Site du Père Abbé
Armand Veilleux

10 décembre 2000
Chapitre à la Communauté de Scourmont


Une nouvelle approche du martyre

J'ai participé à Rome, au début de cette semaine, à un symposium sur les martyrs de l'Afrique et de l'Asie. La matinée était consacrée à l'Afrique et l'après-midi à l'Asie. Durant la matinée, il y eut trois communications et un certain nombre de témoignages, manifestant une grande unité dans la façon de percevoir le martyre, même s'il n'y avait eu aucune concertation entre les personnes qui firent ces présentations.

La première conférence fut faite par l'abbé Paul Buetubela Balembo, le recteur des Facultés Catholiques de Kinshasa, au Congo, qui présenta une réflexion proprement théologique sur les Martyrs Africains, s'attachant à démontrer cette vision théologique dans les premiers martyrs de l'Afrique, en particulier ceux de l'Ouganda. Vint ensuite une communication du Père Nazareno Contràn, un religieux Combonien oeuvrant aussi à Kinshasa, et qui a publié des listes complètes des religieux et religieuses tués en Afrique au cours de leur ministère, durant les dernières décennies (plusieurs centaines). Personnellement on m'avait demandé de présenter les martyrs d'Algérie, et tout spécialement les sept moines de Tibhirine.

Le Saint Père a créé il y a quelques années une Commission chargée d'établir la liste des martyrs du 20ème siècle, et une des grandes célébrations du Jubilé leur a été consacrée au début de l'année. Dans la pensée et tous les discours du Saint Père on perçoit une conception du martyre différente et plus large que celle qu'on avait jusqu'à maintenant et qui est encore celle de la Congrégation pour les Causes des Saints. Selon les normes qui régissent les procès de canonisation, pour établir que quelqu'un est martyr au sens strict, il faut démontrer qu'il a été tué "par haine de la foi". Or, cette définition ne correspond souvent plus beaucoup à la réalité.

Au début du christianisme, l'Empire romain avait une religion d'état. Quiconque s'affirmait chrétien rejetait cette religion et il était considéré comme "païen" par les responsables de la religion officielle. Il mourait pour défendre sa foi en Jésus-Christ et parce qu'il refusait de renier cette foi. Il en fut de même tout au long de l'histoire des missions jusqu'à notre époque. Les missionnaires apportaient la foi chrétienne chez des peuples qui avaient d'autres croyances religieuses et ils étaient mis à mort explicitement à cause de ces nouvelles croyances qu'ils apportaient, et qui déstabilisaient souvent les structures sociales liées à la religion officielle.

Or, un grand nombre des martyrs de notre époque sont victimes de pouvoirs totalitaires ou de dictateurs, qui n'ont la plupart du temps aucune préoccupation religieuse. Ils meurent parce qu'ils sont embarrassants et ils sont embarrassants parce qu'ils incarnent dans leur vie les valeurs chrétiennes fondamentales de justice et de paix dans des contextes de violence et d'oppression. La liste ne cesse de s'allonger de religieuses et religieux et aussi de laïcs chrétiens qui sont éliminés parce qu'ils défendent les droits fondamentaux des personnes humaines, parce qu'ils se solidarisent avec les victimes de l'injustice et de l'oppression.

D'une part, la conception plus nette que nous avons de nos jours de ces droits fondamentaux de la personne est un pur fruit de l'Évangile et, d'autre part, il n'y a rien de plus évangélique que de se solidariser avec les petits, les pauvres, les affamés, les prisonniers, les persécutés. Les pouvoirs totalitaires qui éliminent ces personnes embarrassantes peuvent n'avoir aucune motivation religieuse et n'avait que des motifs d'intérêt politique. Il n'en reste pas moins que ceux qui meurent, meurent pour avoir vécu authentiquement l'Évangile. Ils sont des témoins de la foi, donc des "martyrs" au sens le plus profond.

Il y a un autre type de martyrs de nos jours: ceux qui acceptent de risquer leur propre vie pour soigner les autres. Il y a actuellement une terrible épidémie de fièvre Ebola dans le nord de l'Ouganda (comme il y en eut une il y a quelques années au Congo). C'est une maladie terrible à laquelle presque personne ne survit lorsqu'il l'a contractée. On ne compte plus le nombre de laïcs, de religieuses et religieux qui sont morts au cours des derniers mois en soignant volontairement les victimes de cette épidémie. Le jour même de notre symposium à Rome, on apprit la mort d'un jeune médecin le matin même en Ouganda. Plus tôt durant l'année, il avait réuni l'argent nécessaire pour venir faire son jubilé à Rome et avait déjà acheté son billet, lorsque l'épidémie se déclara. Il renonça à son pèlerinage pour aller soigner les malades et contracta la maladie. C'est certainement un martyr de la charité chrétienne.

