29 juillet
2006 – Funérailles de Père René Courcier
Job 19, 1.
23-27a ; 1 Jean 4, 7-16 ; Luc 24, 17-35.
H O
M É L I E

On considérait parfois
Père René comme un grand naïf dans ses relations avec certaines personnes qui
nous semblaient vouloir abuser de sa bonté.
Or, cette naïveté était ce que Paul Ricœur appelait une « seconde
naïveté », une naïveté consciente et assumée ; une naïveté qui a subi l’épreuve du soupçon
mais qui lui a résisté victorieusement. Une naïveté qui sait, parfois, se
« faire avoir »... consciemment.
C’est la caractéristique d’un adulte qui, sans être enfantin, a retrouvé
la candeur et la simplicité de l’enfant.
Ce dont parle Jésus lorsqu’il dit que, pour entrer dans le royaume des
cieux il faut redevenir – il ne dit pas demeurer mais bien « redevenir »
-- comme des enfants.
Je crois que c’est de
cela que parle saint Benoît dans le chapitre 72 de sa Règle, le dernier qu’il a
écrit, à la fin de sa vie, et auquel on a donné le titre de « Le bon
zèle ». On sait que le mot zèle,
étymologiquement veut dire « feu ». Le bon zèle dont parle saint
Benoît est le feu intérieur qui anime toutes les dimensions de la vie et
particulièrement les relations fraternelles.
L’absence de ce feu intérieur conduit à un enchainement de frustrations,
tout comme sa présence conduit à la plénitude de la charité et de la joie.
Il est bien connu que
lorsqu’on entre dans une communauté, surtout si elle possède une bonne qualité
humaine et un bon tonus spirituel, on y entre facilement avec un préjugé
favorable et une certaine naïveté première, qui nous fait facilement passer
par-dessus les difficultés. Puis vient
assez rapidement la découverte des limites des personnes qui nous entourent et
même de l’institution communautaire – découverte qui nous fait perdre cette naïveté
première et peut facilement engendrer la frustration. Pour poursuivre dans la joie, le « cœur
élargi » (pour utiliser cette très belle expression de saint Benoît), il
faut développer une « seconde naïveté », une naïveté voulue et consciente,
qui sait percevoir le positif et toutes les beautés derrière des superficies
parfois rugueuses, aussi bien de la communauté que des individus. Alors on peut – comme Père René l’a fait
admirablement – vivre ce bon zèle que saint Benoît décrit en quelques phrases lapidaires : Les frères, dit
Benoît, supporteront avec grande
patience les faiblesses les uns des autres, celles du corps comme celles du
caractère ; ils s’obéiront
mutuellement, de tout cœur ;
personne ne cherchera son intérêt personnel mais chacun cherchera plutôt
l’intérêt des autres ; ils auront
entre eux un amour sans égoïsme, comme les frères d’une même famille. Et, pour résumer tout, « ils ne
préféreront rien au Christ ».
Les disciples d’Emmaüs
(cf. l’évangile lu tout à l’heure) étaient eux aussi de grands naïfs. Dans une première naïveté, ils avaient tout
quitté pour suivre Jésus, pensant qu’il était le Messie. Puis tous leurs rêves s’étaient écroulés avec
l’arrestation de Jésus et sa mort. Ils
s’en retournaient maintenant à leurs pénates et à leurs occupations avec une
certaine déception. Comme ils le disent
à leur compagnon de voyage : « nous pensions que c’était lui qui
devait libérer Israël... » Ce sont
des hommes pratiques et sincères, qui savent reconnaître qu’ils se sont
trompés, qu’ils se sont « fait avoir ». Et cependant, ils ont gardé un cœur limpide,
qui sait s’enflammer – un cœur tout brûlant, plein de zèle. Et alors, dans la fraction du pain, ils
découvrent cette seconde naïveté qui leur fait tout abandonner de nouveau,
rebrousser chemin et retourner à Jérusalem.
Père René avait un cœur
d’enfant dont les membres de sa famille ont gardé un souvenir très vif et ils
nous parleront tout à l’heure des souvenirs qu’ils ont gardés de leurs visites
à l’abbaye durant plus d’un demi-siècle, et de tout ce que René a été pour eux
tout au long de leur vie.
Pour le moment,
remercions ensemble le Seigneur d’avoir appelé Père René à Scourmont et de nous
avoir donné en lui un frère qu’il était vraiment facile d’aimer, car il était
lui-même plein de ce bon zèle dont parle saint Benoît.
Il a maintenant
rencontré le Compagnon sur son chemin d’Emmaüs et il est retourné à la
Jérusalem céleste. Tout en priant pour
lui, demandons-lui de nous obtenir la grâce de brûler du même zèle.
Scourmont, le 29 juillet 2006
Armand VEILLEUX
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