29 juillet 2006 – Funérailles de Père René Courcier

Job 19, 1. 23-27a ; 1 Jean 4, 7-16 ; Luc 24, 17-35.

 

 

H O M É L I E

 

            Il y a un peu plus d’un an, le 31 mai 2005, mourait un des grands philosophes de notre époque, Paul Ricœur.  Je ne sais trop pourquoi, mais lorsque je me demandais hier soir ce dont je parlerais dans l’homélie pour les funérailles de Père René, la figure de Paul Ricœur me venait constamment à l’esprit.  Sans doute parce que Paul Ricœur, le grand philosophe, et Père René, qui n’était pas précisément un philosophe, avaient quelque chose en commun.  Le biographe de Ricœur (François Dosse) a écrit de lui qu’il n’avait qu’une faille, qui en faisait d’ailleurs un être hors du commun.  Cette faille était qu’il était, dit son biographe,  « incapable de concevoir la mauvaise foi, le désir de nuire, le désir du mal chez l’autre ». 

 

            On considérait parfois Père René comme un grand naïf dans ses relations avec certaines personnes qui nous semblaient vouloir abuser de sa bonté.  Or, cette naïveté était ce que Paul Ricœur appelait une « seconde naïveté », une naïveté consciente et assumée ;  une naïveté qui a subi l’épreuve du soupçon mais qui lui a résisté victorieusement. Une naïveté qui sait, parfois, se « faire avoir »... consciemment.  C’est la caractéristique d’un adulte qui, sans être enfantin, a retrouvé la candeur et la simplicité de l’enfant.  Ce dont parle Jésus lorsqu’il dit que, pour entrer dans le royaume des cieux il faut redevenir – il ne dit pas demeurer mais bien « redevenir » -- comme des enfants.

 

            Je crois que c’est de cela que parle saint Benoît dans le chapitre 72 de sa Règle, le dernier qu’il a écrit, à la fin de sa vie, et auquel on a donné le titre de « Le bon zèle ».  On sait que le mot zèle, étymologiquement veut dire « feu ». Le bon zèle dont parle saint Benoît est le feu intérieur qui anime toutes les dimensions de la vie et particulièrement les relations fraternelles.  L’absence de ce feu intérieur conduit à un enchainement de frustrations, tout comme sa présence conduit à la plénitude de la charité et de la joie.

 

            Il est bien connu que lorsqu’on entre dans une communauté, surtout si elle possède une bonne qualité humaine et un bon tonus spirituel, on y entre facilement avec un préjugé favorable et une certaine naïveté première, qui nous fait facilement passer par-dessus les difficultés.  Puis vient assez rapidement la découverte des limites des personnes qui nous entourent et même de l’institution communautaire – découverte qui nous fait perdre cette naïveté première et peut facilement engendrer la frustration.  Pour poursuivre dans la joie, le « cœur élargi » (pour utiliser cette très belle expression de saint Benoît), il faut développer une « seconde naïveté », une naïveté voulue et consciente, qui sait percevoir le positif et toutes les beautés derrière des superficies parfois rugueuses, aussi bien de la communauté que des individus.  Alors on peut – comme Père René l’a fait admirablement – vivre ce bon zèle que saint Benoît décrit en quelques phrases lapidaires :  Les frères, dit Benoît,  supporteront avec grande patience les faiblesses les uns des autres, celles du corps comme celles du caractère ;  ils s’obéiront mutuellement, de tout cœur ;  personne ne cherchera son intérêt personnel mais chacun cherchera plutôt l’intérêt des autres ;  ils auront entre eux un amour sans égoïsme, comme les frères d’une même famille.  Et, pour résumer tout, « ils ne préféreront rien au Christ ».

 

            Les disciples d’Emmaüs (cf. l’évangile lu tout à l’heure) étaient eux aussi de grands naïfs.  Dans une première naïveté, ils avaient tout quitté pour suivre Jésus, pensant qu’il était le Messie.  Puis tous leurs rêves s’étaient écroulés avec l’arrestation de Jésus et sa mort.  Ils s’en retournaient maintenant à leurs pénates et à leurs occupations avec une certaine déception.  Comme ils le disent à leur compagnon de voyage : « nous pensions que c’était lui qui devait libérer Israël... »  Ce sont des hommes pratiques et sincères, qui savent reconnaître qu’ils se sont trompés, qu’ils se sont « fait avoir ».  Et cependant, ils ont gardé un cœur limpide, qui sait s’enflammer – un cœur tout brûlant, plein de zèle.  Et alors, dans la fraction du pain, ils découvrent cette seconde naïveté qui leur fait tout abandonner de nouveau, rebrousser chemin et retourner à Jérusalem.

 

            Père René avait un cœur d’enfant dont les membres de sa famille ont gardé un souvenir très vif et ils nous parleront tout à l’heure des souvenirs qu’ils ont gardés de leurs visites à l’abbaye durant plus d’un demi-siècle, et de tout ce que René a été pour eux tout au long de leur vie. 

 

            Pour le moment, remercions ensemble le Seigneur d’avoir appelé Père René à Scourmont et de nous avoir donné en lui un frère qu’il était vraiment facile d’aimer, car il était lui-même plein de ce bon zèle dont parle saint Benoît.

 

            Il a maintenant rencontré le Compagnon sur son chemin d’Emmaüs et il est retourné à la Jérusalem céleste.  Tout en priant pour lui, demandons-lui de nous obtenir la grâce de brûler du même zèle.

 

 

Scourmont, le 29 juillet 2006

 

 

Armand VEILLEUX

 

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