Par ailleurs, il ne faut pas penser que les Chrétiens ont le monopole du martyre. De nombreuses personnes d'une autre foi, ou même ne se considérant pas religieuses, meurent chaque jour de mort violente, pour avoir défendu les mêmes valeurs qui sont au coeur de la foi chrétienne. Eux aussi sont martyrs. Parmi les quelque deux cent mille victimes de la violence qui ravage l'Algérie depuis plus de dix ans, on peut compter de nombreux imams musulmans qui sont assassinés pour leur refus et leur condamnation de la violence.

La réflexion sur les nouvelles formes de martyre que connaît notre époque nous amène à une réflexion ultérieure. C'est que chaque fois que quelqu'un subit le martyre, quelqu'un d'autre commet un crime contre l'humanité, contre l'image de Dieu dans toute personne humaine. Et ces crimes ne doivent pas être oubliés dans toutes nos belles cérémonies autour de la mémoire de nos martyrs. Ils ne faut surtout pas donner l'impression aux bourreaux et aux tortionnaires qu'ils peuvent continuer à agir impunément.

Il est normal pour des Chrétiens de pardonner; et il faut pardonner. Mais ce pardon ne dégage personne de faire la vérité sur l'identité des auteurs de chacun de ces crimes et de les amener en justice. On citait au Symposium les paroles de la mère de Steve Biko (un Africain du Sud mort sous les tortures de la police il y a une quinzaine d'années). Elle disait qu'elle était prête a pardonner à ceux qui avaient torturé son fils à mort, mais qu'elle voulait d'abord savoir à qui elle devait pardonner.

J'étais heureux que toutes ces idées soient exprimées clairement et avec force dans les communications qui précédèrent la mienne, car si j'avais accepté de parler de nos moines de Tibhirine c'est parce que je trouvais que le temps était venu de dire quelque chose de semblable.

Je voulais d'abord mettre le témoignage de nos sept frères de Tibhirine en relation avec celui des onze autres religieuses et religieux qui furent assassinés avant eux dans le diocèse d'Alger et avec celui de l'évêque Pierre Claverie. Un point commun à tous ces martyrs, c'est que, tout en étant étrangers et chrétiens, ils avaient établi des liens de fraternité et d'amitié avec le peuple au milieu du quel ils vivaient. Ils furent tous tués là-même où ils vivaient et oeuvraient, si bien que le message de leurs assassins était clair: c'était précisément cette communion (la réalité chrétienne par excellence) que l'on voulait faire cesser.

Il me semblait important de souligner fortement comment nos frères ont été témoins (martyrs) de l'Évangile à travers leur vie d'abord, avant et encore plus qu'à travers leur mort. Vouloir se baser sur quelques lignes ambiguës d'un message dont la provenance et les auteurs restent entourés de mystère, pour considérer nos frères comme d'authentiques martyrs serait s'avancer sur un terrain très mouvant. Ce qui est certain c'est qu'ils étaient devenus incommodes à cause des valeurs évangéliques qu'ils incarnaient; peu importe l'identité précise de leurs assassins.

Sans faire aucune hypothèse, et surtout sans porter quelque accusation que ce soit, il me semblait important de souligner le fait qu'aucune enquête judiciaire n'a éclairci tout le mystère entourant l'enlèvement, la captivité et la mort de nos frères aussi bien que le sort réservé à leurs cadavres. Cela me semblait d'autant plus important que, au cours des derniers mois, les appels se multiplient, à commencer par celui de Amnisty International pour demander une enquête internationale sur ces massacres. Serait-il normal que nous, les Chrétiens, soyons les seuls à ne pas vouloir la lumière? Sans connaître encore la phrase de la mère de Steve Biko (citée plus haut), j'avais écrit dans mon texte une phrase toute semblable. Rappelant les mots sublimes de Père Christian pardonnant d'avance à son bourreau et voyant l'image de Dieu dans la figure de celui qui allait le tuer, je disais que je voulais moi aussi pardonner aux assassins de mes frères, mais je voulais d'abord savoir sur quels visages bien précis je devais discerner l'image de Dieu.

Dans des circonstances aussi pénibles on dit souvent qu'il faut savoir tourner la page et poursuivre son chemin. Personnellement je suis d'accord avec une expression lue récemment sous la plume d'un journaliste algérien: "Je veux bien tourner la page; mais je veux la lire avant de la tourner."


Armand VEILLEUX

Texte de ma conférence donnée à Rome