Chapitre du 10 septembre 2006

Abbaye de Scourmont

 

 

Savoir écouter afin de pouvoir parler

 

 

            Vous vous souvenez sans doute que toute la liturgie de dimanche dernier tournait autour du thème de la parole, qui revenait dans chacune des lectures de la messe : Tout d’abord le texte de l’Exode, avec le « Écoute Israël », puis la lecture de Jacques invitant à accueillir la parole de Dieu, puisqu’il avait voulu nous donner la vie par sa Parole, et enfin Jésus commençant une exhortation à la foule par les mots « Écoutez-moi tous... ».

 

            La liturgie d’aujourd’hui est, de même, centrée sur le thème de l’écoute.  L’Évangile nous raconte la guérison d’un sourd-muet ; mais tout le récit fait voir que c’est lorsqu’il est devenu capable d’écouter qu’il est libéré de tous les autres liens qui le retiennent captifs ou paralysé.

 

            Dans cet Évangile, je vous invite à faite attention au mot « effata » prononcé par Jésus.  Jésus parlait araméen, et les Évangiles que nous possédons ont été écrits en grec (bien que celui de Marc ait été d’abord composé en araméen).  Il y a cependant quelques endroits  dans l'Évangile où une expression utilisée par Jésus est rapportée en araméen, même dans de texte grec, sans doute parce que cette expression avait frappé les auditeurs d'une façon particulière.  À part le cri sur la croix (lama, lama sabachtani) ces cas se retrouvent dans les descriptions de guérisons opérées par Jésus.  Nous devons porter attention à ces expressions, car elles nous révèlent quelque chose que le reste du texte ne nous dit pas.

 

            Si nous lisons le récit de façon quelque peu distraite, nous constatons simplement que Jésus met ses doigts dans les oreilles du sourd-muet et, prenant de la salive, lui touche la langue en disant : "Effata",  c'est-à-dire "Ouvre-toi".  Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent... et sa langue se délia.  L'expression "Effata", en araméen, est un impératif, au singulier.  L'ordre de s'ouvrir n'est pas donné ni aux oreilles, ni à la langue, mais á la personne.  C'est à l'infirme lui-même que Jésus dit: "Ouvre-toi". Et lorsque celui-ci s'ouvre, tout ce qui en lui est lié se délie.  Il redevient une personne libre.

 

            Plusieurs autres connexions symboliques sont révélées par des contradictions apparentes du texte.  L'homme se met à parler lorsque ses oreilles s'ouvrent. (Ses oreilles s’ouvrirent ; aussitôt sa langue se délia, et il parlait correctement). Il y a donc une relation profonde entre l'écoute et la parole.  Il y a une relation physique, évidemment, (c’est en entendant parler qu’on apprend à parler) mais il y en a aussi une symbolique et spirituelle.  Parler est une forme importante de communication entre les êtres humains (pas la seule cependant, même si notre culture occidentale l'a privilégiée au détriment de plusieurs autres formes de communication humaine).  Communication signifie communion, et implique un échange qui va dans les deux directions.  Celui qui n'écoute pas ne communique pas; et donc il ne parle pas vraiment. Il ne fait que produire des sons vocaux. 

 

            Il est intéressant de constater que notre texte ne dit pas vraiment (dans l'original grec) que l'homme en question était "muet".  Il dit plutôt qu'il avait une difficulté d'élocution (il était mogilálos – le mot ne se trouve qu'une fois dans le Nouveau Testament).  Il ne pouvait parler convenablement parce qu'il n'entendait pas. Il n'entendait pas parce qu'il n'était pas ouvert.  Lorsqu'il eut entendu l'ordre de Jésus:  "Ouvre-toi", il commença à bien entendre et donc aussi à parler convenablement.

 

            Isaïe nous donne une description très belle et poétique du royaume messianique, comblant l'aspiration profondément enracinée dans le cœur humain d'un retour au paradis, où : "L'eau jaillira dans le désert, des torrents dans les terres arides."  Cela n'arrivera cependant pas comme par magie.  Cela arrivera lorsque les yeux des aveugles seront ouverts et que les oreilles des sourds seront libérées et que la langue des sourds chantera.  Cela arrivera à son tour lorsque les hommes seront ouverts les uns aux autres et à Dieu.

 

            À un moment de l'histoire, l'humanité est devenue totalement ouverte, en une personne, Marie de Nazareth.  Et parce qu'elle était totalement ouverte, elle reçut la plénitude du Verbe de Dieu.  Tout son être en fut pénétré;  de sa chair et de son sang, aussi bien que par l'amour de son cœur, elle enfanta Dieu.

 

            Son fils était lui-même si radicalement ouvert qu'il s'est rendu totalement vulnérable pour nous et envers nous:  et ses blessures sont devenues les canaux de communication les plus précieux avec nous.

 

            La vie spirituelle est tout entière d’abord communion avec Dieu (puis communion avec les autres).  Puisque c’est Dieu qui a choisi de nous parler, qu’il nous a même envoyé son Verbe, l’attitude de l’homme doit donc être en premier lieu une attitude d’écoute.  C’est là tout le sens de la lectio divina.  Aujourd’hui c’est devenu un peu la mode de parler de lectio divina.  On la présente malheureusement souvent comme si c’était une sorte de pratique, et même une technique. Et bien des personnes écrivent des livres et des articles et même organisent des sessions pour montrer comment « faire » la lectio divina.  Or, la lectio divina est tout d’abord une attitude – une attitude d’écoute.  Il s’agit de se mettre à l’écoute de Dieu, lorsqu’on lit l’Écriture Sainte, bien entendu ;  mais aussi lorsqu’on étudie, ou encore lorsqu’on lit un ouvrage de théologie, ou simplement un journal qui nous informe sur les grands événements de l’humanité aujourd’hui, ou encore lorsqu’on écoute une personne qui nous parle.  Si l’on n’arrive pas à développer en soi cette attitude d’écoute, toutes les techniques seront inutiles. Nous serons aussi alors incapables de parler vraiment ou correctement – de dire les choses qu’il convient de dire en chaque circonstance.

 

            Par ailleurs, si nous développons graduellement cette attitude d’écoute, notre bouche se déliera et nous serons capables d’entrer en véritable communication – et communion -- avec nos frères. (Cf. la thèse de philosophie de Karl Rahner : Hörer des Wortes).

 

            Le geste que fait Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui (toucher les oreilles et la langue du sourd muet) est répété dans le rituel du baptême.  Le célébrant doit en effet toucher les oreilles et la bouche du baptisé en disant :  « Que le Seigneur Jésus, qui fait entendre les sourds et parler les muets te donne d’écouter sa parole et de professer ta foi à la louange et gloire de Dieu le Père ».

 

            La profession monastique est considérée dans la tradition comme un second baptême, en ce sens que lorsque nous prononçons nos voeux monastiques, nous renouvelons nos engagements du baptême. Nous nous engageons donc d’une façon nouvelle à nous mettre à l’écoute de Dieu afin de pouvoir chanter ses louanges avec une langue déliée.  Et c’est dans la mesure même où nous écoutons Dieu que nous pouvons nous écouter et nous entendre mutuellement et, éventuellement, nous adresser des paroles qui ne soient pas un simple bavardage mais une véritable communion.

 

Armand Veilleux

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