7 août 2005 --19ème dimanche ordinaire "A"

1 Rois 19,9a,11-13a; Rom. 9,1-5; Matt. 14,22-33

 

HOMÉLIE

 

            Je relisais ces derniers jours les six sermons de saint Bernard pour la Dédicace de l’Église de Clairvaux.  L’une des idées maîtresses qui revient sans cesse dans ces sermons c’est que ce que l’on célèbre lorsqu’on fait la mémoire de la dédicace d’une église monastique, ce n’est pas l’édifice de pierres – car Dieu n’a cure des pierres – mais la communauté qui y vit.  Il en va de même d’un jubilé, comme celui que nous célébrons aujourd’hui.  Ce dont nous voulons rendre grâce à Dieu au cours de cette célébration c’est le fait que, depuis cinquante ans, une communauté de moniales cherche Dieu dans ce lieu et dans ce monastère. 

 

            Selon Bernard, conséquent avec la vive conscience qu’il a du mystère de l’Incarnation et de l’importance de l’humanité du Christ, les pierres et les murs de l’église sont sanctifiés par les corps des personnes qui y vivent ; ces corps sont sanctifiés par leurs âmes et les âmes sont sanctifiées par l’Esprit Saint qui nous a été donné.  Bernard est conscient à la fois de la fragilité de la chair et de sa grande dignité en tant que temple de l’Esprit Saint.

 

            Jésus a promis que là où deux ou trois seraient réunis en son nom, il serait là au milieu d’eux.  Eh bien !  Depuis cinquante ans des moniales sont réunies ici au nom du Christ et durant ces cinquante ans il a toujours été non seulement présent au milieu d’elles ; mais il les en a fait une communauté, signe de son amour en leur communiquant l’Esprit Saint.

 

            À travers la prière personnelle et la prière communautaire, à travers le travail et la communion fraternelle, ainsi que par l’étude et la lectio divina, des moniales s’efforcent ici, depuis cinquante ans, de rencontrer Dieu.  Et elles l’ont rencontré.  Chacune de ces rencontres a été unique et a eu son caractère propre, comme chacune des trois rencontres qui nous sont relatées dans les lectures de la messe de ce jour.

 

            En effet, toutes les lectures de la Messe d’aujourd’hui nous parlent de rencontres de Dieu.  Mais ce sont vraiment des rencontres déconcertantes et inattendues – comme sans doute beaucoup de celles vécues ici au cours des cinquante dernières années.

 

Élie était un prophète ardent, pourfendant les ennemis de Dieu et prêt à remuer ciel et terre pour ce faire.  Et pourtant, lorsqu’il se retrouve sur la montagne de Dieu, l’Horeb, le Seigneur ne lui manifeste sa présence ni dans l’ouragan violent qui fend les montagnes et brise les rochers, ni dans le tremblement de terre et le feu, mais bien dans une brise légère.

 

Quand Paul, dans la deuxième lecture, exprime à quel point il est tiraillé entre l’amour de son peuple, le peuple juif, et sa mission d’apôtre du Christ, il pense sans doute à cette rencontre inattendue et dramatique sur le chemin de Damas, qui transforma sa vie.  Sans doute que plus d’une des moniales venues ici ou entrées ici avaient connu leur chemin de Damas.

 

Et finalement, c’est par une marche singulière sur les eaux que Jésus se manifeste comme Dieu à ses disciples apeurés.  Arrêtons-nous un instant à cette dernière rencontre et essayons de voir quel message l’Évangéliste Matthieu veut nous livrer.  Remarquons tout d’abord que Matthieu, dans tout son Évangile, ne mentionne que deux fois la prière solitaire de Jésus : cette fois-ci et au Jardin des Oliviers, donc dans des moments particulièrement tragiques.  Jésus après avoir appris la mort de Jean-Baptiste part en barque avec ses disciples vers un lieu tranquille et solitaire.  Les foules s’en aperçoivent et le précèdent.  Il a pitié de ces pauvres gens et il les nourrit après avoir guéri leurs malades.  Il oblige (le mot est fort) alors ses disciples à se rendre sur l’autre rive.  L’autre rive, ce n’est plus en Israël ;  c’est le monde des gentils vers lesquels ils doivent aussi aller.  Il renvoie cette foule et va seul dans la montagne prier son père.  Comme conséquence de cette rencontre de son Père, son humanité acquiert l’une des caractéristiques que l’Ancien Testament reconnaissait comme la prérogative de Dieu, celle de marcher sur les eaux (cf. Job 9,8 ; 38,16).

 

            Le monde où nous vivons apparaît souvent comme une barque battue par le vent sur une mer houleuse.  Que l’on regarde ce qui se passe ici, dans le Kivu, comme dans tant de pays en guerre, en Irak et en Palestine, par exemple. Si Jésus se présentait, marchant calmement sur cette mer houleuse, nous penserions sans doute comme les Apôtres, qu’il s’agit d’un fantôme.  Et pourtant il vient sans cesse à nous, non pas dans les grandes manifestations bruyantes, mais dans la brise légère.  Si nous avons le courage – ou la témérité – de lui lancer le même défi que Pierre lui lança : « Si c’est bien toi, ordonne que j’aille vers toi » il nous dira certainement : « Viens ! » 

 

Le « si » de Pierre (si c’est bien toi) – cette capacité de reconnaître et d’assumer son doute – est aussi courageux que son « ordonne » -- sa disposition à obéir à n’importe quel prix. Puissions-nous alors avoir de même le courage de marcher sans crainte sur cette mer houleuse et d’arriver à la rencontre de Jésus avant même qu’il ne réapparaisse dans la barque.  Tous ceux qui étaient dans la barque reconnurent Jésus lorsque le vent fut tombé.  Ainsi Élie avait reconnu Dieu dans la brise légère.  Le défi que Dieu lance peut-être aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui, comme il le fit à Pierre, c’est de le rencontrer au cœur même de la tempête.

 

            N’attendons pas que tous les conflits se soient calmés, en nos régions comme sur la scène internationale ou même dans l’Église, pour espérer la grâce d’une rencontre intime avec Jésus.  Les temps actuels sont faits pour les natures à la fois fortes et téméraires comme celle de Pierre.  Dans un monde où Dieu se manifeste de façons si déconcertantes, ayons l’audace de lui dire : « Si c’est bien toi, ordonne que j’aille à ta rencontre en marchant sur ce chaos qui est le nôtre ».  Il nous dira sans doute : « Viens ».  Prions pour avoir alors le courage d’aller de l’avant les yeux fixés sur Jésus et non sur la tempête qui nous entoure.  Mais même si la tempête nous ramène nos peurs, ce n’est pas grave.  Il nous prendra par la main et nous fera monter dans la barque... sans oublier que cette barque est en route vers l’autre rive, vers le monde des « nations », vers la mission universelle.