Chapitre pour 27 août 2006 

Abbaye de Scourmont

Savoir se décider

 

            Le lectionnaire dominical qui suit un cycle de trois ans, utilise en général l’Évangile de Matthieu pour l’année A, celui de Marc pour l’année B et celui de Luc pour l’année C.  Cependant, au cours des quatre derniers dimanches, nous avons lu à l'Évangile le long discours sur le pain de vie, qui se trouve dans le chapitre 6 de l'Évangile de Jean, après le récit de la multiplication des pains, et où Jésus se déclare lui-même le pain vivant donné au monde par son Père, et où il appelle à une foi totale en sa personne et en son message.  L'épilogue de ce discours, que nous lisons aujourd'hui (avant de reprendre la lecture de l'Évangile de Marc dimanche prochain), fut un point tournant d'une grande importance dans le ministère de Jésus et surtout dans sa relation avec la foule des disciples qui le suivaient et en particulier les douze Apôtres.  Ce fut le moment où les foules commencèrent à l’abandonner et aussi le moment où il commença à se consacrer plus directement à la formation de ses disciples, et surtout des « douze » (qui sont mentionnés ici pour la première fois en Jean)..

 

            Les Juifs attendaient un libérateur. Il fait partie de la psychologie de tout peuple, surtout s'il est opprimé ou occupé par un autre pouvoir (comme Israël l’avait été durant une grande partie de son existence), d'attendre un libérateur.  Les Juifs attendaient donc un messie qui les délivrerait de l'oppression des Romains (puisque c'était Rome qui les occupait à ce moment-là).  Dès que Jésus se met à enseigner, et surtout dès qu'il fait quelques miracles, les foules nombreuses se mettent à sa suite.  Il aurait facilement eu assez de fidèles pour organiser une sédition.  D'ailleurs, lorsqu'il nourrit la foule en multipliant les pains, on voulut déjà le couronner roi.  Le moment était  venu pour Jésus de les obliger à choisir entre leurs rêves et qui Il était vraiment et quelle était la mission reçue de son Père.

 

            De fait, lorsque Jésus, par cette phrase mystérieuse : "c'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien", leur indique clairement qu'il n'est pas venu rétablir un royaume matériel et politique, les foules l'abandonnent en masse.  Alors Jésus se tourne vers les "Douze" (chiffre symbolique qui apparaît ici pour la première fois dans l'Évangile de Jean) et leur dit : "Voulez-vous partir, vous aussi?"

 

            Cette question montre à quel point l'obéissance à la mission reçue de son Père est importante pour Jésus.  Aucune compromission n'est possible sur ce point.  Il est prêt à voir partir non seulement la foule des disciples qui le suivent, mais même les Douze, qu'il a lui-même choisis.  D'ailleurs il est conscient que tous ne lui seront pas fidèles jusqu'au bout.  Lorsque Pierre s'empressera de répondre au nom des Douze, Jésus dira avec tristesse: "Ne vous ai-je pas choisi (tous) les Douze?... et pourtant l'un de vous me trahira."

 

           Si nous recherchons un thème commun revenant dans chacune des trois lectures de cette Eucharistie, et si nous voulons l'exprimer d'une façon un peu populaire, nous pourrions dire que le thème de ce dimanche est: "décidez-vous!"

 

            Déjà dans l'Ancien Testament le Peuple de Dieu fit face à diverses reprises à des situations où il dut prendre position: Ou bien croire à Yahvé et en accepter toutes les conséquences ou bien faire comme les païens. Nous en avons un exemple dans la première lecture d'aujourd'hui, où Josué oblige les douze tribus d'Israël à prendre position pour ou contre Yahvé.  Il leur dit: qu'ils doivent faire leur choix; qu'ils doivent servir ou bien le Seigneur, le Dieu d'Israël, ou les dieux des nations.  Ils ne peuvent servir les deux;  ils ne peuvent danser sur les deux pieds à la fois.C'est d'ailleurs dans cet acte de foi collectif que ce ramassis de tribus diverses avec chacune ses traditions et ses croyances fut constitué en un véritable peuple.

