25 décembre 2003 – Homélie pour la Messe de Minuit

Is 9, 1-6;  Tt 2, 11-14; Lc 2, 1-14

 

H O M É L I E

 

            Chaque année, durant la nuit de Noël, je me sens un peu écartelé entre le souvenir des Noëls de mon enfance et une perception de ce qu’a dû être le premier Noël.  De mon enfance, je garde un souvenir de Noëls pleins de chaleur humaine, avec la joie des célébrations familiales, les échanges de cadeaux, les sapins illuminés, la crèche avec Jésus, Marie et Joseph, les bergers et les mages, sans oublier le boeuf et l’âne, la messe plus solennelle que jamais au milieu de la nuit, le réveillon, la visite d’oncles et de tantes, de cousins et de cousines, et tant d’autres bonnes choses.  Ces célébrations étaient belles et bonnes, mais ne dérangeaient guère et n’interpellaient pas.  C’étaient, en quelque sorte, des Noëls décaféinés. 

 

            De nos jours, je ne puis jamais m’empêcher de penser que la situation du premier Noël fut un événement criant, révoltant, contestataire si vous voulez.  C’était une situation beaucoup plus proche de celle que vivent aujourd’hui les habitants de la Bethléem actuelle ou de Bagdad ou de l’Ituri – au nord-est du Congo – ou encore ce que vivent certains demandeurs d’asile relégués dans des centres de détention, parce qu’il n’y a de place nulle part pour eux.

 

            Au moment où naît Jésus, la Judée et la Galilée sont occupées par le pouvoir politique et militaire le plus puissant de l’Époque.  Tout comme plusieurs siècles plus tôt, à l’époque d’Isaïe, Israël était envahi par un autre pouvoir qui envoyait ses habitants en exil, « marchant dans les ténèbres », car plusieurs avaient les yeux crevés avant d’être expulsés. 

 

            Or, le message à la fois troublant et exaltant aussi bien d’Isaïe que de l’Évangile de Luc, c’est que Dieu a pris parti dans cette lutte inégale.  Il a pris parti pour le faible et l’opprimé.  Mais l’aspect encore plus troublant et exaltant à la fois du message, c’est qu’il a choisi de sauver le petit et l’opprimé non par la force et la violence, mais en assumant lui-même la petitesse, la fragilité, la précarité.  Aux Juifs qui s’en vont en exil en pleurant Isaïe annonce : « un enfant nous est né, un fils nous a été donné ».  Et aux bergers, les messagers de Dieu annonce la bonne nouvelle que leur salut est arrivé et que le signe en est qu’un enfant est né et a été placé dans une mangeoire.

 

            Cet enfant n’est pas né dans la puissante Jérusalem où le pouvoir religieux s’est compromis avec le pouvoir politique et économique de l’occupant.  Il est né dans une petite bourgade sans la moindre importance.  Dieu a un faible pour ce qui est petit et ne compte pas aux yeux des grands.

 

            Chaque année, quelque chose en moi réagit et rugit lorsque nous lisons le texte d’Isaïe : « Toutes les chaussures des soldats qui piétinaient bruyamment le sol, tous leurs manteaux couverts de sang, les voilà brûlés : le feu les a dévorés ».  Je me sens révolté et prêt à partir en campagne contre toutes les guerres qui continuent chaque année malgré que c’est Noël.  Mais alors je dois me rendre compte que le message de l’Évangile est autre et que le souvenir que j’ai gardé des Noëls d’antan, avec toute leur dimension de chaleur humaine et de tendresse est finalement encore plus proche de l’esprit de la Nativité et en ce sens plus dérangeant et interpellant qu’on ne pourrait le penser. 

 

            Puisse la grâce de Noël, pour chacun de nous aussi bien que pour tous les faibles et les puissants de ce monde être la découverte toujours plus personnelle et toujours plus vive que Dieu a un faible pour ce qui est faible, petit et fragile.  Puissions-nous aussi y trouver le fondement de notre espérance et de notre joie.  C’est le souhait que je fais pour chacun de vous sous les mots traditionnels de « Joyeux Noël ».

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