1er novembre 2006 – Fête de la Toussaint

Apo 7,2-4.9-14 ; 1 Jn 3,1-3 ; Mt 5,1-12a

 

 

Homélie

 

            Notre vie chrétienne ne se vit pas dans l’abstrait.  Elle est toujours conditionnée par les circonstances historiques dans lesquelles nous vivons. Cela a été le cas depuis le début.

 

            Au moment où les Évangiles ont été rédigés, c’est-à-dire lorsque les souvenirs de ceux qui avaient connu Jésus et avaient été ses disciples, furent recueillis par les quatre Évangélistes que nous connaissons – Matthieu, Marc, Luc et Jean – après avoir circulé d’abord oralement puis en petits récits écrits détachés, les premiers chrétiens étaient déjà en proie aux persécutions.  On comprend donc l’importance qu’est donnée dans ces Évangiles à la dernière béatitude : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice... »  ainsi que l’élaboration qui en est faite : « Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute... réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse... ». Il s’agissait alors des tensions vécues entre les autorités de la religion juive traditionnelle et le christianisme naissant qui était perçu comme une nouvelle secte et une menace.

 

            La situation était la même -- seulement plus difficile et dramatique -- au moment où le Voyant de Patmos écrivait ce livre d’une si grande beauté poétique, tout fait de symboles qui nous sont parfois difficiles à comprendre, qu’on appelle l’Apocalypse. À ce moment-là les premiers Chrétiens étaient durement persécutés par les empereurs romains qui voyaient dans ce petit groupe de Chrétiens un danger pour la religion traditionnelle de l’Empire romain.

 

            Et pourtant, dans chaque cas, ce qui est prôné est non pas une réponse violente à la violence subie, mais une ouverture du coeur et un appel à la communion universelle.  Dans le passage évangélique qu’on appelle les « Béatitudes », Jésus ne dit pas « Bienheureux, vous qui êtes mes disciples », ou « Bienheureux, vous qui appartenez à tel groupe ».  Il proclame bienheureux tous ceux qui ont un coeur de pauvre, qui ne sont pas repliés sur eux mêmes et sur leurs prétendues richesses, tous ceux qui sont doux et miséricordieux, qui savent pleurer sur la souffrance des autres, qui ont soif de justice et qui sont des artisans de paix, même s’ils sont persécutés pour adopter une telle attitude ouverte à tous.

 

            Le Livre de l’Apocalypse accentue encore plus cet universalisme.  Le chiffre des 144.000 élus n’est pas un nombre restrictif.  C’est au contraire un chiffre affirmant l’universalité.  Le chiffre 12 ou de 12.000 et de 12 fois 12.000 est le symbole de la plénitude.  À cette plénitude des tribus d’Israël, le Voyant ajoute celle de toutes les nations.  Il voit « une foule de toutes nations, races, peuples et langues » unie à ces 144.000 pour célébrer la même louange du même Dieu.

 

            La fête d’aujourd’hui, celle de tous les saints, nous la devons aux Celtes du 8ème siècle.  Les Romains avaient déjà depuis quelques siècles une célébration de « tous les martyrs de l’Église romaine ».  Mais les Celtes, habitués aux hautes mers et aux grands horizons, commencèrent à célébrer la mémoire de tous les saints, de quelque origine ou provenance qu’ils fussent.  Et ce fut l’origine de notre fête de la Toussaint.  Chaque Église locale a ses propres saints, souvent peu ou pas connus à l’extérieur de ses limites, un peu comme les dames patronnesses ont  « leurs pauvres ».  (Je ne sais pas si beaucoup de personnes en dehors de Bruxelles, ou en tout cas en dehors de Belgique, connaissent sainte Gudule !).  L’Église catholique romaine a aussi sa panoplie de saints canonisés ou non.  Aujourd’hui nous oublions toutes ces frontières et nous célébrons toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté, de tous les temps, de toutes les races, et de toutes les religions, qui ont vécu selon leur conscience et à qui Dieu a dit au moment de leur mort : « entre dans la joie de ton Père ».

 

            Dans le contexte où nous vivons aujourd’hui, qui est à la fois différent et somme toute assez semblable à celui de l’époque de la rédaction des Évangiles et de l’Apocalypse, nous sommes invités au même esprit de dialogue universel que celui que nous percevons dans ces textes.  Nous ne sommes plus à l’ère des persécutions sanglantes généralisées, mais nous sommes toujours à l’ère des tensions. C’est face à ces tensions que nous sommes appelés par Jésus à avoir une attitude de pauvreté de coeur, de douceur, de miséricorde, de justice et d’amour.  Face à tous les fondamentalismes -- que ce soit le fondamentalisme islamiste ou, plus proche de nous, le fondamentalisme laïque ambiant -- la réponse n’est pas un fondamentalisme chrétien (si tentant qu’il soit), mais une ouverture au dialogue. 

 

            Nous avons beaucoup parlé depuis Vatican II du dialogue avec les autres Chrétiens, avec les Juifs, avec les grandes religions de l’Orient, avec l’Islam.  Pour nous, ici en Europe et particulièrement en Belgique, il est tout aussi important, de nos jours, de développer et de nourrir un véritable dialogue – plutôt qu’une confrontation – avec la « religion laïque » ambiante (car le « laïcisme » de nos régions a toutes les caractéristiques d’une « religion ») qu’avec toutes les autres religions et cultures.

 

            On ne peut qu’espérer que les grandes manifestations catholiques de Bruxelles, ces jours-ci, soient vécues dans cet esprit d’ouverture à l’autre dans le respect de son identité propre.

 

Armand VEILLEUX

 

 

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