôt y trouver divers enseignements incohérents. Un texte comme la description de la création dans les chapitres 2 et 3 de la Genèse considère la différence entre les sexes d'un point de vue masculin, voyant en la femme une simple aide pour l'homme, alors que le Cantique des Cantiques décrit une très belle relation amoureuse entre deux personnes également autonomes.  Certains textes chantent la bénédiction de Dieu sur les Patriarches -- une bénédiction qui se manifeste dans une descendance nombreuse obtenue de plusieurs épouses et concubines -- alors que d'autres textes imposent la monogamie comme loi divine. La loi de Moïse permettait  à un homme de renvoyer sa femme pour diverses raisons, et non seulement lorsqu'elle était adultère mais aussi -- et spécialement -- lorsqu'elle ne lui avait pas donné les fils qu'il en attendait.  Jésus, au contraire, affirme l'indissolubilité du mariage.  Mais au-delà de toutes ces contradictions apparentes, il n'y a vraiment qu'une seule doctrine; mais une doctrine qui croît graduellement à mesure que les hommes croissent en humanité.  Et cette doctrine trouve son expression finale en Jésus.

 

            Il importe cependant d'être très attentifs pour ne pas passer à côté du sens du texte évangélique que nous lisons dans la liturgie de ce jour.  En ceci comme en toutes les autres questions,  Jésus ne se limite pas à adapter la loi ancienne.  Il ne formule pas non plus une nouvelle loi, plus exigeante, plus rigide que l'ancienne.  Il situe plutôt la question à un niveau tout à fait autre.  Il ne s'agit plus de loi,  il s'agit de relation, c'est-à-dire d'amour.

 

            Dans la Loi d'Israël, il y avait de nombreuses circonstances dans lesquelles, selon l'interprétation commune, un homme pouvait -- et même devait, en certains cas -- renvoyer sa femme;  ce qui était en de très nombreux cas, une véritable injustice à l'égard de la femme.  Jésus n'accepte même pas de donner une interprétation de cette loi.  Il oblige plutôt ses interlocuteurs à comprendre le dessein original de Dieu, lorsqu'Il créa l'être humain, homme et femme, à sa propre image.  Son intention était de les appeler à participer à sa propre nature, c'est-à-dire à l'amour. Dieu est amour.  Ils quitteront leur père et leur mère et s'uniront l'un à l'autre, et ils seront un, comme Dieu est un.  Puisque c'est l'amour qui les unit, et que Dieu est amour;  ce qui les unit est, de pas sa nature même, éternel.

 

            C'est pourquoi la leçon de ce texte va beaucoup plus loin que de simplement nous rappeler l'indissolubilité du mariage. La leçon est que toute relation humaine est une alliance qui, de sa nature, a une dimension d'éternité.  Elle est éternelle en ce sens que chaque fois que j'établis une relation avec une personne ou une communauté, quoi qu'il arrive, je ne puis pas supprimer le passé, je ne puis pas faire que cette relation n'ait pas existé.  La relation peut changer.  L'amour peut se transformer en indifférence et même, malheureusement, en certains cas, en haine.  Mais il ne peut pas ne pas avoir existé, et il conserve toutes ses exigences.

           

            À nous moines, cet Évangile nous offre le même message qu’aux personnes mariées.  Dans notre vie nous contractons constamment de nombreux engagements – et non seulement ceux de notre « profession monastique ».  Toute relation humaine est un engagement.  Chaque infidélité à un engagement de cette nature est un péché contre Dieu -- non pas simplement parce que nous avons manqué à une loi ou parce que nous avons rompu un contrat;  mais plutôt parce que, lorsque nous sommes infidèles à un engagement, nous essayons d'abroger ce qui, de sa nature, est éternel.  Toute relation authentique est une forme d'amour;  et l'amour est éternel.

 

            Saint Benoît, dans sa Règle parle assez peu de la virginité ou de la chasteté.  Il n’y a pas chez lui cette obsession qu’on a si facilement de nos jours, pour tout ce qui a une relation avec la sexualité – et son exercice ou non-exercice.  Benoît a cette belle phrase, toute brève, mais qui dit tout : « aimer la chasteté » (c’est un des « instruments des bonnes oeuvres »).  Pour lui, il ne s’agit pas simplement d’observer des règles de chasteté ou d’éviter des fautes contre la chasteté.  Il s’agit de beaucoup plus.  Il s’agit d’aimer la chasteté. Il s’agit donc, comme pour Jésus, d’une question d’amour.

 

            L’engagement au célibat pour le Royaume ne signifie donc pas un refus de l’amour ;  mais au contraire n’a de sens que si elle nous donne une capacité plus grande d’aimer : d’aimer Dieu tout d’abord, évidemment, mais d’aimer Dieu d’un amour qui s’étende à nos frères de communauté, puis à tous nos frères et soeurs en humanité et aussi à tout l’univers créé par Dieu.  Toute forme d’égoïsme, tout repli sur nous-mêmes, toute forme d’auto-gratification qui oublie les autres est un manquement à notre voeu de chasteté, parce que c’est un manquement aux exigences de l’amour.

 

            La fidélité à notre célibat pour le royaume exige de nous un amour vrai et universel. 

 

Armand Veilleux

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