18 septembre 2005

Chapitre à la Communauté de Scourmont

 

Question de mérites...

 

            L’Évangile des ouvriers de la première et de la dernière heure, que nous avons déjà lu aux Vêpres d’hier soir et aux Vigiles de ce matin et que nous aurons de nouveau à l’Eucharistie, est à la fois encourageant et déconcertant. Selon tous les principes admis de nos jours dans le domaine des relations de travail, l’employeur de notre Évangile agit d’une façon plutôt étrange et même inacceptable. Son attitude ne correspond certainement pas à nos critères de justice sociale, et est même déconcertante.  Également déroutantes sont les dernières paroles de la parabole : « Les derniers seront premiers et les premiers seront derniers. »  Les premiers chrétiens semblent d’ailleurs avoir été troublés par ces paroles de Jésus, chacun des Évangélistes les plaçant dans un contexte différent, et Matthieu les répétant même deux fois.

 

Ce passage d'Évangile n'est pas un traité de justice sociale.  Il ne parle pas du juste salaire à payer à des travailleurs salariés, mais concerne les païens qui recevront la Bonne Nouvelle et entreront les premiers dans le Royaume alors que les Juifs, pour la plupart, refuseront cette Bonne Nouvelle.  Les Pères de l'Église y ont trouvé tellement d'applications allégoriques qu'il nous est sans doute permis de l'appliquer allégoriquement nous aussi à notre situation actuelle.

 

L'enseignement principal de ce texte est que Dieu est bon, généreux et miséricordieux; et que tout ce que nous recevons de lui est pur don gratuit.  Chaque fois que nous pensons mériter quelque chose ou avoir acquis certains droits, nous sommes dans l'erreur.  Cela est vrai dans nos relations entre nous et Dieu, tout comme dans nos relations avec nos frères ou sœurs au sein de notre communauté. Quand nous pensons que Dieu nous doit quelque chose à cause de notre bonne conduite, ou que la communauté nous doit quelque chose à cause de tous nos bons services, nous sommes dans l’erreur. Nous nous situons dans une économie de marché et non plus dans une relation d’amour.

 

Au moment où nous rencontrerons, chacun de nous, notre Créateur, lors de notre débarquement sur l'autre Rive, le fait que nous l'ayons servi fidèlement dans la vie monastique durant cinquante ans ou 10 ans ou 10 jours ne fera en soi aucune différence.  Tout ce qui comptera alors sera l'intensité de notre amour à ce moment-là.  Peu importeront également les erreurs et même les bêtises que nous aurons pu faire tout au long de cette vie, aussi bien que les services humbles ou illustres que nous aurons pu rendre à notre communauté, à l’Église ou à l'Ordre.  Pour chacun de nous, l'invitation à entrer dans la Joie de notre Père sera pure gratuité.  Cela ne nous invite pas à l'insouciance et à la nonchalance, mais bien à tout faire avec une totale gratuité, par amour,  et non pas dans le but d'acquérir des mérites et encore moins dans le simple but d'éviter les châtiments.

 

            Notre seconde lecture de ce matin est tirée de la lettre de Paul aux Philippiens, une lettre d’une grande beauté et aussi d’une certaine fraîcheur.  Paul, de toute façon, est un bon exemple du dernier, devenu premier.  Le dernier des Apôtres, il devint bientôt le plus actif et le plus efficace de tous pour répandre la Bonne Nouvelle. Philippes avait été la première ville d’Europe à recevoir le message chrétien, durant le troisième voyage missionnaire de Paul.  C’était une toute petite communauté chrétienne, avec laquelle Paul, l'apôtre des Chrétiens de la dernière heure,  conserva une très belle relation, semblable à celle de Jésus avec Marthe, Marie et Lazare.  Dans sa lettre, écrite en captivité, Paul parle sur un ton personnel et même intime.  Bien qu’il soit prisonnier, il est un homme heureux. 

 

            Au moment où il écrivait, Paul avait déjà comparu devant le tribunal mais n’avait pas encore reçu sa sentence.  Cette sentence pouvait aussi bien être sa libération que son exécution.  Il est généralement admis qu’il s’agissait de la captivité de Paul à Éphèse, et non pas de sa dernière captivité, à Rome.  Il n’était donc pas un homme âgé;  mais était plutôt dans la force de l’âge, vers la fin de la quarantaine ou au début de la cinquantaine.  C'était un homme qui, au fil des années, à travers la souffrance et les luttes, avait acquis une bonne dose de connaissance de lui-même et était capable de reconnaître les différents désirs – parfois contradictoires – de son cœur.

 

            Il était débordant de joie à la pensée de l’amour du Christ pour lui.  Il désirait donc mourir et être avec le Christ pour toujours.  Mais il savait aussi que le Christ était sa vie, même ici-bas.  Il désirait continuer à le prêcher, et demeurer auprès de ses amis, spécialement les Philippiens.  Il ne savait pas s’il devait préférer mourir pour être avec le Christ ou vivre pour l’annoncer.  Cependant, il savait que, d’une façon ou de l’autre, le Christ serait exalté en lui.

 

            Paul est un homme heureux parce qu’il est libre -- libre de la peur, libre des ambitions personnelles, libre de tout ce qui n’est pas le Christ.  Si nous voulons que nos vies personnelles aussi bien que la vie de nos communautés soient remplies de cette même joie, et qu'elles manifestent la présence du Christ, nous devons demander la grâce de cette grande liberté intérieure, comme celle de Paul, qui nous rende tout aussi disposés à disparaître pour être unis à Lui, qu'à continuer à œuvrer pour le rendre présent dans notre monde d'aujourd'hui.

 

            Rien n'est mérite et rien n'est tragédie.  Tout est grâce.

 

Armand VEILLEUX