24 octobre 2004 – Solennité de la Dédicace de l’Abbaye de Scourmont

Ezéchiel 47,1...12 ; 1 Cor. 3, 9...17 ; Lc 19, 1-10.

 

Homélie

 

            Nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire de la consécration de notre église, ce temple de pierre dans lequel nous nous réunissons chaque matin pour célébrer l’Eucharistie, et plusieurs fois chaque jour, y compris durant la nuit, pour célébrer ensemble les louanges de Dieu.  Les trois lectures que nous avons entendues nous présentent un agencement d’images et de symboles qui nous aident à comprendre divers aspects de ce que nous nous efforçons de vivre dans ce lieu.

 

            Nous avons tout d’abord écouté une lecture du prophète Ézéchiel, décrivant une vision du temple de Jérusalem.  En Palestine, comme dans tous les pays où l’eau est rare, une source était considérée comme un symbole de la puissance vivifiante de Dieu, et l’on construisait souvent des temples près d’une source.  Ce fut le cas du Temple de Jérusalem, à proximité des fontaines de Guihôn et de Siloé.  Dans le texte d’Ézéchiel que nous avons lu, le prophète voit une source abondante jaillir du Temple même et déverser ses eaux dans la direction des quatre points cardinaux, faisant germer partout la vie.  Dans le Nouveau Testament, les écrits de saint Jean en particulier, verront la réalisation de cette prophétie dans le corps même de Jésus, qui est le Temple de la Nouvelle Alliance, et qui laisse sortir de son côté une eau jaillissante en vie éternelle.

 

            Saint Paul, écrivant aux Corinthiens, leur dit qu’ils sont eux-mêmes la maison que Dieu se construit : « N’oubliez pas que vous êtes le Temple de Dieu et que l’Esprit habite en vous », faisant clairement écho aux paroles de Jésus à la dernière Cène promettant à ses disciples : « Si vous observez ma parole, mon Père vous aimera ; nous viendrons chez-vous et nous y ferons notre demeure ». 

 

            « Détruisez ce Temple, et je le rebâtirai en trois jours », avait dit Jésus.  Désormais, le Temple de la Nouvelle Alliance c’est Jésus lui-même et tous ceux en qui Il habite.  Si un église comme celle-ci – dont nous célébrons aujourd’hui la consécration – est la maison de Dieu, c’est parce que s’y réunissent pour prier des personnes en qui Dieu a fait sa demeure – et non l’inverse.  En d’autres mots :  nous ne nous réunissons pas ici pour prier parce que c’est la maison de Dieu ; mais c’est la maison de Dieu parce que nous nous réunissons pour prier, confiant dans la promesse du Seigneur :  là où deux ou trois seront réunis en mon nom, là je suis au milieu d’eux.

 

            Zachée, dont nous parle l’Évangile, est une figure sympathique.  Un homme plein de contradictions, comme sans doute chacun de nous.  Luc, qui a un talent particulier pour tracer le portrait d’un personnage en quelques lignes, nous décrit d’emblée toute la complexité du personnage : non seulement c’était un publicain, ou collecteur d’impôts, mais c’était le chef des publicains de Jéricho, la plus grande ville de Judée après Jérusalem. Il était riche – détail important sous la plume de Luc, si fasciné par l’idéal de pauvreté.  Mais il cherchait à voir Jésus et il n’y arrivait pas, car il était de petite taille et la foule lui cachait la vue.

 

            Zachée n’est-il pas un peu chacun de nous ?  Ou, plutôt, ne sommes-nous pas, chacun d’entre nous, un peu Zachée ? Saint Benoît, au début de sa Règle, dit qu’il l’a écrite pour ceux qui, éloignés de Dieu par la désobéissance (ou le péché), veulent revenir à lui par la voie de l’obéissance.  Si nous sommes venus au monastère c’est que nous étions des publicains, que nous n’avions pas la pauvreté du coeur prêchée par Jésus, et que nous cherchions une voie de conversion.  Ce chemin de conversion nous l’avons trouvé dans la Règle de Benoît.  Nous étions trop petits pour voir Dieu, et nous sommes montés dans notre sycomore, nous lançant sans doute avec une ardeur de novices dans l’observance de tout ce qui pouvait nous rapprocher de Dieu.  Et puis, heureusement, un jour Jésus nous a dit : « Descends de ton sycomore.  Ce n’est pas du haut de ton ascèse et de ta vertu que tu peux voir Dieu.  C’est moi qui veux habiter chez toi, dans ton coeur. »   Si nous avons entendu cette parole, si nous l’avons laissée pénétrer en nos coeurs, elle y a créé chaque fois une attitude de componction, et surtout de partage. Si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. 

 

            Chaque fois que nous sommes fidèles à cet idéal de recherche de Dieu et de conversion, s’applique à nous la parole de Jésus qui termine l’Évangile que nous venons d’entendre : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham.  En effet le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. 

 

            Remercions Dieu de nous avoir réunis ici et d’avoir fait de nous une communauté dont il veut faire un lieu privilégié de sa présence.  Remercions-le aussi de nous avoir donné ce lieu matériel, cette église de pierre, où non seulement nous pouvons nous réunir tous les jours pour chanter sa louange, mais où chacun de nous, comme le publicain de l’Évangile -- comme Zachée le chef des publicains -- pouvons aussi bien venir sur la pointe des pieds pour dire dans le silence et l’obscurité : « Seigneur, aie pitié du pécheur que je suis », ou grimper sur le sycomore de nos célébrations pour essayer de le voir, espérant qu’il nous dira :  Descends vite, aujourd’hui il faut que j’aille demeurer chez toi.