 

            Paul, dans sa Lettre aux Éphésiens, parle du choix que font l'un de l'autre la femme et l'homme qui contractent mariage.  La supériorité de l'homme sur la femme, dont parle la première partie du texte (et qui n'est certes pas de nature à rendre Paul cher au coeur des femmes d'aujourd'hui), doit être attribuée au contexte historique.  Ce n'est pas là l'essentiel de ce que veut dire Paul.  L'essentiel de son message est plutôt l'amour mutuel qui doit lier les deux époux.  Et ce choix radical de l'un par l'autre est, dit Paul, un sacrement, c'est-à-dire la manifestation visible et symbolique du choix que le Christ a fait de son Église, c'est-à-dire de chacun de nous. C'est aussi le sacrement de la relation d'amour entre le Christ et son Église.

 

            Tout au long de notre vie nous avons de nombreux choix à faire.  Les faire est relativement aisé dans la plupart des cas.  Ce qui n'est pas facile, c'est d'être fidèles et conséquents avec chacun des choix que nous avons faits.  En choisissant Dieu nous avons renoncé à tous les autres "dieux", en particulier à Mammon.  En choisissant un époux ou une épouse, la femme et l'homme renoncent à tous les autres candidats ou toutes les autres candidates possibles, et à toutes les personnes encore plus merveilleuses qui pourront être rencontrées plus tard dans la vie. En choisissant le Christ, on renonce à tous les faux prophètes.  En choisissant la vie monastique on renonce à toutes les autres formes de vie chrétienne tout aussi belles et dignes.

 

            Souvent nous voulons avoir la satisfaction d'avoir fait des choix et d'avoir renoncé à certaines choses, mais sans toujours accepter les conséquences de ces choix et en voulant jouir encore au moins de temps à autre de certaines des réalités auxquelles nous avons renoncé.  Je crois que la plupart des problèmes psychologiques aussi bien que spirituels que l'on peut rencontrer dans la vie, ainsi que la majeure partie des obstacles à la croissance humaine, proviennent du fait que les personnes veulent s'en tenir, pour une raison ou une autre, aux choix qu'ils ont faits mais sans accepter toutes les conséquences et les exigences de ces mêmes choix.

 

            D'autre part, l'aspect positif de tels choix est que tout engagement ayant un caractère public, que ce soit l'engagement envers une autre personne dans le mariage, ou l'engagement envers Dieu et des frères dans la vie monastique, nous établit dans une relation nouvelle non seulement avec Dieu mais aussi avec le reste de l'humanité.

 

            Lorsque deux personnes décident de s'engager l'une envers l'autre dans la vie matrimoniale, ils expriment par cet échange public de voeux, la conviction et le fait que leur relation humaine la plus privée et la plus intime est à la fois partie et expression sacramentelle d'une réalité beaucoup plus grande, la communion d'amour entre Dieu et son peuple.

 

            De même, lorsque des moines professent publiquement leurs voeux, ils expriment aussi la conviction et le fait que leur engagement envers Dieu et envers une communauté concrète est la manifestation sacramentelle de la même réalité de l'Église.

 

            Et le paradoxe est que la liberté -- la vraie liberté -- à laquelle tous nous aspirons, n'est atteinte que par ceux qui ont fait un engagement total, d'une nature ou d'une autre, coulant leurs bateaux et brûlant les ponts derrière eux.  Ce n'est qu'alors que fleurit la liberté qui nous délivre de l'esclavage et de l'aliénation provenant de notre égoïsme.

 

            Lorsque la tentation de regarder en arrière, par-dessus notre épaule, se manifeste (et cela arrive à chacun de nous un jour ou l'autre) puissions-nous toujours avoir la grâce d'entendre la voix de Jésus nous dire comme à ses disciples:  "Veux-tu me quitter toi aussi?"  Demandons d'avoir toujours le courage de dire avec Pierre et comme lui : "Seigneur, où irions-nous ?",  quel que soit le prix que nous ayons à payer.  

 

Armand Veilleux

 

 

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