1er novembre 1998 – Fête de la Tousaint – Apo 7,2-4.9-14 ; 1 Jn 3,1-3 ; Mt 5,1-12a

Abbaye de Scourmont

 

HOMÉLIE

 

            Tout être humain cherche le bonheur.  Il n’y a sans doute pas de désir plus profondément enraciné au coeur de toute personne.  C’est de cela que nous parle l’Évangile d’aujourd’hui.  Jésus y répond à deux questions fondamentales :  « en quoi consiste le bonheur ? » et  « comment pouvons-nous y parvenir ? » Le message de Jésus est déroutant, parce qu’il nous oblige à chercher le bonheur à un niveau très différent de celui auquel nous sommes habitués à le chercher.

 

            Les Juifs de l’Ancien Testament avaient leur conception du bonheur.  Un homme heureux, dans la Bible, était quelqu’un de riche et de puissant, ayant de nombreux fils et filles, de grandes propriétés, accomplissant la loi divine et servant son prochain.  Les Juifs étaient convaincus que le bonheur venait de Dieu, et ils étaient donc scandalisés quand un homme juste souffrait de la pauvreté et de l’abandon et n’avait pas reçu de Dieu le don du bonheur. 

 

C’est à des personnes ayant cette conception du bonheur que Jésus prêcha le message dérangeant des Béatitudes :  Heureux les pauvres, heureux les affligés, ceux qui ont faim et soif, les purs de coeurs, les pacifiques, etc. 

 

            En réalité il ne nous est pas plus facile qu’aux Juifs du temps de Jésus de recevoir un tel message.  Nous avons nous aussi la tentation de considérer que nous sommes heureux lorsque nous rencontrons le succès dans ce que nous faisons, lorsque nous sommes respectés, quand on nous apprécie, quand nous avons les tâches qui nous semblent correspondre à nos talents, et que nous pouvons faire ce qui nous plaît.  La majeure partie des personnes cherchent le bonheur en dehors de leur vie concrète.  Les pauvres rêvent du bonheur des riches, les personnes solitaires voient le bonheur dans la vie de ceux qui sont entourés d’amis.

 

            Jésus nous enseigne que nous sommes heureux si nous sommes pauvres, affamés, solitaires, opprimés, parce que c’est pour de tels personnes qu’il est venu, c’est dans de telles situations qu’il nous rejoint.  Il est venu pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en plénitude – dans ce monde et dans l’autre – une plénitude de vie avant la mort et non seulement après la mort.  Ne nous a-t-il pas dit qu’il nous révélait tout ce qu’il avait entendu de son Père « pour  que notre bonheur soit parfait » ?

 

            En conséquence il ne faut pas interpréter les béatitudes comme une sorte d’anesthésique spirituel nous permettant de supporter les difficultés de la vie présente dans l’attente du bonheur éternel.  Comme si Jésus disait : Bienheureux êtes-vous si vous mourez de faim dans ce monde, car vous serez rassasiés dans l’autre monde ;  bienheureux si vous pleurez dans ce monde, car vous rirez dans l’autre.  Non.  Jésus déclare que les pauvres, les affligés, les persécutés, les affamés sont heureux, précisément parce qu’il est venu pour les libérer.  Souvenons-nous du jour où il a fait répondre à Jean-Baptiste qui lui avait envoyé ses disciples pour lui demander s’il était bien le Messie :  « Allez dire à Jean ce que vous avez vu : les boiteux marchent, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres.

 

            Ces Béatitudes sont donc, en réalité, une mission – la mission donnée par Jésus à ses disciples de compléter ce qu’il a commencé.  Quand les Chrétiens, c’est-à-dire nous tous, à l’exemple des saints que nous célébrons aujourd’hui, aurons vécu selon ces principes et l’aurons fait de façon contagieuse, alors il n’y aura plus de pauvres, d’affamés, de souffrants.  Le royaume de Dieu, sera pleinement réalisé, il y aura le bonheur en plénitude sur terre – ce bonheur qui est déjà le début du bonheur éternel.  C’est la mission que nous donne l’Évangile d’aujourd’hui.