30 mai 2004
– Fête de la Pentecôte
Chapitre à
la communauté de Scourmont
Ne
rien préférer à l’amour du Christ. Tout le reste est relatif
(prise
d’habit de frère Jérôme Bérard)
Cher Jérôme,
C’est mon habitude,
lors d’une prise d’habit, de demander au nouveau novice de choisir lui-même le
chapitre de la Règle qu’il aimerait que je commente. C’est donc toi qui as choisi ce chapitre 73
de la Règle de saint Benoît. C’est le
chapitre où, Benoît, après avoir manifesté de grandes exigences tout au long de
sa Règle, qui, pour lui, est l’un des trois piliers de la vie cénobitique (la communauté,
la règle et l’abbé), relativise la valeur de celle-ci.
Pour Benoît, il y a,
dans la vie monastique un absolu.
Cet absolu, c’est le Christ. Par
rapport à cet absolu, tout est relatif.
Cependant, il faut faire bien attention au sens du mot relatif. Dire qu’une chose est relative, cela ne veut
pas dire qu’elle n’est pas importante, car une chose relative peut être d’une
très grande importance. Dire qu’une
chose est « relative », c’est dire que toute son importance réside
dans la « relation » qu’elle a avec une autre réalité qui, elle, est
un absolu. Tout dans la vie monastique
est relatif, parce que tout n’a de sens que dans une relation avec l’absolu, c’est-à-dire dans la mesure où cela nous
mène au Christ. « Ne rien préférer
à l’amour du Christ », dit Benoît.
Cher Jérôme, ton
premier contact avec Scourmont a été lors d’une escale au cours d’un pèlerinage
à pieds vers Saint-Jacques de Compostelle, et c’est en souvenir de cette
expérience que tu as voulu faire à pieds le voyage de Bruxelles à Scourmont
lors de ton entrée au monastère. Il
n’est donc pas surprenant que tu aies été touché par le chapitre 73 de la
Règle, où la notion de vie monastique comme un cheminement est centrale.
La Règle est écrite
pour quiconque se hâte vers la patrie céleste, pour quiconque s’efforce de se
laisser graduellement transformer à l’image du Christ. Comme le but à atteindre est à la fois proche
et infiniment distant, puisqu’il est divin, nous sommes toujours des
« débutants » sur cette route.
Je crois t’avoir déjà raconté l’histoire de ce vieux moine copte, en
Égypte, à qui on demandait depuis combien de temps il était moine. Il répondit : « Je ne suis pas
moine ; mais il y a soixante ans
que j’essaie de le devenir. »
La Règle de saint Benoît
est une maison bien construite, avec beaucoup de chambres et de fenêtres. Le chapitre 73 est la grande fenêtre, au bout
d’une aile, donnant sur la plaine et, au-delà de la plaine, sur la montagne.
De cette fenêtre on voit tous les autres sentiers menant vers le même
sommet, le même absolu. Dans une toute petite phrase, qui semble anodine,
Benoît résume tout l’enseignement des premiers siècles de la vie monastique,
selon lequel la véritable Règle du moine est en tout premier lieu l’Écriture
Sainte, aussi bien l’Ancien que le Nouveau Testament.
Ensuite, Benoît, qui n’est
pas chauvin le moindrement du monde, renvoie non seulement aux « Pères »
en général, mais plus particulièrement à quelques grands noms offrant des
styles de vie assez différents du sien, mais représentant la même grande tradition
monastique. Cassien est ermite dans
l’âme et Benoît est essentiellement un cénobite, et pourtant ils incarnent
la même spiritualité en ce qui concerne la tension continuelle vers l’absolu
qu’est le Christ. Basile se rattache,
comme Benoît, à la grande tradition cénobitique ;
mais le style des monastères de Benoît est très différent de celui
des « fraternités urbaines » de Basile, et pourtant Benoît recommande
de lire la Règle de "notre saint Père Basile".
L’esprit de notre Ordre
a été marqué à une époque par un certain juridisme qui absolutisait non seulement
la Règle elle-même mais tous les us et coutumes. Il y a longtemps que nous avons dépassé cette
mentalité ; et tu entres dans
une communauté où un grand abbé, Dom Anselme Le Bail, a fait plus qu’aucun
autre dans l’Ordre pour rétablir l’équilibre et la hiérarchie des valeurs
entre le but à atteindre et tout ce qui est offert comme moyen pour y arriver. Comme tu t’en es certainement déjà rendu compte,
ce n’est pas là une voie de facilité. C’est un appel constant à la responsabilité
personnelle. Il ne s’agit pas de se
sécuriser en s’assurant que l’on a obéi à tous les règlements, mais plutôt
de se demander sans cesse si la façon dont on vit la voie monastique, la voie
cistercienne, et la voie propre de notre communauté nous conduit vraiment
vers le Christ et la conformation à son image.
Je viens d’utiliser l’adjectif
« constant », qui rappelle une autre dimension de la vie selon la
Règle de saint Benoît : il s’agit de la constance (ou stabilité) dans
le cheminement, la recherche et la montée vers le but. Benoît croit que si l’on pratique avec constance
ce petit début de Règle qu’il nous offre, et qu’il a écrit, dit-il, « pour
les débutants » nous parviendrons, avec la protection de Dieu, aux plus
hautes cimes de la doctrine et des vertus. Nous sommes fidèles à la Règle de saint Benoît
si nous sommes toujours des « débutants », si chaque jour nous commençons
une nouvelle étape vers la perfection de la charité. Benoît veut que le novice,
avant même qu’on lui lise la Règle pour la première fois, promette la persévérance
dans sa stabilité. Il s’agit de la
stabilité, ou de la constance dans la recherche et le cheminement vers le
but.
La Pentecôte est une belle
fête pour commencer un noviciat, car cette transformation du coeur qu’on espère
réaliser tout au long de notre vie monastique, seul l’Esprit Saint peut la réaliser en nous.
« J’enlèverai de votre poitrine le coeur de pierre et j’y mettrai un
coeur de chair. Vous serez mon peuple
et je serai votre Dieu ». Et,
dans l’Évangile d’aujourd’hui, que nous avons déjà entendu aux Vigiles, Jésus
nous dit que si nous restons fidèles à sa Parole (précisément la Parole à
laquelle nous renvoie Benoît en ce chapitre 73) son Père nous aimera ;
ils viendront en nous et feront en nous leur demeure
(il s’agit alors de la constance
de Dieu).
Cher Jérôme, tu désires
faire ici ta demeure, à Scourmont, pour y écouter, à travers ta lectio, comme à travers la liturgie, le
travail et la vie communautaire, la Parole de Dieu et la mettre en
pratique. Alors, comme Jésus l’a promis,
Lui et son Père feront en toi leur demeure.
Est-ce bien la voie
dans laquelle tu veux t’engager aujourd’hui ?